Amos Gitai : « J’ai souvent comparé le documentaire à l’archéologie, et la fiction à l’architecture »

Artiste composite mais toujours cohérent, de bifurcations en bifurcations, Amos Gitai porte sa parole engagée selon des modes d’expression divers : le cinéma bien sûr, mais aussi l’édition, l’exposition, la performance et le théâtre. Son dernier film, Laila in Haifa (en salles depuis le 1er septembre) s’inscrit dans la continuité d’Un tramway à Jérusalem, par le format du huis clos et cette volonté constante d’articuler le personnel au collectif.

inéaste diplômé en architecture, artiste ayant disposé d’une chaire au Collège de France, activiste exposant ses œuvres dans les plus grands musées du monde, homme d’image à l’origine de nombreux livres en grande partie conçus par lui ou avec lui, Amos Gitai déploie depuis 40 ans une activité immense et complexe. Les réactions hostiles de la droite israélienne à ses deux premiers films, House sur une maison palestinienne occupée par des Juifs et Journal de campagne sur l’invasion du Liban par Israël en 1982 l’avaient contraint à une décennie d’exil en France. Il a depuis fait l’objet de nombreuses attaques dans son pays auquel il demeure très attaché même s’il habite une partie de l’année en France et voyage énormément. Il a ainsi développé un immense réseau d’interlocuteurs – cinéastes, artistes, intellectuels, personnalités politiques et culturelles – dans le monde, qui engendre une pratique singulière, cosmopolite et inventive, où les multiples pratiques se renforcent et se répondent. Cette stratégie ubiquiste, à la fois globale et toujours très située, territorialement et intellectuellement, est aussi une manière de produire un considérable corpus de propositions, selon des dynamiques singulières et sans cesse renouvelées. J.-M.F.

Le 1er septembre est sorti en France votre cinquantième film, Laila in Haifa. Il constitue un élément important d’une actualité multiple vous concernant, qui fait elle-même partie d’un vaste réseau d’œuvres et d’activités dont vous êtes l’initiateur. Comment définiriez-vous la place de ce film dans l’ensemble de votre travail ?
Depuis mes débuts de cinéaste avec House, il y a quarante ans, je suis convaincu qu’il y a de grandes ressources à se concentrer sur des lieux, des sites, et à creuser dans ces sites –je veux dire creuser les dimensions humaines de ces sites. Laila in Haifa est né de la rencontre avec le lieu où le film est tourné, le Fattoush, une boîte de nuit tenue par un Arabe dans une grande ville d’Israël, et des paramètres concrets de l’espace où ce déroule le film, en m’en tenant au parti pris du huis clos. L’endroit où ce bâtiment est situé – non seulement à Haïfa, mais près de la voie ferrée – est décisif pour le projet. Nous n’avons pratiquement rien changé au décor tel qu’il était et est toujours, le film est bien sûr une fiction mais c’est aussi un documentaire sur ce lieu. Et les photos qui y sont exposées sont les images d’un photographe remarquable, également grand reporter, Ziv Koren, qui elles aussi documentent la réalité, à une autre échelle, la crise politique de la région, cette crise omniprésente mais dont personne ne parle parmi les personnages.

Vous avez besoin de multiplier les modes d’expression et d’intervention ?
Je le ressens comme une grande liberté. Il y a longtemps que j’ai cessé de m’intéresser aux distinguos entre fiction et documentaire, mais je ressens comme une grande liberté de n’avoir plus à respecter le fonctionnement d’une corporation, celle des réalisateurs, où il faut entrer dans des systèmes de reconnaissance préexistants, où être sélectionné dans un grand festival est une question de vie ou de mort, etc. Mais je n’ai jamais planifié les nombreuses bifurcations que j’ai suivies. Elles sont advenues le plus souvent à la suite d’une rencontre, d’une proposition. C’est ainsi que je me suis retrouvé à diriger un opéra (Otello de Rossini), créer des installations vidéo au MoMA à New York, au Kunstwerke à Berlin, au Musée Reina Sofia à Madrid ou au Palais de Tokyo à Paris. Cette année j’ai montré deux films en salles, présenté une exposition à la Bibliothèque nationale de France, coordonné deux livres[1], et mis en scène un spectacle, entre théâtre et performance musicale, au Châtelet[2].

L’étonnant est que lorsqu’on accompagne ce que vous faites, on n’a pas le sentiment d’une dispersion, comment maintenez la cohérence de ces multiples pratiques ?
Il y a très souvent un fil directeur. Par exemple, une part importante de mes travaux les plus récents tournent autour du même thème, l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 et ses conséquences. Ce qui s’est joué autour des Accords d’Oslo puis de l’assassinat de Rabin est un des fils conducteurs de mon travail depuis 30 ans, j’étais déjà présent lors des négociations, j’ai tourné quatre documentaires à cette occasion, pour moi il était important que ces dirigeants israéliens reconnaissent enfin que les Palestiniens existent et qu’il était possible et nécessaire de discuter avec eux, quoi qu’on pense du contenu des échanges entre les différents camps. Ce refus des échanges directs était la situation avant Rabin, et c’est ce qui prévaut depuis son assassinat. Voilà la raison pour laquelle je ramène ce sujet dans la lumière aussi souvent que je peux, par tous les procédés que je peux mobiliser.

