L’affiche du 79e Festival de Cannes (12-23 mai 2026): Susan Sarandon et Geena Davis sur le tournage de Thelma et Louise, de Ridley Scott. | Festival de Cannes
Extrême timidité politique, réelle mais inégale diversité des origines et grande disponibilité aux nouveaux talents caractérisent le plus grand rendez-vous de cinéma au monde, qui ouvre ce mardi 12 mai sur la Croisette.
Sous le parrainage des héroïnes de Thelma et Louise, en noir et blanc étincelant sur l’affiche officielle, la 79e édition du Festival de Cannes se tient du mardi 12 au samedi 23 mai. Plus importante manifestation cinématographique au monde, le rendez-vous de la Croisette raconte bien des aspects de l’état du cinéma, avant même que ne commence la découverte des films qui y sont programmés, qui reste sa première raison d’être.
Combien de films? Euh… ça dépend. D’abord de ce que l’on appelle «films». Et ensuite de quel cadre de programmation on prend en compte, avec la traditionnelle séparation, assez arbitraire, entre longs et courts-métrages. Réglementairement, à cinquante-neuf minutes, il s’agit d’un court-métrage; à soixante-et-une, d’un long-métrage; mais officiellement il n’y a pas de moyen-métrage, même si l’excellent Festival de Brive est consacré chaque année à ce format.
Outre cette distinction classique, depuis une dizaine d’années ailleurs, depuis deux ans à Cannes, figurent également les productions en réalité virtuelle, dans le cadre de la «compétition immersive». Pas vraiment des films, mais…
Par ailleurs, si le festival cannois se veut toujours une vitrine de ce qui se fait de nouveau et éventuellement d’innovant dans le cinéma mondial, il fait désormais une belle place au patrimoine cinématographique, grâce à sa section Cannes Classics, qui accueille également des documents sur le septième art. Sans rien ignorer de tous ces aspects, qui font la richesse de l’idée même de cinéma, il sera ici question «seulement» de longs-métrages inédits et ayant vocation à être distribués en salles.

GAWD v. The People, de Yamil Rodriguez, Ivan Alejandro Diaz Cardenas et Stephen Henderson, une des œuvres présentées par la Compétition immersive. | © Nilor Studio / Festival de Cannes
Dans ce cadre, on s’abstiendra en outre de commenter ce qui afflue pourtant déjà vers la Côte d’Azur: des milliers de films à des stades divers de conception et de finition, auxquels sera consacré le Marché du film. On se contentera des films sélectionnés par des programmateurs.
Cette fois, c’est bon? On est au clair? Pas tout à fait. «Les films de Cannes», ce sont d’une part ceux de la sélection officielle, d’autre part ceux des sections parallèles. La première se subdivise entre la compétition officielle, la section Un certain regard, la section Cannes Première et la section Hors compétition (qui elle-même comporte plusieurs parties, mais passons). Les secondes sont composées de la Quinzaine des cinéastes, de la Semaine de la critique et de la sélection ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion).
En tout, «les films de Cannes», du moins ceux sur lesquels on se penche ici, ce sont soixante-seize titres en sélection officielle et quarante dans les sections parallèles, soit 116 longs-métrages inédits au total. Plusieurs caractéristiques frappent en les passant en revue, avant même d’avoir pu les regarder. Voici un petit avant-goût.

