«La Particule humaine», poème visuel pour la très actuelle fin du monde

Jean-Marc Barr en héros à la recherche d’une issue, juste avant l’enfer

Le nouveau film du réalisateur turc Semih Kaplanoglu est une œuvre de science-fiction visionnaire, inspirée par Tarkovski.

En ce temps, la subsistance des êtres humains repose entièrement sur des nourritures de plus en plus génétiquement modifiées. En ce temps, les sociétés prospères excluent impitoyablement celles et ceux qui n’ont pas le bon génome. En ce temps, violence urbaine, scientificité arrogante, catastrophes environnementales et flicage général organisent la vie sur terre.

Cela doit être dans très longtemps –ou plutôt dans un monde alternatif, dans ce que l’on appelle une dystopie.

Un brillant spécialiste de la manipulation du vivant, prenant conscience du cauchemar généralisé qu’il a contribué à développer, passe «de l’autre côté», à la recherche d’une alternative. La Particule humaine est le récit épique et mouvementé de sa quête.

Mondialisation des angoisses

Le film se nourrit de la puissance visionnaire de son réalisateur, Semih Kaplanoglu, à qui l’on doit notamment une mémorable trilogie de paraboles centrées sur des éléments vitaux issus de la nature, dans leurs aspects matériels et symboliques, Œuf (2007), Lait (2008) et Miel (Ours d’or au Festival de Berlin 2010).

Sans faire partie de cet ensemble, ce nouveau film était doté à l’origine d’un titre similaire, Bugday, qui signifie «grain», «blé». Son titre français, et le slogan qui accompagne la sortie, «L’univers entier est humain», le tire vers un anthropocentrisme assez plat et très discutable, qui ne rend pas justice à ce qui se joue sur l’écran.

À droite, le biogénéticien Erol Erin (Jean-Marc Barr) et son compagnon d’exploration de la «Zone»

Dans un scope noir et blanc somptueux, associant prises de vues réalistes et quelques effets spéciaux impressionnants, Kaplanoglu explore de nouvelles possibilités du lyrisme visuel qui caractérise son style.

La présence de Jean-Marc Barr dans le rôle principal apporte une sorte de décalage, avec une pointe d’humour cool malgré la dominante très sombre, qui enrichit la composition.

Un film de science-fiction turc, c’est assurément une rareté. Moins qu’il n’y paraît pourtant, du moins si l’on considère non son origine nationale, mais le fait que des régions du monde autres que les grandes puissances industrielles traditionnelles (les États-Unis, l’Europe y compris la Russie, le Japon) recourent aujourd’hui à ce type de récit.

Des cinéastes originaires de Chine, d’Afrique, d’Iran, d’Inde ou d’Amérique latine ont fait des propositions dans ce domaine au cours des dernières années (1). C’est que la mondialisation est aussi celle des angoisses qui alimentent le genre, né dans les sociétés industrialisées –entre Mary Shelley, H.G. Welles, Karel Capek et Isaac Asimov.

Sous le signe de «Stalker»

Le principal horizon sur lequel s’inscrit La Particule humaine, sa référence majeure, est une œuvre qui a elle-même attache avec la science-fiction, mais selon une modalité très singulière où la métaphysique se mêle aux questions technologiques et politiques: celle de l’auteur de Solaris, Andrei Tarkovski. (…)

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(1) — On pense à All Tomorrow’s Parties, à la fin de Au-delà des montagnes, District 9, Iran K9, Voltage, La Terre et l’ombreEt le plus grand écrivain de science-fiction actuel est sans doute le Chinois Liu Cixin.

Ça veut dire quoi, «un film de Tarkovski»?

1596 cm3 exactement. C’est tout petit. C’est le volume du coffret qui, pour la première fois, rend accessible l’intégrale des films d’Andrei Tarkovski. C’est énorme. Sept longs métrages seulement en un quart de siècle, de L’Enfance d’Ivan (1962) au Sacrifice (1986), mais une œuvre immense, à explorer sans fin. Le petit nombre de films raconte un peu de l’histoire, ils disent l’infinie difficulté pour faire exister chacun de ces êtres géants et fragiles.

Le coffret comporte également de nombreux documents, une présentation de chaque film par le critique Pierre Murat, un portrait réalisé par un jeune Russe élevé aux Etats-Unis, Dmitry Trakosky, et les courts métrages tournés dans les années 1950. On y trouve aussi une sorte de journal filmé pendant un voyage de repérage avec le scénariste de Nostalghia, Tonino Guerra, qui est surtout un beau dialogue entre les deux artistes, Tempo di Viaggio. C’est très utile et judicieux. Il faut bien dire que cela fait pâle figure, ou plutôt n’appartient pas au même registre, à la même dimension.

Les films de Tarkovski sont des dragons, immenses et fascinants, mais pas à leur place dans ce monde. Le Sacrifice, au Festival de Cannes, on croirait peut-être qu’alors la place essentielle de son auteur était enfin acquise. Mais la projection de presse s’était achevée devant une salle presqu’entièrement vide, que des rangs entiers de gougnafiers accrédités journalistes de cinéma quittaient en faisant exprès claquer les fauteuils. Honte éternelle sur ces pisse-copie qui se nourrissent du cinéma sans l’aimer (il y a, hélas, bien d’autres exemples).

Le mois suivant, le rédacteur en chef d’un célèbre magazine de cinéma signait un éditorial qui disait en substance «il paraît que Tarkovski est très malade, vivement qu’il meure et cesse de nous casser les pieds». Ce type-là, dont il vaut mieux oublier le nom, est aujourd’hui un réalisateur à succès du cinéma français dans ce qu’il a de plus médiocre et de plus prospère. Il a été exaucé, Tarkovski est mort, du cancer qui le rongeait, d’épuisement au terme d’une vie de combat incessant.

Mort avant d’avoir vu la fin de l’URSS

Il est mort le 28 décembre de cette même année 1986. Il avait 54 ans. On le voit dans le film bouleversant que lui a consacré Chris Marker, Une journée d’Andreï Arsenevitch, tourné en janvier 1986. Malgré la tignasse et la moustache très noires, il a un visage…

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