Diriez-vous que Laila in Haifa en fait partie ?
Non. Certains de mes projets résultent d’une longue préparation, et beaucoup se font échos entre eux, comme si des fantômes d’un film réapparaissaient dans un autre, ou dans une œuvre d’une autre nature. Une grande partie de mon travail se compose sous forme de variations à partir d’un thème – par exemple autour de l’assassinant de Rabin, auquel j’ai consacré plusieurs films depuis 1994[3] et tous ces autres travaux. Un autre fil directeur, très différent mais qui m’a lui aussi beaucoup intéressé concerne La Guerre des Juifs de Flavius Josèphe, qui a donné lieu à plusieurs mises en scène de théâtre depuis 30 ans, à Gibellina en Sicile, à Venise, à Avignon, à l’Odéon en 2009, avec Samuel Fuller et Hanna Schygulla (et la musique de Stockhausen) puis avec Jeanne Moreau…, et à deux films[4]. Donc il y a ces parcours de longue haleine, et qui peuvent très bien revenir à nouveau. Mais simultanément, je crois nécessaire de rester à l’écoute de courants souterrains, et de saisir des instants, et des situations à petite échelle, pas des grandes affaires historiques. Je suis convaincu qu’il est essentiel d’être attentif aux nuances, aux petits signes de tendresse, d’attention, aux gestes individuels, si on veut que s’engage un processus de réconciliation. C’est ce que j’ai essayé de montrer aussi bien dans un documentaire avec les organisations d’activistes des droits de l’homme comme Breaking the Silence, B’Tselem, le Woman Wage Peace ou The Parents Circle, que j’ai montrées dans À l’Ouest du Jourdain, que ce que je montre dans Laila in Haifa grâce à la fiction. Mais Laila in Haifa s’inscrit aussi dans une autre continuité, après Un tramway à Jérusalem, qui était un autre huis clos permettant d’explorer la complexité des relations dans une ville. J’ai l’habitude de fonctionner par trilogie, celle-ci sera complétée par mon prochain film, situé à Shikun, qui est le nom d’une immense HLM tout en longueur, construite en plein désert, à proximité de Beer-Sheva, la grande ville du Néguev.

La ville de Haïfa, où vous êtes né, occupe une place particulière en Israël, tout comme dans votre histoire personnelle et familiale.
Malgré des incidents récents, sans précédents, Haïfa est connue pour être une ville d’une grande mixité, où n’ont pas cours les délimitations et les murs de séparation. Je suis convaincu que cela est lié à la fois à la géographie, avec cette situation au pied du Mont Carmel avec des grandes vallées peu ou pas construites, les Wadi, qui séparent les quartiers en empêchant une centralisation verticale, à l’urbanisme, et à l’histoire, principalement ouvrière et marquée par le socialisme et le syndicalisme, qui reste présente. Beaucoup d’Arabes occupent à Haïfa des positions importantes dans les organismes municipaux, les lieux culturels, les hôpitaux, etc., ce qui ne se retrouve pas ailleurs en Israël.

A Haïfa avec la trilogie des Wadi[5], comme d’ailleurs à Jérusalem avec la trilogie House-Une maison à Jérusalem-News From Home[6], vous avez accompli un geste très rare et très riche de sens dans le cinéma documentaire : retourner filmer après de longues périodes sur les mêmes lieux, pour enregistrer leur évolution. Mais diriez-vous que plus généralement, et aussi bien avec les films de fiction que les documentaires, c’est ce que fait tout votre cinéma ?
Exactement. Ces deux trilogies documentaires montrent combien, en continuant d’observer le même site sur une période longue, jusqu’à 25 ans, le cinéma est capable d’enregistrer et de rendre perceptibles les évolutions et les tendances. Dans le documentaire, il faut être surtout du côté de l’écoute, c’est fragile, il faut laisser apparaître ce qui est là, alors que la fiction est davantage interventionniste, mais toujours en se confrontant à des réalités. J’ai souvent comparé le documentaire à l’archéologie, qui amène précautionneusement à la lumière ce qui était déjà là, et la fiction à l’architecture, où on construit en apparence depuis rien, mais où en fait il faut aussi tenir compte d’un grand nombre d’éléments concrets, de l’environnement, de la société, des conditions géographiques, historiques et sociales. Une architecture ou un cinéma qui ne partiraient pas de cela, qui voudraient seulement affirmer sa puissance créatrice me semblent très critiquables.

Simultanément, il est frappant de voir dans votre travail un côté organique, la manière dont les œuvres se nourrissent les unes des autres, s’engendrent les unes les autres. Le cas le plus explicite est certainement l’ensemble à propos de Rabin, qui a mobilisé de nombreux formats.
En effet, et là aussi il ne faut pas se contenter des cadres préétablis. Le film Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin n’est ni un documentaire ni une fiction, c’est un essai qui s’est inventé à partir d’un gigantesque travail à la fois sur les archives, grâce notamment aux recherches de Rivka Gitai, ma femme, et sur les possibilités de performer, aujourd’hui, avec des acteurs, une situation très méticuleusement documentée. Lorsque j’ai été amené à revenir sur le meurtre de Rabin, les formes scéniques n’ont cessé d’évoluer, de s’adapter à des lieux et des circonstances (…)

LIRE LA SUITE

«L’Affaire collective» et «Le Genou d’Ahed», alpha et oméga du film politique

Le Genou d’Ahed: Avshalom Pollak et Nur Fibak, entre haine et désir, à la folie.

Le documentaire du Roumain Alexander Nanau et le pamphlet de l’Israélien Nadav Lapid explorent des voies originales de mise en question du fonctionnement de la société dont ils sont issus.

Deux films sortent ce mercredi 15 septembre sur les écrans, qui matérialisent de manière aussi diverse que possible l’idée de cinéma politique. De la politique, il y en a assurément partout et toujours dans les films, mais ces deux-là en font leur sujet explicite et central.

Ils ont aussi en commun d’être des critiques radicales du pays dont chacun d’eux est originaire, la Roumanie pour L’Affaire collective, Israël pour Le Genou d’Ahed, critiques qui, au-delà de l’hétérogénéité flagrante des situations, mettent en évidence non seulement un dysfonctionnement des institutions mais un effondrement moral, une crise profonde des valeurs.

Leur approche est aussi éloignée que possible: documentaire d’enquête aux airs de thriller pour le premier, essai aux confins de la performance et du pamphlet pour le second. Chacun à sa manière, ils manifestent les possibilités du cinéma pour prendre en charge les états du monde actuel comme il ne va pas.

«L’Affaire collective» d’Alexander Nanau

Le titre s’appuie sur un triste calembour: Colectiv était le nom d’une boîte de nuit de Bucarest, dont l’incendie en octobre 2015 a causé la mort immédiate de vingt-six personnes. Le drame a mis en évidence des phénomènes de corruption généralisée qui ont suscité des manifestations ayant mené à la démission du gouvernement.

