«M», qui fut maudit, mais ne l’est plus

Le film de Yolande Zauberman accompagne avec exigence et émotion le retour d’un homme là où il fut violenté dans son enfance. Et c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas.

Il s’appelle Lang. Pas Fritz mais Menahem. Le M du titre, c’est lui. Il est chanteur, un exceptionnel chanteur. Il est né et a grandi à Bnei Brak, quartier intégriste juif de Tel Aviv. Il fut l’enfant à la voix d’or, accompagnant les offices et les rituels. Un jour il a rompu, il est parti. Il est devenu musicien, acteur, performer.

Plus tard, à la télévision israélienne, il a parlé. Il a dit les viols répétés, durant toute son enfance, de la part de ses maîtres, des rabbins qui avaient la charge de lui enseigner et qui admiraient sa voix. Pour avoir parlé, il a été insulté, menacé. Il revient à Bnei Brak, avec la cinéaste Yolande Zauberman.

Ensemble, le chanteur et la cinéaste circulent, s’arrêtent, regardent. Ils vont à la synagogue, ils vont à la yeshiva. Ils retrouvent des gens du passé. Ils recroisent des souvenirs, des échos. Menahem s’approche, parle, demande. Il dit les noms des personnes et des lieux. Et on lui répond.

Les réponses sont souvent hostiles, ou biaisées, bien sûr. Mais Zauberman et Lang sont assez fins, assez sensibles pour savoir aussi quoi faire de ces échappatoires. Et elles mènent à de nouveaux récits, à de nouvelles paroles.

C’est l’histoire, unique, incroyable et réelle, de Menahem, qui ne ressemble à personne. Mais c’est, aussi, autrement, l’histoire de son frère. Et c’est l’histoire des autres, les enfants de Bnei Brak, les adultes de Bnei Brak, qui pour beaucoup ont été violés, et deviendront violeurs. Sont devenus violeurs.

Les témoins, les victimes, parfois aussi devenus violeurs à leur tour.

Des fois il y a des menaces, de la violence. Souvent il y a, tout de suite ou après, des mots, des gestes d’acquiescement, d’affection.

Une histoire d’hommes et de pouvoir

Ces types –c’est une histoire d’hommes, les femmes dans ce monde-là sont exclues, niées– ces types sont impressionnants, souvent physiquement (des costauds, qui sauraient se battre) et intellectuellement –à Bnei Brat, toute la vie (masculine) est vouée à l’étude, à la réflexion.

Ils sont blessés. Ils ont blessé, et ils continuent. M était l’histoire d’un jeune homme, il devient le portrait ou l’envers du portrait d’une communauté, où se distinguent de multiples profils, de différents âges.

Scène de rue dans le quartier de Bnei Brak.

C’est, par la proximité sensible avec Menahem Lang, dans un véritable vortex qu’entraîne le film de Yolande Zauberman. Car il s’agit, assurément, de dénoncer la violence pédophile, là tout autant que partout ailleurs.

Il s’agit aussi d’entrer dans une zone autrement incertaine, où la tristesse, la folie, la frustration, la pulsion dominatrice travaillent aux tripes des humains dont chacun serait bien présomptueux de se croire absolument différent.

Menahem Lang n’est pas un quidam, c’est un artiste. C’est aussi un héros, un vrai. Au sens mythologique de celui qui, par ses actes, bouleverse l’ordre du monde. Ce monde-là, au moins au moment du film. On ne saura si quelque chose a durablement changé dans les pratiques au sein de cette communauté hassidique. Pas sûr.Pas une histoire juive

Pas une histoire juive

Il y a, évidemment, quelque singularité à ce que le film sorte un mois après Grâce à Dieu, de François Ozon, et quelques jours après la condamnation du cardinal Barbarin. Le film de Yolande Zauberman, découvert en août dernier au Festival de Locarno, n’avait nul besoin de ce contexte pour être d’une force et d’une pertinence incroyables. Mais il prend aussi un relief singulier dans ce moment, pour au moins deux raisons.

