«L’homme qui a surpris tout le monde», et le film aussi

Surgi de la steppe russe, ce conte singulier et transgressif révèle surtout une remarquable puissance de mise en scène.

Le film commence. Il commence par un plan long et immobile. Un visage de femme, nue, et derrière elle, un peu flou, un homme. Il a les mains posées sur les oreilles de la femme. Ils ne bougent pas; ils ne parlent pas. On n’a pas la moindre idée de qui sont ces gens, personnages ou acteurs, ni de ce qu’ils font. Et c’est merveilleux.

Merveilleux de douceur, de nuances, de justesse. Plus tard viendront les tensions, la violence, l’étrangeté –sans rien perdre de cette acuité attentive.

Pour qui aime le cinéma, c’est un bonheur rare: rencontrer un film dont on ne sait rien, et pas plus des gens qui l’ont fait, et découvrir pas à pas, plan après plan, la justesse des images et des gestes, la densité des présences, la force des situations.

La ruse contre la mort

S’il accompagne le récit de ce qui advient à Egor, à sa femme, à son fils, à son beau-père et à tout le village de Sibérie où ils habitent, le film raconte –ou du moins laisse entrevoir– une foule d’autres histoires possibles en même temps.

Cela se passe aujourd’hui, mais à quelques détails près, cela pourrait être il y a trente, soixante ou cent ans.

Le village est perdu quelque part dans la taïga. Egor est un homme jeune et fort, garde forestier efficace et courageux, mari aimant et père attentionné, figure populaire de la petite communauté rurale. Il va mourir.

Egor (Evgeniy Tsyganov) et la chamane ivre (Elena Vononchykina)

Condamné par les médecins, il s’en remet à une ruse suggérée par une sorcière bien imbibée de vodka: il se déguise en femme, pour que la mort ne le trouve pas –avec des effets en cascade auprès de son entourage, qui formeront les rebondissements du scénario.

Une parabole contre le conformisme

Le héros viril en chemin vers une étonnante mutation

L’homme qui a surpris tout le monde est un conte, une parabole contre les conformismes, une manière de raconter les puissances vitales de la transgression.

Qu’il puisse être salvateur de sortir des cadres établis et des codes en vigueur, on le sait déjà –ce qui ne signifie pas qu’il ne faudrait pas le redire. Et particulièrement en Russie, où les conformismes de plusieurs âges –archaïque, soviétique, poutinien– semblent s’empiler de manière particulièrement étouffante.

Très incarné, très matériel et sensoriel, le film ne détourne pas le regard de la violence qui règne implicitement dans ce monde, et parfois y éclate de manière ravageuse. Obstiné, mutique, le passage à l’acte du travestissement du personnage viril et rassurant déclenche une réaction en chaîne.

Une intrigue, donc. Mais d’abord, mais surtout, la forêt. (…)

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C’est «Leto», c’est une histoire de musique, de révolte et d’amour

L’énergie transgressive d’une partie de la jeunesse russe aux marges d’un empire soviétique à bout de souffle

Révélation du Festival de Cannes, le film de Kirill Serebrennikov évoque la déferlante punk rock sur l’empire soviétique agonisant avec une énergie et une sensibilité remarquables.

Le film était très attendu à Cannes pour des raisons extra-cinématographiques, en l’occurrence les persécutions que subit son réalisateur, grande figure du théâtre russe accusée de délits fantaisistes de la part du régime poutinien, pour faire taire sa créativité contestataire.

Pas trop compliqué donc de faire un lien avec le sujet de Leto, présenté en l’absence de son auteur, assigné à résidence, qui raconte l’explosion du rock en Union soviétique au début des années 1980 –sauf que l’autoritarisme actuel semble plus solide que celui d’alors.

Leto est centré sur trois personnages réels: Viktor Tsoï, qui fut la grande star de la scène musicale alternative, Mike Naumenko, barde inspiré et inspirateur de toute cette génération, et sa femme, Natalya Naumenko, qui a ensuite écrit le récit de cette période intense, après la mort précoce des deux musiciens en 1990 et 1991.

Le film raconte donc ça, à quoi on s’attend: l’énergie transgressive d’une jeunesse russe partagée entre espoir et nihilisme, investissant dans la culture rock et punk (les chansons, les vêtements, les comportements) son refus d’une société oppressante, en pleine dégénérescence mais dont les représentants sont toujours très actifs.

Il le raconte en déployant une virtuosité visuelle, souvent inspirée du clip, recourant à tout un arsenal de procédés (graffitis à même l’image, coloriages, adresses décalées au public, montage choc, écrans partagés) qui témoignent du brio du réalisateur. C’est tonique, c’est intéressant… et puis soudain, c’est beaucoup mieux que cela.

Une, deux, trois histoires d’amour

Parce que des acteurs et actrices magnifiques. Parce que le temps de prendre son temps pour écouter et regarder. Parce qu’un sens des matières et des lueurs. (…)

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La force vitale et sombre de «Tesnota»

Surgi de l’inconnu, le premier film de Kantemir Balagov impressionne par son énergie et sa capacité à fusionner réalisme et grand récit dans une petite ville du Caucase, grâce au renfort d’une jeune actrice remarquable.

Il est rare d’entrer ainsi dans un film avec si peu de points de repère: réalisateur et acteurs inconnus, titre obscur. Et en introduction, un carton qui semble établir une situation réelle, mais dans un pays dont on se demande s’il n’est pas imaginaire, la Kabardie.

Non, il s’agit en effet d’une région du Caucase. La date, du moins, est claire: 1998 –encore que, ce qui se joue là n’est assurément pas d’un seul temps, ni d’un seul lieu.

Bande annonce du film

Ce qui va se jouer là est à la fois extraordinairement situé, matérialisé, et surtout incarné, et directement branché sur les grands récits humains. Mais ça, on va le découvrir peu à peu.

Un bolide nommé Ilana

Parce que de prime abord, on a affaire à Ilana. Un sacré morceau.

Garçon manqué en salopette et tout à fait féminine, sensuelle et grande gueule, adolescente, enfant et adulte.

Elle bosse au garage de son père, elle entretient une relation d’une tendresse limite avec son petit frère qui s’apprête à se fiancer, elle affronte et adore sa mère, étouffe dans les carcans enchevêtrés de sa famille, de sa communauté juive à la fois répressive et opprimée, dans cette bourgade de province à majorité musulmane, où ce corps en plein épanouissement et cette âme gourmande frémissent d’assouvir leurs désirs.

Ilana entre père et mère (Artème Sypine, Olga Dragourova). (©ARP)

Mais ça, c’est Ilana telle qu’une fiche descriptive la définirait. Dans le film, cela va à la vitesse de l’éclair, et pourtant se déploie par nappes.

Avec le renfort de cette jeune actrice incroyable, Daria Jovner, le débutant Kantemir Balagov réussit en quelques plans à imposer la richesse complexe des situations qu’il met en scène. (…)

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