Mais dans les semaines qui ont suivi l’incendie, trente-sept autres personnes sont mortes à l’hôpital, pour la plupart de maladies nosocomiales. Ces deux séries de morts braquent un projecteur accusateur sur la collectivité nationale, ses élus, ses médias, ses organes publics, et sa population.

Dans les semaines qui ont suivi le drame, l’enquête du journaliste Cătălin Tolontan, grâce notamment au témoignage de deux médecins lanceuses d’alerte, a mis en lumière un vaste système de corruption dans le milieu hospitalier roumain, qui concerne notamment les produits antibactériens.

Cette enquête est suivie pas à pas par Alexander Nanau, tandis qu’elle soulève un vent d’indignation dans une partie de l’opinion. Alors que des rebondissements dramatiques se succèdent, les révélations du journaliste amènent au remplacement du ministre de la Santé, issu du même système hospitalier, par un jeune activiste en faveur des droits des malades.

C’est alors lui, Vlad Voiculescu, qui devient le personnage principal du film, ayant admis le réalisateur dans les locaux du ministère et lui ayant permis d’assister aux prises de décision, face à une généralisation des preuves de corruption et de manipulations frauduleuses.

Même s’il n’apparaît pas à l’écran, Nanau est le troisième personnage principal de son film, le triangle qui se construit entre le journaliste, le ministre et le réalisateur mettant en évidence les possibilités et les limites de leurs tentatives de peser sur la réalité de leur pays.

Construit comme un de ces films noirs avec Humphrey Bogart où la presse fait triompher la démocratie, L’Affaire collective en a le tonus, mais pour un constat bien moins optimiste.

Il se regarde aujourd’hui autrement qu’au moment où il a été tourné, avant la pandémie de Covid: les interrogations sur la véracité des informations diffusées par le pouvoir, notamment en matière de santé, et les manipulations par les politiciens populistes et les intérêts qu’ils servent y trouvent des échos, d’ailleurs parfois contradictoires, qui renforcent encore la force et la pertinence du film.

«Le Genou d’Ahed» de Nadav Lapid

Invité par un petit centre culturel dans le désert du Néguev afin de présenter son nouveau film, un réalisateur est accueilli par une jeune femme passionnément habitée de désirs complexes, et qu’elle peine à exprimer ou à ordonner.

Attirée par lui, elle est aussi à la fois sincèrement passionnée par les arts et la culture dont elle l’activiste locale, et la représentante d’un État autoritaire qui exige des artistes, notamment des cinéastes, des formes d’allégeance de plus en plus contraignantes. (…)

LIRE LA SUITE

«Laila in Haifa», les champs de force de la nuit

Gil (Tsahi Halevi) et Laila (Maria Zreik), amants semi-clandestins.

Politique et sensuel, le film d’Amos Gitaï reste à l’intérieur d’un lieu clos mais hybride, boîte de nuit qui accueille et stimule, autour de figures féminines mémorables.

Tout de suite, ça explose. La violence sans phrase, sur ce parking noyé de pluie, la nuit. De l’autre côté du grillage, un train passe –le monde est là, il y a un ailleurs.

Salement tabassé, l’homme s’est relevé de la boue, aidé par une jeune femme en chemisier de soie et talons hauts. Il s’est relevé comme une renaissance, une entrée dans l’arène.

L’arène, ce sera cet endroit dont le film ne sortira plus, étrange lieu, bistrot branché, galerie d’art, boîte de nuit. Étrange endroit aussi autrement, en Israël, mais tenu par des Palestiniens.

L’établissement existe réellement. Le Fattouch est un espace de croisements, de mélanges, de défis, de séduction, de vertiges et d’affirmations, entre Juifs et Arabes, hommes et femmes, travestis et machos, artistes et fêtards, notables et marginaux, voisins et touristes. Juste devant, le train passe à nouveau.

Flux de désirs et de violence

Toute la nuit, le 40e film d’Amos Gitaï circule parmi ces flux de désirs et de violence, de domination et de mises en scène de soi, ludiques, sensuelles, désespérées.

La caméra d’Éric Gautier circule comme une danseuse souple et précise entre les très différents espaces qui composent cet endroit unique et multiple, caméra aimantée successivement par les quatre femmes qui sont les forces motrices, et perturbatrices, de cette expédition amoureuse et guerrière.

Au mur de l’espace blanc très éclairé qui jouxte directement les ombres du night club, les grandes photos visualisant l’oppression sioniste, prises par un grand gaillard juif, Gil. C’est lui qu’on a vu se faire méchamment casser la gueule d’entrée de jeu, puis très vite après, entraîner dans une étreinte avide et sans tendresse sa jeune maîtresse arabe, la Laila du titre, épouse d’un notable palestinien de la ville, et supposée organisatrice de l’exposition.

Jeux de masques entre Laila et son riche mari (Akram J. Khoury). | Epicentre

Mais personne dans le film ne fait ce qu’il devrait, ne joue le jeu selon les règles établies. Il y a souvent de l’absurde, beaucoup de malaise, une constante beauté des gestes et des actes qui déplacent les codes et les clichés, dans la circulation des affects et des impulsions.

Dans la partie galerie, Gil le photographe et sa demi-sœur Naama (Naama Preis), et dans le fond, le train. | Epicentre

Laila in Haifa est un poème physique, une élégie brutale et tendre des corps et des regards. Khawla, éperdument rétive au destin écrit d’avance que lui offre l’homme que, pourtant, elle aime, au risque de s’autodétruire. Naama, la demi-sœur de Gil, en quête d’une échappatoire à la fatalité d’une relation amoureuse et familiale devenue un carcan. Bahira qui se la joue super-héroïne d’une BD exaltant la résistance palestinienne.

