«Retour à Séoul», l’embardée vitale

Au risque de l’épuisement ou de l’excès, Freddie (Park Ji-min) en quête d’une place où se tenir.

Le nouveau film de Davy Chou invente du même élan la place dans le monde de sa jeune héroïne et une façon à la fois explosive et délicate d’accompagner cette quête.

Elle fait irruption. Elle est comme une bombe. Dans ce restaurant de Corée du Sud, cette jeune femme, qui ne parle pas la langue et ne semble connaître qui que se soit, ne transgresse pas seulement ce qu’on suppose être des règles de comportement en Extrême-Orient, pas seulement la bienséance minimale n’importe où dans le monde. Elle contrevient énergiquement à la possibilité de prendre en affection celle qui s’annonce pourtant comme le personnage principal du film.

De rencontres express en drague démonstrative, de blagues appuyées en séduction décomplexée, d’interrogations sur le sens des situations en ajustements acrobatiques, en passant par une quête laborieuse auprès d’organismes officiels courtoisement accueillants mais ne pouvant ou ne voulant répondre à aucune de ses demandes, se construit l’itinéraire de Freddie dans Séoul.

Née en Corée du Sud, adoptée en France à l’âge d’un an, elle n’était jamais revenue dans son pays natal, où elle se trouve presque par inadvertance, ou du fait d’une impulsion subite, le vol pour sa destination initiale ayant été annulé. Elle entreprend dès lors de retrouver sa famille biologique, dont elle ignore tout. Entre quête à tout petits pas et embardées joyeuses ou dramatiques, entre lente construction intérieure et explosions de vitalité mais aussi de rage, se dessinent à la fois le cheminement de l’héroïne et celui du film lui-même.

Lui aussi s’est d’abord présenté sur un mode débraillé, excessif, perturbateur. Lui aussi circule entre des tonalités contrastées, en fait parfois trop et, par moments, se recroqueville dans la mélancolie.

Il faudra plus qu’un plan de la ville pour trouver son chemin, vers l’avenir à inventer tout autant que vers un passé à comprendre et à accepter. | Les Films du Losange

Comme pratiquement toujours lorsqu’un cinéaste invente une forme en affinité avec la trajectoire du récit, la mise en scène de Davy Chou trouve, scène après scène, les bonnes harmonies et les bonnes dissonances pour accompagner ce cheminement au long cours, qui se poursuit sur près de dix ans, en trois épisodes aux tonalités différentes. (…)

LIRE LA SUITE

Sur «Diamond Island», la guerre des mondes en sensations fluo

Le jeune réalisateur cambodgien Davy Chou conte le parcours initiatique d’un jeune homme pour donner à percevoir l’antagonisme des forces qui travaillent son pays.

Ces petites lumières bleues dans la nuit. On dirait la trace des fées, un ballet surnaturel. Ce sont des gadgets fluo sur les motos de la jeunesse dorée de Phnom-Penh. «Surnaturel», le terme n’est pourtant pas mal choisi, tant il semble que cohabitent là des mondes éloignés, de natures différentes.

Le jeune Bora débarque de son village dans la jungle. Il travaille comme manœuvre sur un immense chantier: à Diamond Island, aux franges de la capitale,  s’édifient des immeubles comme il n’en avait pas idée, d’un luxe californien dont il ne sait rien, où habiteront des gens dont il ignore tout.

Pourtant c’est bien le même monde. D’ailleurs, le frère de Bora en fait partie, il virevolte la nuit sur un de ces deux roues luisant de bleu, une fille de rêve en amazone sur la selle arrière.

Diamond Island est un film très violent, même si cette violence ne s’exprime le plus souvent pas ouvertement –mais parfois aussi. C’est la guerre des mondes, des mondes qui sont un même unique monde, tout le problème est là.

Plaque sensible

Cette violence, elle est dans les désirs de Bora et de ses copains du chantier, dans le kitsch des publicités qui vantent les condos chic en images de synthèse racoleuses, dans le désir et la frustration des jeunes hommes et des jeunes femmes débarqués en masse de  la campagne, dans l’impossibilité de faire tenir ensemble une idée traditionnelle de la famille et de la morale et les modes de vie urbains.

La grande réussite du premier long métrage de Davy Chou, révélé il y a cinq ans par Le Sommeil d’or, documentaire sur le cinéma cambodgien d’avant la guerre américaine et les Khmers rouges, est d’inventer une sorte de plaque sensible, qui se colore et change de forme au contact des forces qui travaillent le pays et ses habitants.

Conçu pour prendre en compte le plus possible de composantes, le scénario est un assemblages de figures chacune chargée d’une énergie particulière –définie par sa place sociale, son rapport au passé et au présent, son ambition, etc.

Le récit du parcours initiatique de Bora est une narration simple, même si elle mobilise de nombreux affects et un large éventail de protagonistes autour de lui. Mais le jeune homme est moins le «sujet», ou le héros, que le vecteur qui permet le déploiement d’une mise en scène attentive aux couleurs, aux sons, aux mouvements, aux rythmes.

Émotion intense

 

Les véritables «personnages», ce sont les espaces ouverts ou fermés, obscurs ou sur-éclairés, silencieux ou saturés de techno-pop ou de tintamarre d’excavatrices, les images hyperréalistes ou au contraires comme sorties d’un jeu vidéo. Là, l’état des corps exténués ou customisés par la mode et les codes de la drague devient un matériau que les cadres et le montage sculptent pour donner sa forme au film.

Celui-ci ne cesse de se projeter en avant, porté par une urgence qui fut de fait celle du tournage (les tours de Diamond Island montaient si rapidement qu’elles menaçaient de prendre vitesse le déroulement de l’histoire filmée), et par une liberté qui, dans un beau court métrage réalisé par Davy Chou en guise de préparation du film, Cambodia 2099, permettait à un des protagonistes de décoller vers une autre planète. Mais il n’y a pas d’autre planète.

Le dilemme amoureux de Bora, l’opposition brutale entre les boites de nuit clinquantes et les baraques où vivent les damnés de la façade moderniste d’un Cambodge toujours terriblement pauvre, les magouilles des uns et le conformisme des autres pourraient donner une série de vignettes descriptives, anecdotiques même si on ne doute guère de leur véracité.

C’est sa manière de donner la priorité aux éléments sensoriels, en-deça ou au-delà de leur valeur narrative et de leur signification directe, qui permet au jeune réalisateur d’excéder son propre récit pour partager avec le spectateur une émotion plus touffue, plus intense, et finalement plus respectueuse de la complexité d’une réalité dont on ne voit pas bien ce qui nous autoriserait à la juger.  

Diamond Island de Davy Chou avec Sobon Nuon, Cheanick Nov, Madeza Chlem, Mean Korn.

Durée 1h43. Sortie le 28 décembre