L’affiche de la Quinzaine des cinéastes: une photographie d’Alain Guiraudie, en écho à plusieurs de ses films. | Quinzaine des cinéastes
Place aux jeunes et aux transnationaux
Premier point marquant, le nombre extrêmement élevé de cinéastes peu ou pas du tout connus. On a trop souvent reproché au Festival de Cannes de «sélectionner toujours les mêmes» pour ne pas souligner cet aspect. C’est particulièrement notable dans la compétition officielle, où on retrouve certes le Roumain Cristian Mungiu (le seul à avoir déjà reçu une Palme d’or, en 2007 pour Quatre mois, trois semaines, deux jours), l’Espagnol Pedro Almodóvar, l’Iranien Asghar Farhadi, le Japonais Hirokazu Kore-eda et le Russe Andreï Zviaguintsev, tous vétérans du tapis rouge, mais c’est peu sur vingt-deux candidats.
Si des sous-sections, non compétitives, sont justement faites pour glaner malgré tout des «grands noms», le même phénomène d’innovation se reproduit dans la plupart des autres sélections (Un certain regard, la Semaine de la critique, la sélection ACID), même si on repère Alain Cavalier, Bruno Dumont, Quentin Dupieux et Radu Jude à la Quinzaine des cinéastes. De manière prioritaire, l’ensemble du festival, à commencer par sa compétition officielle, met l’accent sur le renouvellement.
Celui-ci vaut en particulier pour les réalisateurs français: Charline Bourgeois-Tacquet, Arthur Harari, Jeanne Herry et Léa Mysius sont des nouveaux et nouvelles venu·es dans cette catégorie. Côté parité, on est loin du compte, la section Un certain regard, avec onze réalisatrices pour dix-neuf films, se chargeant d’améliorer le score. Parmi les sections parallèles, la Semaine de la critique se distingue avec six titres signés d’une femme, sur onze sélectionnés.

L’affiche de la Semaine de la critique, qui «parie sur le talent encore tout neuf d’un·e cinéaste», selon ses organisateurs. | Semaine de la critique
Une autre singularité de cette sélection concerne les films français qui ne sont pas réalisés par des Français. Le phénomène est particulièrement visible en compétition officielle, où l’on trouve les noms prestigieux du Japonais Ryūsuke Hamaguchi, du Hongrois László Nemes et de l’Iranien Asghar Farhadi.
Il est courant que des films présentés à Cannes soient des coproductions françaises. C’est d’ailleurs un des plus sûrs atouts pour les films étrangers qui veulent atteindre la Croisette. Il est beaucoup plus rare de voir de tels auteurs reconnus du cinéma mondial concevoir des projets entièrement situés en France (comme, en 2025, le cas mémorable de Nouvelle Vague, de Richard Linklater).
Toujours dans la compétition officielle, en partie similaire est le cas du Polonais Paweł Pawlikowski, réalisateur quant à lui d’un film allemand (Fatherland ou 1949). La situation d’Andreï Zviaguintsev, en exil de la Russie de Vladimir Poutine, est évidemment différente. Son Minotaure est bien un film russe, même s’il a été tourné en Lettonie, tout comme a été tourné en Lituanie le film tout à fait ukrainien de Rostislav Kirpičenko, Vesna (séances spéciales), pour des raisons liées à la guerre en cours, qui concernent les deux films.
Ils seront parmi les rares à évoquer directement les atrocités contemporaines, dans une édition bien peu attentive aux tragédies actuelles, malgré la présence dans la section Un certain regard d’un film palestinien, Yesterday the Eye Didn’t Sleep (Une disparition), de Rakan Mayasi, d’ailleurs sans lien direct avec le génocide en cours au Proche-Orient. On peut y ajouter les deux films signés d’Iraniennes vivant en France: Viendra la révolution (Rehearsal for a Revolution), de Pegah Ahangarani (séances spéciales) et Dans la gueule de l’ogre, de Mahsa Karampour (sélection ACID).
Timidité (lâcheté?) politique et dérivatif par l’histoire
Ces quelques titres ne peuvent occulter une tendance lourde au repli face à l’état du monde. Ce repli n’est pas celui du cinéma, mais celui des grandes manifestations internationales –aussi dans d’autres domaines artistiques, comme en témoignent les problèmes rencontrés par la Biennale de Venise au même moment.
Après la Berlinale en février, où la phrase du président du jury Wim Wenders –qui avait dit que le cinéma devait «rester en dehors de la politique»– n’était pas un faux pas individuel, mais la position officielle de la manifestation, le Festival de Cannes confirme ce retrait, qui relève à la fois d’un manque de courage bien éloigné des héroïnes téméraires qu’évoque son affiche et d’un aveuglement. (…)














