«Heart of a Dog», chant d’amour et d’inquiétude d’une sorcière d’aujourd’hui

La chienne Lolabelle aux claviers.

Poème de deuils et songe en images, mots et musiques, le film de Laurie Anderson passe par le plus intime des émotions pour questionner la manière dont nous habitons le monde.

Le noir d’abord. Puis la musique. Puis la voix, et ensuite des dessins. La voix raconte un rêve, tendre et cruel, ironique. Un songe d’amour déraisonnable, pour une petite chienne qui s’appelait Lolabelle.

C’est comme une création du monde, un monde, celui de Laurie Anderson. La musique de Laurie Anderson, sa voix, son apparence imaginée à traits précis qu’elle appelle «my dream body». Son rêve, son ventre, son cœur de chienne tout autant que le cœur de sa chienne aujourd’hui disparue.

Et le film se bricole sous nos yeux (et nos oreilles) avec de multiples autres présences, qui dissolvent en partie le sacro-saint individu et sa traduction dans le monde des arts, le «point de vue».

La personne nommée Laurie Anderson ne disparaît pas pour autant. Plutôt le contraire: cette multiplicité des distances et des angles d’approche l’inscrit dans un réseau très riche d’interactions, qui la qualifient sans la définir.

Le «visage rêvé» de Laurie Anderson, dessiné par elle-même.

Les images, les idées, les modes de présence se composent comme elle compose aussi la musique –et tout naturellement Heart of a Dog est aussi un disque, élaboré à partir de la bande son.

Le film peut sembler un poème un peu délirant. Très drôle par moments, très beau souvent, émouvant de sincérité à fleur de peau. Ce serait déjà beaucoup, et bien assez. Mais chemin faisant il se révèle bien davantage –sans jamais le formuler de manière abstraite, sans presque paraître s’en rendre compte.

Un déplacement radical

En conviant les animaux et les morts à cohabiter dans un tissu de connivences et d’attentions, Laurie Anderson déploie des possibilités partageables par ses spectateurs très au-delà de sa propre histoire affective. Elle rend accessible un rapport élargi à la réalité –rapport qui, malgré la tonalité toute en douceur, est d’une grande force polémique. Un geste de déplacement infiniment plus radical que ce qu’un esprit pressé et limité percevrait comme l’hommage d’une dame âgée à son chien.

Pour l’autrice du film, le recours au bouddhisme tibétain est une voie féconde qui l’aide dans ce processus d’ouverture. Il y a bien des raisons à cela, qui sembleront évidentes à qui s’intéresse à cette approche, sinon comme religion, du moins comme philosophie. Mais l’essentiel n’est pas là.

Le chant d’images, de musiques et de mots, d’ombres et de vibrations qu’est Heart of a Dog trouve plus sûrement ses affinités, sinon son inspiration, du côté des sorcières contemporaines, ces chercheuses joueuses et savantes dont Donna Haraway, Isabelle Stengers ou Vinciane Despret sont les figures exemplaires. (…)

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«I Am Not a Witch», bel enchantement

Le premier long métrage de la réalisatrice Rungano Nyon bouscule avec élégance les certitudes, donnant à voir à travers le portrait d’une enfant mutique le pouvoir d’ensorcellement du cinéma.

Une seule chose est sûre: la petite fille du nom de Shula est une sorcière. Mais qu’est-ce qu’une sorcière? Une femme dotée de pouvoirs surnaturels, ou celle que d’autres veulent croire telle et qui n’a d’autre choix que de s’y conformer? Une personne atteinte de troubles que son entourage ne sait pas nommer autrement? Un bouc émissaire d’une communauté pour tenter d’évacuer ses problèmes? Une curiosité folklorique?

 

Tout le film se déploie sur l’incertitude sans fin de cette question. Où cela se passe-t-il? Voilà une autre question, à laquelle la réponse n’est pas plus simple. Le film se passe en Zambie (au sud du Congo, entre l’Angola et le Mozambique, un pays un peu plus grand que la France). Il se passe en Afrique.

Il se passe dans un monde de représentations, défini par les croyances et les peurs, les manipulations et les stratégies (ecclésiales, politiques, économiques) –donc partout, ici aussi.

Une seule certitude, le premier long métrage de la réalisatrice Rungano Nyoni est très beau.

L’élégance des plans est d’abord un peu suspecte. Entre images «documentaires» léchées et stylisation dont les spectateurs européens n’ont aucun moyen de savoir ce qu’elle emprunte à des rituels existants ou à une théâtralisation voulue, le regard hésite, rechigne à se laisser séduire.

Tant mieux. C’est une dimension de cette aventure où divers pouvoirs, dont aussi celui des vieilles femmes stigmatisées mais organisées en communauté, ou une gamine quasi mutique, ont leur «puissance d’agir».

L’impressionnante présence, à l’image, de cette petite fille (Margaret Mulubwa) et des figures féminines désignées comme sorcières, y contribue fortement. (…)

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