Gloria (Katy Correa), entourée des femmes du village, à la fois proches et très différentes.
En Afrique et en Europe, au plus près des émotions et des histoires partagées, le nouveau film d’Alain Gomis est une immense fresque hantée par la mémoire et le présent du colonialisme.
Le film a commencé? Cette femme qui parle de sa vie plein cadre, est-ce une actrice qui veut obtenir un rôle ou bien un personnage? Et celle-ci? Elles racontent des fragments d’existence, semblent jouer des moments d’une fiction. Elles sont noires. Elles sont impressionnantes de présence, d’une beauté qui pulvérise les codes. Parmi elles, l’une rayonne d’une intensité magnétique. On l’appelle Gloria. Ce n’est pas son vrai nom, mais celui du personnage qu’elle va jouer.
Gloria discute avec une autre, beaucoup plus jeune, Nour. Dans Dao, elles seront mère et fille. Nour va se marier; Gloria questionne ses choix, s’interroge, elle qui ne s’est jamais mariée. Elles vivent en France. Mais les voici qui arrivent dans un pays d’Afrique et bientôt dans un village; on comprend que c’est celui de leur famille. «Famille», ici, cela désigne des dizaines, peut-être des centaines de personnes. Une cérémonie se prépare.
Un grand mouvement d’un continent à l’autre
En France, une autre cérémonie a lieu. Pas exactement le mariage, ni mairie ni lieu de culte, mais la fête du mariage –traversée exubérante de la cité de banlieue où les époux et leurs proches connaissent tout le monde, salutations amicales ou respectueuses au marché, traversée d’un bout de campagne francilienne vers une vaste demeure qui accueille ce genre de festivités. Là aussi, c’est la famille, les familles des deux qui viennent de convoler et cela fait, à nouveau, beaucoup de monde. Presque tous et toutes noirs, là aussi. Pas tous.
En Afrique, se met en place un rituel collectif à la fois très codifié et plein d’inventions concrètes, de discussions matérielles, d’échanges personnels en marge de ce qui s’avère être un cérémonial à la suite d’un deuil, celui du père de Gloria et de ses frères et sœurs, pour faire entrer le défunt dans la lignée des ancêtres de la collectivité.
Gloria et sa fille Nour (D’Johé Kouadio) découvrent, avec des regards et des savoirs propres à chacune, un univers qu’elles connaissent mal et qui les concerne pourtant. | Jour2Fête
En France, se met en place un autre rituel collectif, fait de rires et de selfies, d’effusions entre cousins et de bouchons de champagne qui sautent, de règlements de comptes entre frères et sœurs et de chansons en chœur, de match de foot improvisé où les grands piquent le ballon aux enfants et de retrouvailles de couples séparés.
Au début du film, un carton a indiqué: «Dao: mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde», reprenant une définition basique du tao (ou «la voie» dans la philosophie chinoise). Rien de chinois dans le nouveau film du cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, mais pourtant en effet ce grand mouvement, qui unifie sans les confondre les situations africaine et européenne.
Ces situations sont partagées par la plupart des protagonistes (celles et ceux qui vivent en France, mais sont revenus en Guinée-Bissau pour le cérémonial), mais ni par les villageois et villageoises qu’ils ont retrouvés pour le deuil ni par les participants à la noce qui ne sont pas liés au défunt célébré en Afrique.
Il y a eu cette puissance d’incarnation des femmes apparues tout au début, où on a retrouvé l’art impressionnant de filmer les présences humaines de l’auteur de Aujourd’hui (2013) et de Félicité (2017). Et puis, très tôt ensuite, il y a eu ce mouvement vivant, cet élan parcouru de multiples courants sensuels, critiques, conflictuels, affectueux, surpris, etc., qui parcourent les séquences et les unifient.
Il y a la musique géniale, vraiment géniale, formidable proposition sonore due au compositeur sud-africain Abdullah Ibrahim. Le montage alterne les scènes du mariage et les scènes du cérémonial de deuil, la musique circule selon ses propres flux, ce n’est pas qu’elle les soude ensemble, c’est qu’elle reconfigure tout ce qui appartient à ces deux situations et tout ce qui les distingue.
Dao semble ainsi être une grande mise en écho et en circulation de ce qui se vit, très concrètement et très intimement, pour toutes celles et tous ceux qui partagent, de manières infiniment diverses, l’expérience de l’exil et de la diaspora –y compris celles et ceux qui sont restés en Afrique, mais y sont indirectement confrontés, y compris les «deuxième et troisième générations» en France.

Les jeunes mariés, James (Mike Etienne) et Nour, au milieu du tourbillon de la fête de leurs noces. | Capture d’écran Jour2Fête
Entre trois mondes
L’immense geste de mise en scène qu’accomplit Alain Gomis est encore davantage. Son film ne se situe pas entre deux mondes, mais entre trois: l’Afrique, l’Europe et le cinéma. Les scènes enregistrées durant le casting avec lesquelles s’ouvre le film réapparaissent à plusieurs reprises ensuite. De manière à la fois ludique et émouvante, elles font, là aussi, circuler des énergies, entre documentaire et fiction, entre réalité des existences et représentation dans le cadre d’un film. (…)
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