À voir au cinéma: «Sorda» et «Un balcon à Limoges»

Angela (Miriam Garlo), avec son amoureux, face à des mutations inattendues de son existence.

Avec l’un et l’autre un point de départ du côté du conte, le film d’Eva Libertad et celui de Jérôme Reybaud évoluent l’un vers un éventail de questionnements sensibles, l’autre vers un grand-guignol ironique et troublant.

«Sorda», d’Eva Libertad

Ce jeune couple qui va bientôt avoir un enfant semble vivre un bonheur si parfait que l’on se demande d’abord s’il s’agit d’un conte ou d’une publicité. Qu’il apparaisse vite que la femme, Angela, est sourde semble augmenter encore le côté idyllique, sinon artificiel, de sa vie avec le charmant Hector. La manière dont cet état de grâce sera remis en cause après la naissance de l’enfant est le ressort dramatique d’un film qui, séquence après séquence, s’avère bien moins simple qu’il paraissait.

Aucun drame majeur ne viendra frapper le couple, le bébé, la famille bienveillante, les amis attentionnés, les collègues de l’entreprise artisanale de poterie où travaille Angela. Et ce sont précisément les dérèglements, autrement insidieux, où rien n’est entièrement prévisible, qui composent la dynamique intérieure du premier long-métrage de la cinéaste espagnole Eva Libertad.

Il est intéressant, mais pas indispensable, de savoir que l’interprète d’Angela, Miriam Garlo, est réellement sourde et qu’elle est la sœur de la réalisatrice –ce qui signifie que celle-ci a une grande proximité avec ce qu’implique ce handicap.

Lorsque l'enfant paraît, se révèle l'instabilité des modes de relation possibles entre Angela (Miriam Garlo) et Hector (Álvaro Cervantes), mais aussi de la jeune femme sourde avec tout son entourage. | Condor Distribution

Lorsque l’enfant paraît, se révèle l’instabilité des modes de relation possibles entre Angela et Hector (Álvaro Cervantes), mais aussi de la jeune femme sourde avec tout son entourage. | Condor Distribution

Les difficultés, écarts, conflits, impasses et doutes vont se multiplier autour de la jeune maman et, en elle-même, les questions liées non seulement à la surdité en tant que telle, mais à de multiples modalités de «différence».

Elles concernent aussi les couples mixtes, ici entendant / non-entendante, mais la mixité est au principe de la notion de couple. Elles concernent l’usage ou non de prothèses, dans ce cas auditives, mais il en est de bien d’autres types. Elles concernent le risque de transmission à l’enfant, qui peut se décliner dans bien des registres.

Elles portent sur l’organisation de l’espace public, le regard des autres, même bienveillants, l’idée même d’inclusivité, à toutes les échelles. Elles interrogent les usages du langage, ici du langage signé, par qui, avec quels effets de partage ou au contraire d’entre-soi…

Angela au milieu d'une communauté de sourds et sourdes, un refuge qui peut aussi être un piège, ou une limite. | Condor Distribution

Angela au milieu d’une communauté de sourds et sourdes, un refuge qui peut aussi être un piège, ou une limite. | Condor Distribution

Toutes ces questions se déploient à partir de la situation précise racontée par Sorda, où le début idyllique sert de point zéro pour accompagner de manière très concrète des évolutions multiples. Elles se déploient à partir de situations explicitement liées à la surdité d’Angela et la qualité de ses relations avec ses proches, mais résonnent bientôt de mises en question plus amples, autour des formes d’exclusion, d’isolement, de repli sur soi ou sur un groupe, de difficulté de gestion des ses pulsions et angoisses, qui excèdent largement le seul thème de la surdité.

Sans complaisance avec personne, avec affection pour chacune et chacun, le film accompagne ces trajectoires, leurs bifurcations, leurs dérapages. Surtout, Eva Libertad mobilise les ressources propres du cinéma pour cette mise en question qui, par moments, devient mise en crise.

Elles concernent en particulier deux dispositifs activés avec beaucoup d’invention et de justesse. Très vite, le film recourt à des sous-titres de différentes couleurs, correspondant au statut des locuteurs et à leur manière de communiquer. Nul besoin de décrypter le code couleur exact de cette graphie arc-en-ciel, le véritable bénéfice est de rendre sensible la multiplicité des relations à des mots, selon qui les émet et qui les reçoit.

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Ensuite, durant la dernière partie, la bande-son est modifiée pour donner une sensation, forcément approximative, de la manière dont Angela perçoit son environnement. Et c’est à la fois très direct –du domaine des sensations– et très nuancé: rien à voir avec un silence opaque et uniforme, ou une simple baisse du volume sonore.

Sorda est un film particulièrement attentif à ce qu’engendre la surdité, mot qui désigne lui-même de multiples et très inégales situations. Il donne accès à des interrogations et des réactions qui concernent l’ensemble de ce qui est, socialement et administrativement, considéré comme des handicaps –pour les personnes qui sont directement concernées, comme pour les valides.

Sans jamais s’éloigner de l’expérience et des sentiments de son personnage central, le film concerne de manière encore plus ample les mécanismes d’exclusion, les besoins et les limites de l’inscription dans une communauté, l’enjeu de multiplier les modalités d’échanges, d’«écoute» dans un sens qui inclue les sourds et tous ceux qui ne veulent pas entendre, ou ne savent pas.

Sorda
De Eva Libertad
Avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta, Joaquin Notario
Durée: 1h39
Sortie le 29 avril 2026

«Un balcon à Limoges», de Jérôme Reybaud

Elle dort dans sa voiture, n’en a rien à battre des règles du jeu social, n’a ni carte de crédit, ni carte d’identité, ni carte vitale. Le RSA, elle n’en veut pas. Et elle s’en tape des crises internationales et de la souffrance des autres. Elle picole, couche avec qui lui fait envie, ment et triche sans malignité ni scrupule.

Elle fait consciencieusement son travail de soignante, se soucie des drames du monde et du voisinage, respecte les lois et les usages. Elle a des principes, pas d’amis ni de compagnon, mais une vive propension à se porter au secours de son prochain, y compris quand celui-ci n’a rien demandé.

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