Elle avait dirigé durant 33 ans une salle à nulle autre pareille. Elle est morte le 24 juin 2026, à 78 ans.
Il y avait eu la voix, et il y avait eu le regard. Au téléphone, devant un verre ou face à une salle pleine, Geneviève Troussier parlait des films, et de ce tout ce que la relation avec eux engage d’émotion, d’intelligence du monde, de tendresse, d’émerveillement ou de colère, avec ce ton à la fois ferme et frémissant qui appelait l’écoute, la réponse, l’échange. Et puis cette lumière dans les yeux bleus, ce feu séduisant et curieux, rieur et intraitable.
Elle n’était ni cinéaste, ni professeure ni critique mais, autant et plus que qui que ce soit, elle aura fait vivre le cinéma à sa véritable place, qui est entre les films et qui les regardent. Elle dirigeait un cinéma, trois écrans dont la mémorable salle tapissée de roses, avec un bistrot restaurant en dessous face au parking et aux HLM, et les liens avec le théâtre à côté, avec les associations, avec le formidable ciné-club de Caen et son site irremplaçable tenu par Jean-Luc Lacuve, avec l’université de la grande ville normande.
Mais son cinéma, le Café des images, n’était pas à Caen, il était dans une cité dortoir bâtie en périphérie, et qu’un maire éclairé, François Geindre, avait imaginé confier à cette jeune femme en 1981. Elle n’y connaissait rien, elle a tout compris, tout construit.
Et ils et elles sont venu(e)s: Catherine Breillat, Laurent Cantet, Alain Cavalier, Patrice Chereau, Serge Daney, Claire Denis, Raymond Depardon, Jean-Luc Godard, Alain Guiraudie, Isabelle Huppert, Otar Iosseliani, Robert Kramer, Bernadette Lafont, Michael Lonsdale, Marcel Ophuls, Nicolas Philibert, Claude Pieplu, Pierre Richard, Jean Rouch, Claire Simon, Alain Tanner, André Téchiné, Agnès Varda, René Vautier, Paul Vecchiali… Tant d’autres.
Ce n’est pas « tout le monde » qui est venu, mais un certain monde, une idée du monde, de la pensée, du partage, de l’exigence. Et aussi, surtout, ils et elles sont venue(e)s, les habitants et habitantes d’Hérouville, et des autres villes de la périphérie, et de Caen. Geneviève Troussier a fait beaucoup de choses dans sa vie au Café des images, jusqu’à ce qu’elle ait dû le quitter, en 2014, et ait vu une part importante de ce qu’elle avait accompli abimé par ses successeurs. Et d’abord la générosité du lien avec les spectateurs, la fabrication patiente et attentives des publics.
Il faut pour accomplir cela plusieurs talents rarement réunis, l’art subtil de la programmation, la vigueur négociatrice face aux impératifs du marché, la chaleur humaine de l’accueil, l’intelligence des relations avec les lieux de pouvoir, la finesse d’assemblage de cet endroit singulier, une salle de cinéma, et d’autres espaces, d’autres modes de relation. L’éducation, d’abord, toujours, de la maternelle à l’université : du grand mouvement aux formes multiples, parfois antagonistes, qui associe cinéma et éducation, dans et hors les cadres scolaires, depuis l’essor de l’éducation populaire et ses modalités diverses à travers les décennies, Geneviève Troussier avait fait du Café des images à la fois une place-forte et un navire explorateur.
Elle en avait fait aussi, dans un même esprit décliné autrement, un espace de débats, de réflexions, ayant à l’occasion ensuite donné lieu à des publications. On y vint de partout discuter du jeu d’acteur et une autre fois d’André Bazin, mais également du rapport du cinéma au colonialisme, ou des multiples modalités de rapport au sacré dans les films. Ça durait des heures, des jours, il y avait des disputes homériques, et un amour que maintenaient vibrant la voix et le regard de Geneviève, qu’une participante à l’un de ces grands moments d’échange surnomma « la fée d’Hérouville ».
Ce n’est pas tout encore. Inlassablement, Geneviève Troussier se sera investie dans des combats collectifs, aura dirigé, accompagné, éclairé de multiples formes d’activisme de terrain, qui se traduisaient aussi par des organisations professionnelles, régionales à l’échelle de la Normandie ou du Grand Ouest, ou nationale avec notamment le Groupement national des cinémas de recherche, qu’elle présida. Et cette autre grande affaire de sa vie, l’association Enfants de cinéma, en particulier aux côtés de son délégué général, Eugène Andreanszky, jusqu’à ce que des pouvoirs publics obtus et malveillants détruisent cette belle aventure que d’autres pouvoirs publics, éclairés et ambitieux, avaient permis de mettre en place.
Femme d’action et de pensée, amie infiniment chère, Geneviève a aussi été une des plus belles incarnations d’une haute idée de ce que l’ambition citoyenne avec les films pouvait porter. Elle aurait détesté que sa mort soit en quelque façon associée à un présage funeste pour le cinéma, elle dont le dernier acte public fut de mettre en place, avec ses amies et amis notamment d’Enfants de cinéma, une journée de réflexion sur la transmission, dans la ville dont elle était originaire, Angers.
Mais elle a bien été une des plus belles incarnations d’une idée telle qu’elle aura trouvé à se matérialiser dans des actes, des textes, des paroles, des lois, des recherches et des films, durant plus de trois décennies. Idée qui cherche toujours les chemins de sa continuation, c’est-à-dire de sa réinvention.