Cannes 2019, Ep.11: L’humour très noir de «It Must Be Heaven» et les derniers feux du 72e Festival

Elia Suleiman, voyageur qui fera toujours l’objet de mesures de sécurité particulières.

Le film d’Elia Suleiman conclut en beauté une sélection globalement de très bon niveau. L’occasion de revenir aussi sur quelques outsiders marquants, sans oublier les inquiétudes à propos d’un système français menacé de fragilisation.

Dix ans après Le Temps qu’il reste, revoici Elia Suleiman, principale figure du cinéma palestinien, et grand réalisateur contemporain.

Depuis la révélation de son premier long métrage, Chronique d’une disparition, Suleiman se bat pour être à la hauteur de cette double qualification, celle qui l’attache à son origine ô combien lourde de conséquences, et celle qui renvoie à la pratique ambitieuse et inventive de son art, sans assignation à une cause ou à une zone géopolitique.

Pour un Palestinien plus que pour tout autre peut-être, cette tension peut s’avérer un piège redoutable et on a craint au cours de la décennie écoulée que ce piège se soit refermé sur le cinéaste d’Intervention divine. It Must Be Heaven constitue, à cet égard aussi, la plus belle des réponses.

Qui connaît tant soit peu l’œuvre de cet auteur en retrouvera tous les ingrédients, à commencer par son propre personnage de clown quasi-muet, témoin éberlué des folies et des vilénies du monde – compris de celles de ses compatriotes de Nazareth, la ville arabe où il est né, où il a grandi, où nous avons pu faire connaissance de sa famille et de ses voisins lors des films précédents.

Le nouveau film repart de là, en une succession de scènes qui, disant à la fois l’absurde du monde contemporain, l’oppression israélienne, les fantasmes guerriers et machistes si bien partagés chez les Palestiniens, et les mesquineries de nos frères humains.

On est dans la réalité très concrète d’un pays où une grande partie de la population subit le joug violent et insidieux des maîtres du pouvoir. Et on est dans le monde tel qu’ont pu aider à le regarder Chaplin et Tati, Boulgakov et Ionesco.

La première demi-heure reprend ainsi le fil du portrait de la réalité de ceux qui subissent l’apartheid sioniste, portrait d’une fureur dont on aurait tort de sous-estimer la vigueur sous ses apparences à la fois comiques, nonchalantes et navrées. La lenteur, le silence et l’humour sont, depuis 25 ans les armes qu’affûte inlassablement ce cinéaste.

Dans les esprits, la globalisation des murs

Mais il s’envole. Son personnage fait ce que lui-même a fait depuis longtemps déjà, il vient s’installer à Paris, où se situe le deuxième volet de ce film en trois actes et un épilogue. Dans les rues adjacentes du 2e arrondissement de la capitale française, ici défilent les corps sublimes des beautiful people d’une fashion week éternelle, là s’allonge la file des indigents qui attendent la gamelle des Restos du cœur. Après, ce sera New York, avant le retour à Nazareth.

Avec les mêmes ressources et une inventivité gracieuse et implacable, Elia Suleiman, Palestinien exilé –pléonasme? oui, mais il y a tant de formes à l’exil– déploie une fable nouvelle, qui concerne non plus sa région natale, mais l’état de notre monde. En tout cas du monde occidental, ici personnifié par deux métropoles. (…)

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Cannes jour 9 : loin de la compétition, les autres visages du Festival

La diversité des films présentés, mais aussi la circulations des informations, les négociations et les réflexions participent de l’ADN de la plus grande manifestation de cinéma au monde.

Photos: Le jeune Han Solo (Alden Ehrenreich) et Chewbacca dans « Solo » de Ron Howard (© The Walt Disney Company), Lola Dueñas et Bojena Horackova dans « Il se passe quelque chose » d’Anne Alix (©Shellac)

Cette année particulièrement, le très bon niveau de la compétition officielle tend à maintenir dans l’ombre les films des autres sections et les autres aspects d’une manifestation qui ne se limite pas, loin s’en faut, à présenter des films.

Hors compétition, on trouve ainsi aussi bien le spin-off de Star Wars qu’un premier film signé d’une parfaite inconnue dans une section marginale. Aux deux extrêmes du continent cinéma tel qu’il est représenté à Cannes, ils méritent l’un et l’autre attention.

Débarrassé de Dark Vador

Avec Solo: A Star Wars Story, qui sort le 23 mai, le Festival ne s’offre pas seulement une montée des marches glamour, compensant en partie un certain manque de grandes stars hollywoodiennes.

 

Le récit de la jeunesse de Han Solo –pour les tribus isolées qui l’ignoreraient, un des héros de la saga créée par George Lucas, interprété à l’origine par Harrison Ford– aura prévisiblement fait grincer les dents des intégristes.

Il bénéficie pourtant d’un avantage évident: la disparition de Dark Vador, et avec lui de la tambouille œdipienne recuite par les huit épisodes –à ce jour– de l’interminable Guerre des étoiles. Du coup, sans casser trois pattes à un droïde, on a droit à des petites aventures de science-fiction plutôt distrayantes, avec les ingrédients du genre –pétarades lumineuses et clins d’œil aux aficionados.