D’abord parce qu’il relativise la question (bien réelle) du célibat des prêtres, contrainte à laquelle ne sont pas soumis les religieux juifs. Ensuite parce qu’il suggère des rapports de domination et de possession dans ce type de contexte qui font souhaiter que la question des abus physiques sur les enfants soit aussi posée dans le cadre des écoles coraniques ou des temples bouddhistes –et évidemment des autres obédiences de la chrétienté.

C’est d’ailleurs la grande force de M: rendre sensible combien cette histoire située dans un milieu extrêmement singulier et en apparence très isolé du monde, les communautés hassidiques ultra-religieuses, concerne en fait «tout le monde». (…)

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Dans la chaleur de la nuit

Would you Have Sex with an Arab ? de Yolande Zauberman

A Tel-Aviv (qui n’est certes pas l’ensemble d’Israël), plus exactement dans les night clubs et autres lieux nocturnes de la ville (qui ne sont pas tout Tel-Aviv, très loin s’en faut), la réalisatrice accompagnée du journaliste Sélim Nassib pose la question du titre à des juifs des deux sexes, et la question symétrique à des arabes. Il est très vite évident que, malgré le rappel de données statistiques sur l’importance numérique et l’injustice de la situation des arabes israéliens, un tel projet n’a pas vocation à fournir une étude sociologique, ne prétend nullement à composer un échantillon représentatif de quoi que ce soit. Pas même sous la forme non scientifique des tests comme en proposent les magazines.

Fort heureusement, ce qui compte dans le nouveau film de Yolande Zauberman, ce n’est pas le « résultat » (d’ailleurs il n’y en a pas), mais le processus : ce qui se passe dans le temps de la question et de la réponse. Et puis de ce que cela enclenche au-delà, pour les personnes interrogées, pour ceux qui les accompagnent, pour ceux qui les écoutent – ceux qui font le film, et puis nous, les spectateurs. Premier signal, très juste et très fort, tout au début du film cette jeune femme qui répond immédiatement, et vigoureusement « non ! ». Et puis aussitôt s’interroge ? Pourquoi j’ai dit ça ? Et si vite ? Qu’est-ce que je raconte ? Est-ce que je me suis déjà posé la question comme ça ? Qu’est-ce que c’est que cette question ?

Cette question, justement, le film a la sensibilité de l’accompagner très vite au-delà de son cadre ethno-politique comme de ce qu’elle a de superficiellement provocateur. Pour devenir une bien plus légitime et complexe provocation, provocation à faire jouer ensemble les désirs et les mots pour le dire, à faire surgir, dans le rire, le défi ou le tremblement murmuré, une infiniment plus vaste mise en jeu de se soi, et de son rapport aux autres – donc aussi de son rapport à soi-même, à l’image de soi. Bougeant vite, changeant d’axe et de distance, le film ne fait certes pas disparaître la singularité de son contexte (pas de danger…)  mais l’excède et le déstabilise, d’autant mieux que les personnes qu’on voit et entend ne sont pas sur le champ identifiées, et donc assignées d’emblée à un rôle social ou une place même individuelles (leur nom figure à la fin du film, il ne s’agit pas de secret, mais de liberté de parole et de présence, en fait de liberté d’écoute du spectateur).

Dans ce territoire ré-ouvert au cœur de la nuit et d’une société clivée, à la fois brutale, complexe et saturée de discours, peut apparaître cet être magique et incarné qui s’est appelé lui-même La Fiancée de Palestine, figure de fiction bien réelle dont la marche en robe d’apparat sur les trottoirs de la cité devient la magnification du mouvement même de tout le film.