Khawla (Khawla Ibraheem), combative et angoissée, lancée dans une course éperdue contre le sort que tous autour d’elle lui réservent. | Epicentre

Elles et Laila sont comme des champs de force qui animent ou déstabilisent aussi le couple mixte (judéo-arabe) d’amants gays, ou le vieux cacique de la communauté arabe de la ville. (…)

LIRE LA SUITE

«Synonymes» à l’assaut d’une impossible identité

Yoav (Tom Mercier) à la conquête –amoureuse– de Paris

En force et en vitesse, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déclenche une tempête burlesque dans le sillage d’un jeune Israélien exilé volontaire à Paris.

Il surgit. Et tout de suite il est une force étrange – avant même de se retrouver nu comme un ver dans les rues de Paris. Recueilli, sauvé, adopté par un jeune couple du VIe arrondissement, il est d’emblée comme un point d’interrogation.

Un point d’interrogation d’1 mètre 85, musclé et énergique, qui s’en va par les maisons, les avenues et les séquences du film affublé d’un bizarre manteau bouton d’or. Est-il un fou, un saint, une métaphore incarnée?

Burlesque et violent, ce film est une comédie, un drame, une parabole, un pamphlet. Yoav a débarqué de chez lui, Israël, à Paris. Il cherche refuge loin du délire de violence raciste, de culte de la domination, du machisme et de la vulgarité qui, à ses yeux, caractérisent désormais le pays où il est né.

Réalisé par un juif israélien, Synonymes rappelle au passage avec vigueur l’outrance malhonnête qui consiste à rendre eux aussi synonymes l’antisémitisme, cette ordure, et l’antisionisme, opinion partagée par de nombreux adversaires résolus de l’antisémitisme, dont un grand nombre de juifs1.

Déplacer les centres de gravité

Mais si le jugement du film (à la fois de son réalisateur et de son personnage) sur la société israélienne contemporaine est sans appel, le portrait de la société française espérée comme son échappatoire et son remède sera l’occasion de désillusions aussi cinglantes que bien vues.

Aux côtés de Yoav, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déploie un sidérant enchaînement de rebondissements où la présence de ce héros qui semble sorti d’un conte de Voltaire agit comme un révélateur des folies et des médiocrités contemporaines. Il déclenche cet étonnant maelström d’images et de sons qui lui a valu un très judicieux Ours d’Or au dernier Festival de Berlin.

Fasciné par l’histoire et la culture françaises.

Refusant de parler hébreu, Yoav élève au rang d’idéal la compréhension des beautés et des complexités de la langue française, attribuant à cet apprentissage des vertus rédemptrices loin d’être si assurées. À l’assaut de la culture au pays de Molière et de Hugo (ou de l’idée simpliste qu’il s’en fait), il déploie le type d’énergie qu’il a appris dans les commandos de Tsahal. Burlesque, et catastrophique. (…)

LIRE LA SUITE

«M», qui fut maudit, mais ne l’est plus

Le film de Yolande Zauberman accompagne avec exigence et émotion le retour d’un homme là où il fut violenté dans son enfance. Et c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas.

Il s’appelle Lang. Pas Fritz mais Menahem. Le M du titre, c’est lui. Il est chanteur, un exceptionnel chanteur. Il est né et a grandi à Bnei Brak, quartier intégriste juif de Tel Aviv. Il fut l’enfant à la voix d’or, accompagnant les offices et les rituels. Un jour il a rompu, il est parti. Il est devenu musicien, acteur, performer.

Plus tard, à la télévision israélienne, il a parlé. Il a dit les viols répétés, durant toute son enfance, de la part de ses maîtres, des rabbins qui avaient la charge de lui enseigner et qui admiraient sa voix. Pour avoir parlé, il a été insulté, menacé. Il revient à Bnei Brak, avec la cinéaste Yolande Zauberman.

Ensemble, le chanteur et la cinéaste circulent, s’arrêtent, regardent. Ils vont à la synagogue, ils vont à la yeshiva. Ils retrouvent des gens du passé. Ils recroisent des souvenirs, des échos. Menahem s’approche, parle, demande. Il dit les noms des personnes et des lieux. Et on lui répond.

Les réponses sont souvent hostiles, ou biaisées, bien sûr. Mais Zauberman et Lang sont assez fins, assez sensibles pour savoir aussi quoi faire de ces échappatoires. Et elles mènent à de nouveaux récits, à de nouvelles paroles.

C’est l’histoire, unique, incroyable et réelle, de Menahem, qui ne ressemble à personne. Mais c’est, aussi, autrement, l’histoire de son frère. Et c’est l’histoire des autres, les enfants de Bnei Brak, les adultes de Bnei Brak, qui pour beaucoup ont été violés, et deviendront violeurs. Sont devenus violeurs.

Les témoins, les victimes, parfois aussi devenus violeurs à leur tour.

Des fois il y a des menaces, de la violence. Souvent il y a, tout de suite ou après, des mots, des gestes d’acquiescement, d’affection.

Une histoire d’hommes et de pouvoir

Ces types –c’est une histoire d’hommes, les femmes dans ce monde-là sont exclues, niées– ces types sont impressionnants, souvent physiquement (des costauds, qui sauraient se battre) et intellectuellement –à Bnei Brat, toute la vie (masculine) est vouée à l’étude, à la réflexion.

Ils sont blessés. Ils ont blessé, et ils continuent. M était l’histoire d’un jeune homme, il devient le portrait ou l’envers du portrait d’une communauté, où se distinguent de multiples profils, de différents âges.

Scène de rue dans le quartier de Bnei Brak.

C’est, par la proximité sensible avec Menahem Lang, dans un véritable vortex qu’entraîne le film de Yolande Zauberman. Car il s’agit, assurément, de dénoncer la violence pédophile, là tout autant que partout ailleurs.

Il s’agit aussi d’entrer dans une zone autrement incertaine, où la tristesse, la folie, la frustration, la pulsion dominatrice travaillent aux tripes des humains dont chacun serait bien présomptueux de se croire absolument différent.

