DVD: la belle moisson

L’Annonce faite à Marie n’est pas seulement l’unique film d’Alain Cuny, c’est véritablement un film unique.

Surfant souvent sur la vague de la restaurations d’œuvres du patrimoine, le DVD offre des rencontres et des retrouvailles réjouissantes et stimulantes, du Moyen Âge réinventé d’un poète visionnaire aux éclats innombrables de la Nouvelle Vague.

(Par ordre d’apparition: La Croisière jaune, Voyage au Congo, 19 courts métrages de la Nouvelle Vague, L’Annonce faite à Marie, John Ford – Premiers Westerns, Memories of Murder, JSA.)

S’il est désormais un produit de niche, le DVD (et sa déclinaison Blu-ray) joue un rôle significatif dans la vie au long cours des films, voire dans leur résurrection, ou offrent la possibilité de comprendre des pans entiers de l’histoire du cinéma. Une de ses vertus reste de laisser accessible –par une existence matérielle qui se manifeste notamment dans les médiathèques– de beaux films passés injustement inaperçus lors de leur sortie en salles.

Parmi ceux du début de cette année 2022, c’est exemplairement le cas de Bruno Reidal de Vincent Le Port, de Magdala de Damien Manivel, de De nos frères blessés de Hélier Cisterne, ou de I Comete de Pascal Tagnati. Ces films sont aussi disponibles en vidéo à la demande (VOD) et c’est heureux, mais les objets physiques continuent de leur donner une présence nécessaire et bénéfique, fut-ce à bas bruit.

Surtout, l’édition DVD occupe désormais une place dans le considérable essor du «cinéma de patrimoine», aussi instable soit cette notion. Le phénomène tient en particulier à la multiplication des canaux de diffusion, gourmands en «contenus», a fortiori si un segment du public a été identifié comme susceptible de s’y intéresser.

Cette tendance s’appuie aussi sur d’incontestables tendances régressives, survalorisant n’importe quelle couillonnade ayant marqué l’enfance ou l’adolescence de chaque génération. Chaînes spécialisées, sites internet et festivals dédiés, le marché est en pleine explosion, comme l’a une nouvelle fois mis en évidence une récente étude. C’est dans ce contexte pas du tout has been qu’apparaissent ou réapparaissent de véritables pépites, bien dignes de faire partie des présents que la période qui commence incite chacun à multiplier.

«La Croisière jaune»

Ce n’est pas seulement un combo (DVD+Blu-ray), mais une très belle édition comportant un livre composé de textes de deux des meilleurs connaisseurs du sujet, Éric Le Roy et Béatrice de Pastre, un très riche matériel photographique, et des documents inédits. Cela (l’objet édité) s’intitule L’Aventure cinématographique de «La Croisière jaune».

Ce titre appelle au moins deux remarques. D’abord, il n’y figure pas, contrairement à l’usage, le nom du réalisateur. Ensuite, il pourrait à bon droit s’appeler «Les Aventures cinématographiques de “La Croisière jaune”», ce pluriel renvoyant entre autres à cette absence de nom d’un auteur du film. Il y a en effet plusieurs aventures. La première, évidente, considérable, passionnante, est celle de l’expédition montée en 1931-1932 par l’industriel André Citroën pour promouvoir ses produits, des autochenilles tout-terrain, en organisant une double équipée, depuis Beyrouth et depuis Pékin, destinées à se retrouver au pied de l’Himalaya.

Les tribulations vécues par les deux équipes, l’une à travers le Moyen-Orient, l’Empire perse, l’Afghanistan et l’Inde, l’autre à travers la Chine en proie à la guerre civile et aux débuts de l’agression japonaise, auraient de quoi nourrir plusieurs albums de Tintin.

Au sein de cette double odyssée se joue une aventure plus proprement cinématographique, celle d’André Sauvage, cinéaste, poète et peintre, ami des surréalistes, à qui a été confié la réalisation du film de l’expédition. Celle-ci faisait suite à une opération similaire quoique de moindre ampleur en Afrique, qui avait donné lieu à un film tout à la gloire des véhicules Citroën et de l’empire coloniale français, La Croisière noire, réalisé par Léon Poirier.

Il y a aussi une aventure du cinéma dans le choix des matériels, les méthodes de tournage et les choix de ce que filme André Sauvage. Et une autre, fort sombre, dans ce qui se produit ensuite, lorsque le cinéaste présente son montage à son commanditaire.

 

En 1931-1932, André Citroën lançait une expédition à l’assaut de l’Himalaya. | Carlotta Films

Mécontent du résultat qui ne se focalise pas assez sur les performances de ses véhicules (et la gloire de la France), André Citroën vire André Sauvage et récupère la totalité des éléments filmés, qu’il confie à Léon Poirier. Celui-ci réalise un montage, un commentaire (et une musique, hélas) conformes aux souhaits du grand patron. Écœuré, André Sauvage abandonne sans retour le cinéma et disparaît des mémoires. Tout le reste devient invisible. La Croisière jaune «de Léon Poirier» est distribué, avec succès.

C’est le film mis en forme par Léon Poirier, qui le signe de son nom, qui est aujourd’hui rendu visible. Mais l’édition comporte aussi des courts métrages, dont un, très beau, qui serait véritablement d’André Sauvage, même si Léon Poirier y a également mis sa signature: Dans la brousse annamite. Les textes d’Éric Le Roy et Béatrice de Pastre, ainsi que le journal de voyage et de tournage d’André Sauvage constitué des lettres à sa femme, aident à mieux comprendre ce qu’il s’est joué.