À l’autre bout de la Croisette

C’était quelques jours après la découverte, aux antipodes du Festival –c’est-à-dire à au moins 400 mètres sur la Croisette, du film d’ouverture de la toujours stimulante sélection de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion).

Cette association de cinéastes engagés pour la diffusion des films que le marché tend à éliminer présente à Cannes douze longs métrages inédits, dont certains encore en quête d’un distributeur. Parmi ces films, qu’on ne peut tous évoquer ici, on signalera en particulier celui qui a fait l’ouverture de la sélection, Il se passe quelque chose, d’Anne Alix.

Une femme parcourt le sud de la France en voiture; elle croise par hasard le chemin d’une autre, à pied et au fond du désespoir. Il se trouve qu’aucune n’est française, mais que les deux parlent cette langue –quoique pas avec le même accent, ni la même culture. Elles n’ont d’abord pas grand-chose à se dire. Et puis… et puis des images et des durées, des gestes et des regards.

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Ce n’est pas seulement le récit d’une amitié entre la photographe espagnole et la veuve bulgare, c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas. Un monde de lieux sans autre grâce que d’y abriter des humains, des visages de rencontre, des gestes généreux ou hostiles –tout un déploiement de situations marrantes, émouvantes, pertinentes.

En effet, «il se passe quelque chose» dès qu’une cinéaste sait si bien écouter et regarder, ne serait-ce qu’une station-service ou un rond-point de banlieue. Il se passe plein de choses, à vrai dire, dans cette variante du roman picaresque qui à chaque étape, rencontre, séparation ou retrouvaille gagne en ampleur et en présence, en humour et en sensualité.

Le génie dans la machine

Quatre-vingt-dix-sept longs métrages inédits sont cette année présentés dans l’une des quatre sélections: l’officielle –qui comprend la compétition, Un certain regard et plusieurs autres catégories hors-compétition, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’ACID.

Ensemble, ces films dessinent un paysage du cinéma mondial contemporain, que personne ne peut voir en entier mais sur lequel sont ouvertes plusieurs perspectives très utiles.

Une partie du village international sur la Croisette

Surtout, «être à Cannes» est pour beaucoup de ces titres –et surtout les moins prestigieux– la promesse d’être aussi dans beaucoup d’autres endroits: dans plus de festivals, en salle, sur les chaînes de télévision ou les plateformes de VOD. (…)

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À Cannes, trop de films en liberté surveillée, et quelques belles découvertes

La déception globale concernant la compétition cannoise vient surtout de films qui, renonçant à leur liberté de mise en scène pour suivre des partis-pris formatés, privent aussi leurs spectateurs de liberté. Pourtant, à Un certain regard ou du côté de l’ACID, quelques heureuses rencontres.

Ce 70e Festival de Cannes aura apporté de belles rencontres et plus que son lot de déceptions. Il est temps à la fois de rappeler les quelques rares coups de cœur de la compétition, et, au-delà de la liste de ceux, loin d’avoir tous déjà été évoqués ici, qui nous ont laissé sur notre faim, d’essayer comprendre où le bât blesse. Temps enfin de signaler quelques belles découvertes pas encore nommées par les quelques 45 «films de Cannes» qu’on est parvenu à voir.

Une des phrases les plus fréquemment entendues sur la Croisette ces derniers jours est: «On plaint le jury qui doit donner des prix à une telle sélection». En attendant que l’aréopage présidé par Pedro Almodovar se prononce, redisons combien on a aimé Vers la lumière de Naomi Kawase, 120 battements par minute de Robin Campillo et Le Jour d’après de Hong Sang-soo, trio qu’on se réjouirait de retrouver en haut du palmarès.

Parmi les titres en compétition, nombreux, plus nombreux que d’habitude, sont ceux qui auront déçu. Une des principales causes vient de tant de films qui cèdent à une conception machinique du cinéma: la fabrication d’un dispositif qui décide une fois pour toute de la forme et du ton, le déroulement de la projection consistant dès lors en une illustration répétée de ce «concept» comme on dit, non pas en philosophie mais en publicité.

Machinique, machinal, machination

Cela est vrai du très brillant filmer qu’est le russe Andrey Zviagintsev (Faute d’amour) enfonçant méthodiquement le même clou de décomposition morale de la société russe, c’est vrai du petit système romanesque avec injection de fantastique de l’américain Todd Haynes (Wonderstruck), vrai du mélange artificiel de plaidoyer social et de fantastique imprégné de religiosité du hongrois Kornel Mondruzco dans La Lune de Jupiter.

C’est vrai encore de ces machinations ourdies par François Ozon dans le jeu de miroirs gratuit de L’Amant double, par Fatih Akin avec le film de vengeance In the Fade, ou par Roman Polanski dans le film d’emprise D’après une histoire vraie. Et c’est aggravé de la laideur du regard que porte systématiquement le Suédois Ruben Östlund sur ses contemporains dans The Square.

Une variante de cette faiblesse tient à la volonté (ou à l’acceptation) de se couler dans les moules du film de genre. Rien de répréhensible à cela, sauf que pour continuer d’y faire vivre du cinéma, il faut une énergie décuplée, une capacité de réinventer de la liberté à l’intérieur d’un espace codifié. (…)

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