Cannes 2026, jour 2: ouvertures des sections parallèles avec «In Waves», «Mauvaise étoile» et «Butterfly Jam»

L’engrenage toxique et inégal de la relation entre Kiki (Noëmie Édé-Decugis) et Alex (Hugo Carton) dans l’étonnant Mauvaise étoile, de Lola Cambourieu et Yann Berlier.

Les films de Phuong Mai Nguyen, de Lola Cambourieu et Yann Berlier et de Kantemir Balagov ont ouvert respectivement la Semaine de la critique, la sélection ACID et la Quinzaine des cinéastes.

«In Waves», de Phuong Mai Nguyen (Semaine de la critique)

Intrigante est la mise en avant de In Waves par la Semaine de la critique. Non pas que l’animation ne puisse figurer en bonne place au Festival de Cannes. Elle ne cesse en effet de conquérir des positions en matière de visibilité et de places dans l’industrie. Hors Disney/Pixar et japanimation, des produits phares comme Flow (2024) ont atteint des sommets au box-office. Il est logique que cela se traduise aussi dans les sélections cannoises.

L’adaptation du roman graphique éponyme et autobiographique (paru en 2019) du surfeur et illustrateur américain AJ Dungo,par la réalisatrice d’origine vietnamienne Phuong Mai Nguyen, pouvait donc logiquement prétendre à une place. Mais pourquoi dans cette position particulière qu’est le film d’ouverture de la Semaine de la critique?

In Waves raconte l’émouvante histoire d’un adolescent californien (AJ), saisi simultanément par un double amour absolu, pour une jeune fille (Kristen) et pour le surf auquel elle l’initie, puis le combat de celle-ci contre le cancer. Émouvant, sympathique, plein de notations multiculturelles (ces États-Uniens sont d’origines et de colorations variées), le film n’en est pas moins soumis de manière particulièrement frappante aux limites de son moyen d’expression.

Histoire de corps, aimants et souffrants, histoire de confrontation aux éléments (l’océan), In Waves est totalement dépourvu de toute matérialité, de toute physicalité, de toute sensualité concrète. Autant dire que ce qui y manque est ce qui est l’apport spécifique du cinéma à toute narration, à toute représentation: un rapport concret au monde, une incarnation.

Cette absence est moins inévitable que l’on pourrait croire avec le cinéma d’animation. Il y a des exceptions, Hayao Miyazaki en restant l’exemple le plus évident. Ici, tout est si lisse, si désincarné que le voyage sentimental d’AJ, de Kristen, de leurs copains et de leurs parents, qui avait toute sa place dans les pages d’un album, ne gagne rien à atteindre le grand écran dans ces conditions.

AJ sur le surf avec lequel il apprend à traverser les épreuves de l'existence. | Diaphana Distribution
AJ sur le surf avec lequel il apprend à traverser les épreuves de l’existence. | Diaphana Distribution

«Mauvaise étoile», de Lola Cambourieu et Yann Berlier (sélection ACID)

C’est extraordinairement le contraire avec le fulgurant et complètement inattendu Mauvaise étoile. Filmé caméra à la main, au plus près des visages et des corps, le premier long-métrage de Lola Cambourieu et Yann Berlier enregistre les champs de tension qui circulent entre Kiki (Noëmie Édé-Decugis), Alex (Hugo Carton) et leur fille de 10 ans, Malone (Anouk Berlier-Cambourieu).

Chez les grands-parents, au supermarché, au club de sport, à la baraque de poulet frit, dans la casse où travaille Alex, mais surtout dans ce domicile familial d’une petite cité pauvre du sud de la France qui a par moments des airs de décharge, circulent des énergies multiples et puissantes, dérangeantes et bouleversantes.

La plus évidente relève de ce qu’on appelle l’emprise, d’Alex sur Kiki. Cette domination est non pas énoncée, mais déployée dans ses multiples formes d’expression, avec un sens impressionnant des gradations, des variations, des réactions et des ruptures.

Pouvant atteindre des formes intenses de violence, physique et mentale, elle n’est jamais montrée comme un phénomène isolé. Alex, mais surtout Kiki et Malone, ou encore les nombreux protagonistes qui gravitent autour d’elles et lui, ont une existence intense, immédiate, jamais réduite à une fonction ou à un signe.

Malone (Anouk Berlier-Cambourieu), prise dans l'engrenage des relations imprévisibles entre ses parents, mais pas écrasée pour autant. | Tandem
Malone (Anouk Berlier-Cambourieu), prise dans l’engrenage des relations imprévisibles entre ses parents, mais pas écrasée pour autant. | Tandem

Chacune et chacun est là avec son monde, ses contradictions, ses failles, sa beauté singulière, très loin des canons dominants. Les voix, les gestes, les décalages de rythmes, les marques sur les peaux, le langage vestimentaire, tout raconte et questionne, palpite de plus de trouble que d’énonciation.

La violence conjugale est bien au cœur de ce qu’évoque Mauvaise étoile, sans aucune complaisance. Mais la manière de filmer, le choix des interprètes, le travail de l’image, du son, des gestuelles et des rythmes transforment cette nécessaire dénonciation en une formidable expérience humaine, qu’on évitera de noyer sous les références prestigieuses –de John Cassavetes à Maurice Pialat– pour l’accueillir dans sa singularité, avec admiration et gratitude.

«Butterfly Jam», de Kantemir Balagov (Quinzaine des cinéastes)

Tout aussi «physique», mais nettement plus fabriqué, apparaît le troisième film du cinéaste russe Kantemir Balagov, révélé à Cannes en 2017 par le mémorable Tesnota, une vie à l’étroit. Désormais aux États-Unis, le réalisateur tcherkesse compose ce qui semble être une variante au sein de sa communauté d’un modèle de films bien connu, celui du sort des migrants récemment installés en Amérique. (…)

LIRE LA SUITE