Menahem Lang n’est pas un quidam, c’est un artiste. C’est aussi un héros, un vrai. Au sens mythologique de celui qui, par ses actes, bouleverse l’ordre du monde. Ce monde-là, au moins au moment du film. On ne saura si quelque chose a durablement changé dans les pratiques au sein de cette communauté hassidique. Pas sûr.Pas une histoire juive

Pas une histoire juive

Il y a, évidemment, quelque singularité à ce que le film sorte un mois après Grâce à Dieu, de François Ozon, et quelques jours après la condamnation du cardinal Barbarin. Le film de Yolande Zauberman, découvert en août dernier au Festival de Locarno, n’avait nul besoin de ce contexte pour être d’une force et d’une pertinence incroyables. Mais il prend aussi un relief singulier dans ce moment, pour au moins deux raisons.

D’abord parce qu’il relativise la question (bien réelle) du célibat des prêtres, contrainte à laquelle ne sont pas soumis les religieux juifs. Ensuite parce qu’il suggère des rapports de domination et de possession dans ce type de contexte qui font souhaiter que la question des abus physiques sur les enfants soit aussi posée dans le cadre des écoles coraniques ou des temples bouddhistes –et évidemment des autres obédiences de la chrétienté.

C’est d’ailleurs la grande force de M: rendre sensible combien cette histoire située dans un milieu extrêmement singulier et en apparence très isolé du monde, les communautés hassidiques ultra-religieuses, concerne en fait «tout le monde». (…)

LIRE LA SUITE

Claude Lanzmann, figure historique majeure et complexe

Émouvant, horripilant, génial et contestable, il est l’auteur d’un film sans égal, «Shoah», et a été un personnage d’une ampleur exceptionnelle, aux croisements de nombre des plus grands événements du XXe siècle.

Il est mort le 5 juillet, il avait 92 ans. Il était, tout le monde sait, écrivain, réalisateur, polémiste, mais aussi et d’abord… un artiste, un combattant, un ogre. Il y avait quelque chose de colossal chez Lanzmann, la stature, les gestes, la voix et le verbe. Il en jouait, en abusait, s’en amusait.

Il y avait quelque chose de glouton, de prédateur aussi –et envers les femmes, cela n’était pas toujours admissible. Il y avait de l’enfance, beaucoup, toujours, en même temps qu’une culture gigantesque, immensément diverse et curieuse du monde.Un courage physique qui parfois confinait à l’inconscience. Un sens de la dépense. Cette vitalité, cette richesse compliquée et paradoxale devrait dissuader quiconque d’essayer de le mettre dans une case simplificatrice, quelle qu’elle soit.

Claude Lanzmann a fait mille choses dans sa vie –il a raconté beaucoup d’entre elles dans un livre qui est aussi un très grand texte littéraire, Le Lièvre de Patagonie, paru chez Gallimard en 2009.

Il en a donné autrement les échos, en réunissant ensuite cinquante textes publiés par lui tout au long de sa vie, comme journaliste, pamphlétaire ou mémorialiste de son temps (La Tombe du divin plongeur, Gallimard, 2012).

Claude Lanzmann, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en Egypte en 1967 | AFP

Il a non seulement dirigé mais aussi profondément imprégné de sa présence l’une des grandes revues intellectuelles en langue française, Les Temps modernes, où il avait succédé aux fondateurs, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.

Il a voyagé, débattu, défendu, attaqué, raconté; il a écrit, parlé, filmé – énormément, et avec une étourdissante virtuosité.

Et puis Claude Lanzmann a fait Shoah. Et ça, c’est autre chose, d’une autre nature. Pendant douze ans, de 1973 à 1985, il a écumé le monde à la recherche des survivantes et survivants de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis, et il les a filmés. Il a également filmé certains des bourreaux et certains des témoins, et travaillé au montage de ces plans.

Shoah, un film sans égal

L’assemblage d’une partie de ces éléments donne naissance en 1985 à un film de neuf heures. Un film sans équivalent dans l’histoire du cinéma.

Shoah a changé la compréhension de l’événement lui-même. C’est principalement après lui que l’on nomme désormais cet événement la Shoah. Il a puissamment contribué à la compréhension de ce qui est advenu en Europe entre 1942 et 1945, et il a très puissamment contribué à faire qu’on ne cesse jamais d’y avoir affaire, en tant qu’événement à la fois dans le cours de l’histoire et la débordant. Il l’a fait avec les moyens d’un cinéaste et prouvé que, sans minimiser ceux des historiennes et historiens, ils n’étaient pas moindres.

«Shoah»: Henrik Gawkowski, le conducteur de la locomotive vers le camp d’extermination.

Et Shoah a changé la pensée du cinéma. En artiste de première magnitude, c’est-à-dire en concepteur de formes qui pensent et aident à penser, Lanzmann a conçu une œuvre rigoureuse, radicale.

Cette œuvre est bâtie sur des grands principes, dont le mieux connu est l’absence d’images d’archives et le pari décisif sur la présence réelle de celles et ceux qui parlent. Mais la force unique de Shoah se joue dans chaque choix de cadrage, de montage, de rapport entre les paroles, les corps et les lieux.

Des formes qui pensent

Il s’est trouvé des pauvres esprits pour écrire –jusque dans les colonnes des Temps modernes, hélas– que Shoah est un film sans images. Alors que Shoah, ce sont neuf heures d’images, dans toute leur puissance.

Cette puissance est décuplée par la mise en crise de la croyance dans le visible, les apparences, par là elles rejoignent, en même temps que la question sans réponse de l’extermination, le sens le plus profond de ce que veut dire «cinéma».

Et depuis, Shoah hante les grandes œuvres du cinéma, fiction comme documentaire, sur tous les sujets, en même temps qu’il a ouvert la porte à de multiples manières d’affronter par le film d’autres tragédies.

Très vite, quand on parle de Claude Lanzmann, on parle de son caractère de cochon, on daube sur sa virulence et son égocentrisme, on moque sa propension à considérer la Shoah comme sa chasse gardée. En ce qui concerne le dernier point, c’est imbécile et faux.