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Dans le dossier de presse distribué aux journalistes figurent deux textes très brefs et très forts, l’un consacré à une des personnalités les plus marquantes qui apparaissent dans Would You Have Sex with an Arab ?, l’artiste Juliano Meir-Khamis, l’autre signé par le co-auteur du film, journaliste ayant énormément travaillé à informer sur la situation dans la région. Les voici :

IL S’APPELAIT JULIANO

Dans Would You Have Sex With An Arab?, il est filmé pour la dernière fois.

Il sortait de son théâtre, le Théâtre de la Liberté, créé par sa mère dans le camp de réfugiés de Jénine, en territoire palestinien. Un homme l’a interpellé en arabe, il a arrêté sa voiture. L’homme s’est approché et lui a mis sept balles dans la tête sous les yeux de son bébé assis à l’arrière dans les bras de sa baby-sitter. Juliano Mer-Khamis est mort très vivant, debout comme un guerrier.

On ignore qui est son assassin, on sait seulement que les islamistes l’avaient menacé à plusieurs reprises. Il ne devait pas monter Les Animaux de la ferme d’Orwell où un jeune acteur palestinien jouait le rôle d’un cochon, animal impur pour l’Islam; il ne devait pas monter Le Lieutenant d’Inishmore de Martin McDonagh, une satire de la résistance armée ; il ne devait plus mettre sur scène des filles du camp ; il ne devait plus leur donner des cours de théâtre ou leur prêter des caméras pour qu’elles filment leurs histoires.

Il était israélien, juif par sa mère, palestinien par son père. Il traversait tous les jours la frontière entre Israël et la Palestine. Il hurlait contre l’occupation, il haïssait autant les extrémistes juifs que musulmans. Amos Gitaï dit de lui qu’il avait fait un pont de son corps. Et quel corps ! C’était une bombe, un acteur qui a électrisé une génération d’Israéliennes prêtes à la paix et à l’amour. C’est ça qui reste de lui, un amour fou, pour ceux qui se sentent comme lui, les hybrides, les Arabes israéliens. Dans sa maison de Haïfa, il leur offrait un territoire qui leur était un pays. Il vivait comme un électron libre, il savait que c’était un pari dangereux, il le disait.

La haine des imbéciles a fini par le rattraper. Grosse perte.

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UN VOYAGE

Par Sélim Nassib

J’en étais arrivé à la conclusion qu’il était impossible d’écrire ou d’exprimer quoi que ce soit de plus sur le conflit israélo-palestinien. Les mots eux- mêmes se sont épuisés. Le mot conflit, le mot israélo, le mot palestinien. Impossible à lire, impossible à prononcer. Impression de porte qui grince cycliquement et vrille les tympans. Trop tourner en rond donne envie de vomir.

Pendant des années, j’ai été le correspondant de Libération au Proche- Orient. Il m’est arrivé de penser que celui qui a passé sa vie à ça a perdu sa vie.

Oublie-moi, Jérusalem !

Would You Have Sex With An Arab? avait l’air d’une blague. Je ne l’ai absolument pas prise au sérieux, même quand Yolande a sorti sa petite caméra dans un bar de Tel-Aviv, au milieu de la nuit, et posé la question – en tremblant un peu, comme un enfant qui se met au défi d’oser.

La première réponse est venue, puis la seconde, la troisième, étonnées, sincères, nues. Je n’en croyais pas mes oreilles: la question ouvre, donne une fraîcheur, fait parler les gens dans ce pays où, sur ce sujet, il est devenu quasiment impossible de parler, écrire, lire, etc.

Le film va explorer, comme un fleuve qui avance et se ramifie, tous les chemins qui se présentent à lui. C’est un cinéma au fil de l’eau en quelque sorte, un voyage avec un curieux phénomène réflexif: pas à pas, les réponses révèlent l’évidente pertinence, la fécondité de la question.

Là où le journalisme exigeait une réponse à cette question, le cinéma permet d’en avoir un nombre infini, aussi bien que de ne pas en avoir.