Cette aventure, qui est aussi un épisode de l’histoire du droit d’auteur en même temps que de celles des techniques, du colonialisme et de l’orientalisme, ou encore de l’ethnographie, avait été racontée dans le livre d’Isabelle Marinone, André Sauvage, un cinéaste oublié, qui rendait justice à cet artiste dont l’œuvre a été irrémédiablement détruite, mais dont les traces et le parcours réapparaissent, aussi grâce à l’action inlassable de sa fille… et de l’éditeur de DVD.

                                                                                                            L’Aventure cinématographie de «La Croisière jaune»

Carlotta Films

Sortie le 6 décembre 2022

40 euros

L’édition DVD + Bu-ray comprend le film La Croisière jaune (1934), d’André Sauvage, le document vidéo inédit L’Autre Croisière d’André Sauvage (2022), sept courts métrages et un livre de 396 pages.

«Voyage au Congo» de Marc Allégret

Il doit moins au hasard qu’à l’environnement très attentif aux restaurations de films évoqué plus haut que soit paru peu avant La Croisière jaune une très belle édition d’un film qui non seulement lui fait pièce, mais qui suggère aussi ce qu’aurait pu être une réalisation par André Sauvage.

Accompagnant son ami et mentor André Gide au cours de cette expédition à travers l’Afrique équatoriale, le tout jeune Marc Allégret s’auto-institue cinéaste pour réaliser ces images, contrepoint visuel du Voyage au Congo de l’écrivain publié à leur retour en 1926 et qui dénonce l’oppression coloniale et les comportements des grandes entreprises françaises.

Le film témoigne d’une interrogation constante sur les distances auxquelles filmer les habitants des régions
traversées, de la nature du regard
qu’il porte sur eux.

Accomplissant un long périple de dix mois dans des conditions souvent difficiles, Marc Allégret se révèle à la fois doté d’un regard d’authentique cinéaste, composant des plans riches en beauté et en signification, et un voyageur capable d’interroger sa propre place et son rapport à ceux qu’il rencontre.

Évidemment, cela se fait dans le cadre et dans les termes de l’époque, dont beaucoup sont obsolètes, voire gênants aujourd’hui. Mais, s’il ne montre rien des exactions des colons que Gide et Allégret dénonceront en rentrant en France, le film témoigne d’une interrogation constante sur les distances auxquelles filmer les habitants des régions (aujourd’hui Congo, République centrafricaine et Tchad) traversées, de la nature du regard qu’il porte sur eux.

 

       Le film du jeune Marc Allégret répond au carnet de voyage de son ami André Gide. | Doriane Films

Attentif à la diversité des situations et des mœurs, il s’intéresse aux architectures et aux usages quotidiens comme aux rituels agraires et aux pratiques cérémoniales, avec une quête permanente de la mise en valeur de la beauté des visages et des corps, des gestes et des comportements.

Magnifiquement restauré, Voyage au Congo est accompagné d’un livret comportant notamment, outre des photos de Marc Allégret et des textes de celui-ci et d’André Gide, une très utile mise en perspective par la grande spécialiste de l’histoire africaine Catherine Coquery-Vidrovitch, judicieusement intitulé «Un précurseur du film ethnologique».

       Voyage au Congo

de Marc Allégret

1927

Doriane Films

Sortie le 28 mars 2022

22 euros

 

«Dix-neuf courts métrages de la Nouvelle Vague»

Un même homme se trouve derrière Voyage au Congo et une véritable malle aux trésors sous l’apparence de deux petites galettes argentées: leur producteur. Pierre Braunberger fut lui aussi, à sa façon, un aventurier qui a, au cours de sa longue et féconde existence, rendu possible de très nombreux projets parmi les plus audacieux.

Quand, à 21 ans, il produit le premier film de Marc Allégret, il a déjà derrière lui une expérience pleine de rebondissements, y compris aux États-Unis où il a fréquenté les plus grands patrons des majors alors naissantes. On le retrouvera durant les années 1930, notamment aux côtés de Jean Renoir, mais c’est surtout après-guerre qu’il va jouer un rôle décisif. Il sera en effet précurseur dans le soutien à l’émergence d’une génération qu’on n’appellera qu’un peu plus tard la Nouvelle Vague. Le double DVD publié par Les Films du jeudi et Doriane Films annonce dix-neuf courts métrages, ils sont en fait vingt-et-un.

Sont réunies des réalisations ayant marqué les débuts d’Alain Resnais, de Jean-Luc Godard, de François Truffaut, de Jacques Rivette, de Maurice Pialat, ainsi que des relatives raretés signées Jean Rouch. Et si la plupart sont connues, il est bienvenu de les avoir ici rassemblées, alors qu’elles sont d’ordinaire dispersées en bonus sur d’autres DVD. Moins connu et parfaitement réjouissant est le court métrage d’Agnès Varda, Ô saisons, ô châteaux (1958), un des jalons du chemin de cette annonciatrice de la modernité déjà à l’époque signataire de son premier long métrage, La Pointe courte.

 

                                         Bernadette Lafont dans L’Avatar botanique de mademoiselle Flora, de Jeanne Barbillon, révélation du coffret. | Doriane Films

Encore moins connu et absolument saisissant, y compris dans sa dimension documentaire, se révèle le premier court métrage de Jean-Pierre Melville (1946), authentique geste cinématographique aux côtés du clown-star Béby. (…)

LIRE LA SUITE

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s