Lanzmann a accompagné et soutenu d’autres films, y compris fort différents de ce qu’il avait fait –par exemple Le Fils de Saül du jeune réalisateur hongrois Laszlo Nemes, comme il avait reconnu, quitte à en critiquer certains aspects, la valeur de l’immense travail littéraire des Bienveillantes de Jonathan Littell.

L’exigence, la colère et la générosité

Quant à ses attaques contre d’autres films, à commencer par La vie est belle de Benigni et La Liste de Schindler de Spielberg, elles résultent d’une conscience aiguë des enjeux éthiques associée aux manières de montrer et de raconter –enjeux exacerbés à l’extrême lorsqu’il s’agit du massacre planifié de six millions d’êtres humains, mais enjeux toujours présents, toujours actifs dans tout geste de représentation, de mise en scène.

Que l’auteur de Shoah se soit senti responsable, au sens de devoir prendre ses responsabilités, face à ce qu’il jugeait des méthodes indignes de fabrication de spectacle à partir de l’extermination est à la fois très compréhensible et tout à son honneur.

Virulent, excessif? Mais sans doute fallait-il cette énergie conquérante, intraitable de l’ancien maquisard des monts d’Auvergne pour mener à bien l’entreprise colossale, et à l’époque très solitaire et dépourvue de soutiens financiers, qu’avait été la réalisation de Shoah. (…)

LIRE LA SUITE

«Foxtrot», vision stylisée du cauchemar israélien

Graphique et intense, le film de Samuel Maoz raconte en trois temps la crise d’une société qui a trahi ses valeurs.

Ça penche. Et même, ça penche du mauvais côté. Le container qui sert de gourbi aux quatre jeunes troufions de Tsahal affectés à un checkpoint au milieu de nulle part s’enfonce doucement dans un marigot. Un marigot dont il est clair qu’il n’est pas seulement fait de terre et d’eau.

Il y a 57 ans, Chris Marker consacrait à Israël un film-enquête intitulé Description d’un combat. Le «combat» en question consistait pour le pays juif à rester du côté de la morale tout en se construisant comme nation dans un environnement hostile. Ce combat, il y a longtemps, très longtemps qu’Israël l’a perdu. Qu’il ne cesse de le perdre toujours davantage.

 

C’est ce que raconte le cinéaste israélien Samuel Maoz, au moment même où son pays s’apprête à célébrer ses 70 ans d’existence, qui sont aussi les 70 ans de la Nakba, la «catastrophe», pour les Palestiniens.

Samuel Maoz possède un talent rare pour transformer descriptions et interprétations des faits en formes cinématographiques, en récits, en images, en mouvement. Il en avait donné un exemple très puissant avec son premier film, Lebanon, qui faisait de l’odyssée d’un char israélien en territoire libanais lors de l’invasion du pays en 1982 la matérialisation des enfermements mentaux, des brutalités et des peurs qui gouvernent la grande majorité de ses compatriotes. Avec Foxtrot, il réussit une opération de même nature, mais encore plus complexe et ambitieuse.

Une société travaillée de l’intérieur par la trahison de ses valeurs

Douleur et procédure, technique et suffocation, ennui et burlesque, mort et pas mort et puis mort, deuil mais de qui et de quoi finalement? Construit en trois parties aux tonalités très différentes, le film raconte au fond trois fois la même chose, le dérèglement profond d’une société travaillée de l’intérieur par la trahison de ses valeurs.

Un monde graphique. | ©Sophie Dulac distribution

Dans le grand appartement design des parents de Yonathan à Tel-Aviv, décor glacial témoignant d’une volonté de maîtrise de l’espace et du quotidien, comme dans le no man’s land onirique où le soldat Yonathan surveille inutilement une barrière qui humilie et tue, la tension ne cesse de monter, quitte à exploser –ici en larmes, là en crise de rire absurde.

Affichant l’artifice de sa mise en scène, qui fait écho au métier du père, architecte, comme à la passion du fils, le dessin, Maoz passe par des choix visuels très différents pour rendre sensible combien le côté ultramoderne, réglementé, efficace et discipliné, de l’organisation sociale et militaire et la folie angoissée et violente des actes sont les deux faces de la même médaille.

Mais ce film qui porte le nom d’une danse ne s’en tient pas à une place ni à une structure, fut-elle schizophrène. Il met en mouvement un grand nombre de thèmes et, comme dans une succession de pas glissés, ne cesse de déplacer le centre de gravité, et d’alterner les emballements et les mises en suspens. (…)

LIRE LA SUITE

«À l’Ouest du Jourdain» d’Amos Gitai, une archéologie civique face à l’oppression

Le nouveau film du cinéaste israélien documente l’action de celles et ceux qui s’opposent pacifiquement aux exactions de l’État hebreu et des colons, et prend date pour une histoire au long cours.

Le nouveau film d’Amos Gitai est un documentaire. Il témoigne d’initiatives d’individus ou de petits groupes pour maintenir des échanges, une écoute, si possible des projets communs entre juifs israéliens et Palestiniens, dans un contexte particulièrement hostile.

Mais c’est aussi une méditation politique d’une portée plus vaste, formulée avec acuité et émotion.

 

Gitai va à la rencontre d’activistes, d’associations juives, ou arabes, ou mixtes. Il regarde et il écoute, répond, questionne. Il enregistre la parole des idéologues de l’expansionnisme sioniste, et celle de leurs adversaires au sein de l’intelligentsia israélienne.

Il est présent, à l’image, au son, comme réalisateur et comme citoyen. Pas question de narcissisme ici, mais une affirmation claire: c’est son histoire, son pays. Il en est partie prenante.  

Histoire et géographie

Ce faisant, il renoue avec une histoire longue, marquée par son Journal de campagne, tourné en 1982 pendant la guerre contre le Liban, et dont on retrouve des extraits, et une démarche commune: aller sur le terrain, observer, décrire.

Mais les temps ont changé. Ils ont même changé plusieurs fois, et en filigrane se dessine ce feuilletage, qui n’a rien pour rendre optimiste. Inscrit dans le temps long, le film est aussi, surtout, inscrit dans des lieux. Cette question d’histoire est simultanément une question de géographie.

