Le cinéaste Hervé Le Roux est mort

C’est une nouvelle infiniment triste que l’annonce de la mort d’Hervé Le Roux. Pour ceux qui ont connu son humour, sa délicatesse, son attention aux autres, sa curiosité du monde et des films. Pour ceux qui, même sans l’avoir rencontré, ont lu ses critiques toujours si fines et stimulantes, dans les Cahiers du cinéma des années 1980. Mais, au-delà, parce que cette disparition est à la fois un symptôme, et l’ombre portée d’une autre disparition, qu’il avait racontée mieux que personne.

Le symptôme est celui d’une difficulté à créer, à expérimenter, qui existe aussi dans ce pays. Hervé Le Roux était cinéaste, et s’il n’a signé que trois films entre ses débuts en 1993, avec Grand Bonheur, et sa mort à 59 ans, ce 28 juillet, c’est que contrairement à une idée trop répandue, il reste difficile de faire des films dans ce pays dès lors qu’on sort des sentiers battus.

Oui le cinéma français donne leur chance à plus de jeunes réalisateurs qu’aucun autre au monde. Mais oui, aussi, beaucoup seront laissés sur le bord du chemin, qui ne méritaient pas un tel abandon.

L’autre raison, celle pour laquelle Hervé Le Roux aura connu une éphémère reconnaissance, concerne son deuxième film, le grand documentaire qu’il aura réalisé entre ses deux fiction, Grand Bonheur et On appelle ça… le printemps (2001). En 1996, Reprise inventait une inoubliable enquête, à partir de Reprise du travail aux usines Wonder, le film réalisé en juin 1968 par Jacques Willemont.

Dans ce court métrage dont Jacques Rivette a pu dire que c’était le seul grand film de Mai 68, on voyait et on entendait une jeune femme ouvrière chez Wonder crier sa fureur et son désespoir de l’échec de la grève, son refus de rentrer la tête basse, entre les contremaîtres et les permanents syndicaux exhortant à la reprise du travail. Belle et sauvage, vibrante de vie et de colère.

Un quart de siècle après, Reprise partait à la recherche de cette femme. Et c’était un jaillissement de récits, de mémoires, de lieux, de voix, de visages. Sur la piste de « la fille de Wonder », Hervé Le Roux faisait entendre la mémoire ouvrière, non pas comme une abstraction ou une généralité mais incarnée en une multiplicité de personnes, pas toutes sympathiques loin s’en faut, mais toutes filmées avec attention et respect.

Celui qui vient de disparaître avait su faire de cette femme disparue et de cette histoire en train d’être effacée une énergie de cinéma, une ressource pour continuer d’essayer de comprendre le monde. Le monde, ce monde, où depuis des années, comme cinéaste, il ne trouvait plus place.

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