Territoire libéré

Omar de Hany Abu-Assad

Ce sera une rencontre en trois temps. Trois mouvements successifs inspirés par le nouveau film du réalisateur palestinien Hany Abu-Assad.

1)Adhésion au lancement de ce récit construit autour d’Omar, jeune homme qui vit en Cisjordanie mais rejoint de l’autre côté du mur de la honte d’autres Palestiniens. Il y retrouve, séparément, ses deux copains avec lesquels il prépare des actions contre Tsahal et la sœur de l’un d’entre eux, à laquelle le lie une idylle mal vue par la famille de la demoiselle, copain compris. Ça bouge vite et avec une tension qui n’exclue pas la grâce, grâce en particulier au jeu physique et fluide de l’acteur principal, le débutant Adam Bakri, qu’on ne serait pas surpris de retrouver bientôt à l’écran. Ça bouge dans l’espace morcelé, dans les thématiques, dans les rapports humains. Omar retrouve la qualité de Paradise Now, le précédent film le plus remarquable du réalisateur, qui avait mené jusqu’aux Oscars une histoire tout de même vécue aux côtés de combattants arabes poseurs de bombes – des terroristes, on les appelle.

Hany Abu-Assad sait camper des personnages, organiser des circulations, faire cavaler les influx de la politique et ceux de la libido, rappeler sans appel la réalité de l’oppression dans les territoires quadrillés par la soldatesque à l’étoile de David.

Les passages du mur ont un côté jeu dangereux qui relance vers la fiction, les courses dans le labyrinthe des ruelles sinistres du ghetto arabe griffent de réalité les rebondissements, la représentation aux confins de la mythologie et du bricolage de la résistance palestinienne maintient à la fois dynamique et trouble, la prise en compte des archaïsmes de la société palestinienne clanique et misogyne comme de sa paranoïa après 65 ans d’occupation réfutent les simplismes.

2) Voilà que tout s’emballe et s’entortille, Omar est arrêté, torturé, pris en charge par un officier manipulateur, les relations avec sa dulcinée et avec ses copains ne cessent de connaître twists et retournements, les doubles jeux en cascade où interfèrent intrigues policière, sentimentale, politique menacent de tourner à un exercice de virtuosité scénaristique où les personnages deviendraient les pions d’un jeu sans fin de retournements de situation sans autre légitimité qu’une obligation de maintenir le suspens. Au passage, c’est bien sûr l’articulation de la fiction à la réalité qui en pâtit, les enjeux romanesques semblant prendre un total ascendant.

3) Ce n’est qu’après le dénouement et au sortir de la projection que se fait jour l’idée que cette stratégie, loin d’être une soumission à de seuls impératifs spectaculaires et émotionnels, pourrait bien être au contraire une revendication palestinienne légitime, et très exactement là où Abu-Assad est fondé à la formuler : au sein même de la fiction de cinéma. Omar peut en effet se regarder comme l’affirmation vigoureuse de la possibilité de privilégier le récit sur le témoignage, de s’éloigner du réalisme, d’occuper les terrains du film de genre.

A posteriori, le film sonne comme un véritable revendication territoriale dans l’imaginaire, dans les systèmes de représentation, contre l’assignation au témoignage-plaidoyer (même romancé) comme unique mode d’action du cinéma pour un Palestinien. Avec des moyens artistiques très différents, Elia Suleiman avait ouvert cette voie par exemple en inventant la guerrière ninja d’Intervention divine ou en faisant d’un noyau d’abricot une arme antichar. Ou, pour ne pas rester vissé dans la région, Quentin Tarentino fait la même chose en permettant, dans le monde de la fiction revendiqué comme tel, à Mélanie Laurent ou à Jamie Foxx de détruire tous leurs ennemis. Omar apparaît alors comme un film de libération, libération d’un territoire de l’imaginaire cinématographique. Sans rien renier du réel, il revendique le droit et la possibilité d’y faire vivre un film de genre(s), comme le peut tout cinéaste, partout.

 

Omar m’a tuer, la construction d’un innocent

l faut dire d’abord qui a regardé le film qui sort ce 22 juin. Moi qui écris ces lignes, je crois «en mon âme et conscience» que le jardinier Omar Raddad n’aurait jamais dû être condamné en 1994 pour le meurtre de Ghislaine Marchal à Mougins. C’est mon opinion depuis longtemps, telle qu’il m’a été possible de me la forger à travers les articles des journaux que je lis, la parution du livre de Jean-Marie Rouart Omar. La Construction d’un coupable (Editions De Fallois), quelques informations à propos du procès en cassation de 1995.

Comme spectateur, ma situation est incomparable à celle de quelqu’un qui considère Raddad coupable, ou qui ignore tout de l’affaire. Dans la situation qui est la mienne, qu’est-ce que j’attends de la projection du film Omar m’a tuer de Roschdy Zem, consacré aux suites du meurtre de madame Marchal? Plusieurs choses.

1) J’attends que l’existence de ce film fasse mieux connaître ce que je considère, à titre privé, comme une injustice.

2) J’attends le plaisir que procure de voir incarnées et défendues des opinions que je partage.

3) J’attends d’apprendre davantage, de comprendre un peu mieux (pas tout, mais un peu mieux) ce qui s’est passé et ce que cela signifie.

4) J’attends, comme avec tout film, des plaisirs de spectateur, des émotions, des surprises.

5) Et j’attends, comme avec tout film, que le cinéma m’aide un peu à construire un rapport au monde dans le lequel je vis.

Les points 4) et 5) soulignent qu’en aucun cas on ne renonce aux légitimes attentes d’un spectateur de cinéma quand un film se consacre à un dossier important ou à un enjeu moral grave. Et que ce serait la marque d’un grand mépris envers ceux qui ont fait le film de croire révoquées ces attentes-là du fait du «sujet».

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