Mais Amos Gitai n’est pas un professeur. Il n’est pas non plus un journaliste ni un militant. La position qu’il revendique est ici celle d’un archéologue, qui rendrait visible l’empilement des couches temporelles, et leur fardeau de violence, mais aussi leur diversité. (…)

LIRE LA SUITE

« Rabin », l’Histoire et les histoires

le-dernier-jour-d-yitzhak-rabinLe Dernier Jour d’Yitzhak Rabin d’Amos Gitaï, avec Yitzhak Hiskiya, Pini Mittelman, Tomer Sisley, Michael Warshaviak, Einat Weizman, Yogev Yefet, Ronen Keinan, Tomer Russo, Uri Gottlieb, Ruti Asarsai, Dalia Shimko, Gdalya Besser, Odelia More, Eldad Prywes, Shalom Shmuelov, Mali Levi,  Liron Levo, Yona Rosenkier, Yael Abecassis.  Durée : 2h30. Sortie : 16 décembre.

Le nouveau film d’Amos Gitai se regarde comme un thriller. D’une apparente simplicité et d’une grande intensité, il accomplit de manière presqu’invisible une opération très complexe. Celle-ci se déploie dans la circulation entre ce qu’il raconte et la manière, les manières plutôt, dont il le raconte.

Il raconte la soirée au cours de laquelle le premier ministre israélien Yitzhak Rabin a été assassiné par un fanatique juif à l’issue d’un meeting pour la paix à Tel-Aviv, le 4 novembre 1995. Il raconte l’atmosphère de haine attisée par les religieux et la droite israélienne dirigée par Benjamin Netanyahou, hystérisant l’opposition aux Accords d’Oslo ouvrant une hypothèse de paix avec les Palestiniens au sein de la société juive israélienne. Et il raconte les travaux de la commission d’enquête sur l’assassinat de Rabin.

D’un événement public, très largement couvert à l’époque par les médias du monde entier, Gitai fait une enquête haletante, non pas sur ce qui va se passer (on le sait), ni sur la découverte du coupable du meurtre (on le connaît), ni sur les responsables du geste criminel (ils ne se sont jamais cachés). Non, le ressort dramatique est ailleurs : précisément dans le nouage de ces différents composants, et leur relation avec trois enjeux plus vastes, de nature très différente : le pouvoir des mots, la situation politique au Moyen-Orient depuis 20 ans, et l’idée même d’établissement de la vérité au service de la justice.

Le cinéaste a eu accès aux archives visuelles et aux minutes de la commission d’enquête officielle, dite Commission Shamgar du nom du juge qui la présidait. Il y a trouvé la trame factuelle à partir de laquelle il peut montrer ce qui existe comme documents filmés, et faire rejouer les autres composants du récit, y compris les auditions de la commission et les délibérations de ses membres.

Mais la séparation entre archives et re-enactment est moins nette, notamment du fait d’enregistrements aujourd’hui d’entretiens avec Shimon Peres, à l’époque ministre des Affaires étrangères de Rabin, et Leah Rabin, la veuve du premier ministre assassiné.

Tout se joue dans la tension entre cette assurance (ce que nous voyons est exact, ces mots ont été prononcés, ces gestes ont été accomplis) et cette incertitude : quel écart entre les véritables protagonistes et leurs interprètes, soit une bonne part des plus grands acteurs israéliens actuels, qui ont souhaité participer au film ? Mais aussi et peut-être surtout, quel est le sens réel des paroles et des actes, au-delà de ce que croient ou savent leurs auteurs ? Et quels effets induits pour l’avenir, jusqu’à aujourd’hui, et demain ?

Une des dimensions les plus impressionnantes du film est la mobilisation verbale de l’extrême-droite, les effets d’entrainement, physiques, on pourrait dire physiologiques, le vertige des explications délirantes, y compris de la part de personnes dotées d’une autorité scientifique, religieuse ou politique de haut niveau. Pouvoir performatif, qui mènera au meurtre, pouvoir hypnotique qui se retrouve dans les déclarations pleines de fierté et d’une sorte d’allégresse d’Yigal Amir, le jeune meurtrier fanatique, tout à fait cool.

Le contrepoint de cette plongée dans les effets de langage, qui informent (au sens de « donnent forme ») à la politique israélienne jusqu’à aujourd’hui, est le trouble permanent, volontaire, stimulant, sur la nature des images que nous voyons, leurs conditions d’existence, leur mode de véracité. Ensemble, mots et images génèrent une interrogation critique – « critique » au sens d’interrogatif, pas du tout systématiquement hostile – de l’ensemble des médias.

Dans le même mouvement exactement, le déroulement des faits et de l’enquête amène une tension très forte autour de la nature exacte de ce qui est recherché par les uns et par les autres. Sans s’y appesantir, cette approche fait voler en éclat l’hypothèse implicite qu’au fond tout le monde veut la même chose, qui entrerait dans les cadres définies par des mots comme Vérité ou Justice.

Amos Gitai et sa coscénariste Marie-José Sanselme mettent au contraire en évidence les chaines d’attachements des protagonistes à des approches qui, pour des motifs juridiques, politiques, religieux, éthiques, se croisent et se nouent, mais ne se confondent pas. Rarement aura été aussi bien montré combien les grandes idées à prétention unificatrices, comme la Paix, ou la Nation, reposent sur un pari commun, presqu’un acte de foi, susceptible d’être rompu sinon à tout instant du moins dès que les conditions historiques ne sont plus réunies – une compréhension qui est loin de ne concerner que le seul pays d’Israël, ou la seule région du Moyen-Orient.

Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin raconte aussi, à bien des égards, le dernier jour d’Israël, d’une certaine idée qu’Israël, à tort ou à raison, s’est faite de lui-même depuis sa création.

Avec tout ça, le film est également une mise en évidence très claire de l’apparition et de l’installation de forces politiques nouvelles, reformulant sur mode mystique les conceptions de la droite dure israélienne, qui a existé depuis 1948. A cet égard clairement ancré dans le contexte local, que ce soit sous le régime de l’affirmation identitaire, de la référence religieuse ou de la domination brutale, cette dimension aussi s’inscrit dans une réflexion au long cours d’un cinéaste qui avait déjà consacré un film à l’assassinat de Rabin (L’Arène du meurtre, 1996) mais aussi trois longs métrages à la montée de l’extrême droite en Europe (Dans la vallée de la Wupper, 1993, Le Jardin pétrifié, 1993, Au nom du Duce, 1994).

Chez ce cinéaste habitué des réflexions au long cours sur les évolutions profondes de notre monde (il est notamment l’auteur de deux autres trilogies portant chacune sur plus de 20 ans, House et Wadi), l’inscription brûlante à la fois dans la mémoire vive du crime d’il y a 20 ans et dans les effets sur le monde actuel est aussi, en un unique et puissant mouvement, travail de longue haleine sur ce qui hante notre monde – le même monde, de Tel-Aviv à Paris, de Raqqa à PACA.

 

 

 

« Censored Voices » : que reste-t-il des voix de jadis ?

CENSORED_VOICES_men_on_tanks.jpg_cmyk-1024x73789622

Censored Voices de Mor Loushy.  Durée : 1h14. Sortie le 21 octobre.

 

En juin 1967, parmi les soldats israéliens qui participent à la Guerre des Six Jours se trouve un jeune homme qui deviendra un des grands écrivains des années 90-2000, Amos Oz. Au sortir de ce combat victorieux, loin de partager l’euphorie de ses compatriotes, il ressent un trouble partagé par nombre de ses camarades de combat. Avec son ami l’éditeur Avraham Shapira, il enregistre alors des témoignages de plusieurs autres jeunes hommes de retour du front. Ces enregistrements sont censurés par l’Etat juif, et restent inédits jusqu’à ce qu’une jeune réalisatrice, Mor Loushy, obtienne les fameuses bandes. Son film en donne à écouter de nombreux extraits, tandis qu’on voit des images d’archives de l’époque, et des visages d’aujourd’hui d’homme ayant été en âge de combattre à l’époque dans les rangs de Tsahal – certains sont ceux qu’on entend, pas tous.

Le sens général de ces témoignages est que les soldats israéliens ne sont pas, n’ont jamais été cette armée morale que la propagande a voulu accréditer. Et qu’ils l’ont découvert à l’occasion de conflit, alors qu’eux-mêmes partageaient cette illusion, et se voulaient exemplaires.

Plus encore que les témoignages sur le meurtre en très grand nombre de civils désarmés ou de soldats qui se rendent, c’est la prise de conscience par des jeunes gens imprégnés de l’idée d’une supériorité éthique et qui découvre le caractère parfaitement inévitable de la multiplication des atrocités, inévitable et effective dès la fondation d’Israël pour les plus lucides, qui marque en écoutant ces témoignages.

Les images d’archives de l’époque occupent un statut complexe. Elles sont souvent intéressantes, fréquemment peu connues, documentant l’offensive éclair des chars marqués de l’étoile de David à travers le Sinaï jusqu’au Canal de Suez, la prise de la vieille ville de Jérusalem, l’expulsion brutale des Palestiniens et la destruction des maisons, la joie de la population israélienne.

Ces images « montrent », mais montrent de manière singulière, travaillées qu’elles sont par les témoignages qui se déroulent en voix off. Le procédé est parfois discutable (ce n’est pas la bande son de cette bande image), parfois impressionnant (le plus souvent quand s’ouvre un écart entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, par exemple la liesse populaire et le doute douloureux des témoins). Et une véritable émotion survient devant les visages silencieux de ces hommes âgés, écoutant les voix de ces jeunes hommes qu’ils furent il y a 45 ans, comme si c’était, au-delà du rappel de faits et de sentiments, la présence d’un monde fantôme qui ainsi se manifestait.

Monde fantôme qui fut lui-même un fantasme, « l’idéal sioniste » solidaire et progressiste dans le déni de la prévarication violente sur laquelle il reposait, mais qui eut son imaginaire et sa pensée, aujourd’hui passés par pertes et profits de l’histoire et de la real politik.

On retrouve ici ce qui avait fait le cœur, intéressant mais limité, de Danse avec Bachir d’Ari Folman, qui n’était pas un film sur la guerre israélienne au Liban et notamment les massacres de Sabra et Chatila commandités par Ariel Sharon, mais sur le trauma pour des juifs israéliens de la découverte que loin d’être de l’ordre du Bien, l’existence d’Israël repose nécessairement sur l’accomplissement ininterrompu de crimes et  autres actes de violence.

La réalisatrice revendique (dans le dossier de presse) l’espoir que l’accès enfin donné à ces voix longtemps bâillonnées remettra en question la bonne conscience sur laquelle s’est construite la domination juive sur les territoires occupés et en particulier Jérusalem. Mais c’est hélas l’impression exactement inverse qui émane de son film : celle qu’aujourd’hui, rien de tout cela ne fait plus problème pour grand monde.

La grande historienne du cinéma et des archives filmées Sylvie Lindeperg parle d’ « histoire palimpseste », les images sédimentant des couches successives marquées de sens différents, mais aussi devenant le support de ce qui continue de s’accumuler, pour bous qui les voyons, après qu’elles aient été réalisées. Cette approche est extrêmement éclairante pour Censored Voices, où se superposent les mémoires archaïque, ancienne et récente de l’histoire d’Israël, et les tr æaces de ce qui s’est passé entre 1967 et aujourd’hui. Elle est aussi profondément déprimante : a contrario de la bonne volonté de Mor Loushy et Amos Oz, il n’est que trop évident que cette accumulation travaille essentiellement à produire de l’opacité.

A l’ère d’une adhésion massive en Israël aux politiques répressives et expansionnistes, et d’une accoutumance du reste du monde à cette situation, tant qu’elle n’a pas trop d’effets collatéraux au dehors, c’est-à-dire en Occident, les « Voix censurées » n’ont plus grande raison de l’être en effet. Elles sont devenues incompréhensibles.