Alain Gomis : « Le sentiment d’être exclu des images est d’une grande violence »

La sortie le 29 avril de Dao, le nouveau film du cinéaste franco-sénégalais, est un événement par l’ampleur des enjeux qu’il prend en charge comme par l’inventivité des formes qu’il mobilise. Durant trois heures, un puissant mouvement emporte dans la circulation des émotions, des souvenirs et des manières d’être, pour soi et face aux autres, au sein d’une communauté nombreuse assemblée autour d’une famille d’Afrique de l’Ouest, en France et en Guinée-Bissau. Gloria (Cathy Correa), mère de la jeune femme qui se marie en région parisienne et fille de l’homme en l’honneur de qui a lieu une cérémonie de deuil dans un village africain, rayonne d’une luminosité exceptionnelle. À l’alternance des séquences tournées sur l’un et l’autre continent, dans deux situations – le cérémonial en mémoire du défunt et la fête du mariage –, qui chacune suscite des comportements collectifs où se distinguent des personnes filmées dans leur singularité et leur énergie propre, s’ajoute l’insertion de plans réalisés au cours d’un casting devenu une composante à part entière du film.

Sous le signe toujours à interroger de la transmission, l’attention aux femmes, aux hommes, aux enfants, aux morts, aux pratiques rituelles ou quotidiennes fait de Dao une profonde méditation nourrie de rires et de frayeurs, de mémoire politique et de chants, de mystique et de règlements de compte familiaux, générationnels, dans les couples, entre les hommes et les femmes. Le cinéaste de L’Afrance et de Félicité signe ainsi un film qui trouve les réponses de cinéma à la complexité des rapports au monde postcoloniaux de celles et ceux qui en héritent dans leur chair, dans leurs rêves, dans leurs désirs, dans leur révolte et leurs angoisses. Enjeux immenses, et qui concernent tous et chacun(e). J-M. F.

Au début du film figure un carton où est inscrit « Dao : mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde ». D’où vient cette citation ?
C’est juste la définition canonique du Tao, qui s’écrit aussi parfois Dao. Cela doit être ce qui est écrit sur Wikipédia pour le taoïsme. Cette référence sans prétention à l’idée un peu basique qu’on peut avoir du Tao vient de ce que, quand j’ai commencé à écrire le film, j’ai su tout de suite que c’était une sorte de mosaïque et que c’était le lien entre les éléments multiples qui serait essentiel. Que la narration du film serait construite de ce lien et de ce voyage de petites choses en petites choses.

Quand avez-vous commencé à écrire le scénario ?
Le premier texte date de près de dix ans. J’ai commencé à le rédiger après la cérémonie rituelle pour mon père, à la suite de son décès. Cette cérémonie est un événement codifié, même s’il comporte toujours des variantes et des improvisations, qui a lieu après les obsèques, et qui consacre le défunt en ancêtre, si c’est la bonne formulation. Il s’agit d’un rituel qui a cours chez les Manjaques, l’ethnie dont ma famille est originaire, et dont le territoire s’étend sur une partie du Sénégal, de la Guinée-Bissau et de la Zambie. Selon les usages de cette communauté, un mort doit toujours revenir dans le village d’où il est issu, que ce soit physiquement ou symboliquement. Même élevés loin de cet endroit, y compris en France, les enfants sont éduqués dans l’idée qu’ils devront faire cette cérémonie-là pour leurs parents dans ce village.

Et vous avez-vous vous-même accompli ce rituel ?
Oui, avec mes frères et sœurs et tous les membres de la famille élargie. Je trouve que c’est la plus belle façon de porter et de finir le deuil. Le cérémonial a une dimension très concrète, qui permet au mort de prendre une place chez les vivants, dans la vie de tous les jours. Et c’est à cette occasion que j’ai compris quelque chose d’important concernant la tradition. Ce qu’on appelle ainsi qui passe généralement pour un ensemble de règles figées venues du passé, mais elle n’existe que de ce que des gens sont capables d’en faire au présent. Ce n’est pas un objet du passé, c’est une façon de s’approprier une histoire, d’activer ou de réactiver des relations, et finalement on choisit de transmettre ou pas quelque chose à ses propres enfants.

Évidemment la tradition est héritée du passé, mais tout peut y être discuté, remis en question. Et il y a en effet beaucoup de débats, de variations, de déplacements. Quand on a perdu quelqu’un, pouvoir lui parler est une situation très forte, qui pose la question : est-ce que j’y crois ? Est-ce que je choisis d’y croire ? C’est aussi cela qu’active la tradition, au-delà de la croyance. De quoi ai-je besoin ? Si j’entre dans cet échange avec le mort, quel est son effet ? Quelle est son utilité ? Il s’agit donc de considérer et la tradition et la croyance comme des dynamiques.

Vous considérez que ce phénomène est propre à ce rituel, ou à l’Afrique ?
Pas du tout. D’ailleurs c’est aussi ce qui se passe avec le mariage, l’autre cérémonial montré par le film, mais d’une autre façon. Il y mille manières de personnaliser une pratique instituée, chacune et chacun se demande de quel mariage il ou elle a envie. Depuis le début, le projet du film est conçu à partir de ces mouvements à la fois intimes et collectifs, autour de ces comportements se transmettent les formes possibles d’un dialogue avec la mort, un dialogue avec la vie, un dialogue avec le groupe, etc.

Donc l’écriture est née d’avoir assisté et participé à la cérémonie en l’honneur de votre père ?
Non. L’écriture se déclenche à partir du moment où je vais dans un mariage. Je crois même que la première fois, il s’agissait d’un baptême. En tout cas, une cérémonie en France qui réunit la partie française de ma famille, et certains sont immigrés, et que je vois des gens qui ont commencé à avoir un certain âge, qui ont des enfants qui eux aussi commencent à avoir un certain âge. Et je me dis qu’il y a un effet miroir possible entre ces cérémonials. Là, je commence à écrire, à essayer de trouver des mots pour exprimer cela.

Beaucoup de temps s’est écoulé avant que le film entre en production. À ce moment, il est très écrit ? Son déroulement est stabilisé ?
Non, on est plus près d’un traitement, une description du cours des événements, que d’un scénario, même s’il y a quelques scènes dialoguées. L’idée de montrer les séquences de casting est présente, même si évidemment je ne peux pas anticiper ce qui va s’y passer. On est plus près d’un projet documentaire que d’un scénario de fiction. Mais si l’ensemble a pris autant de temps, c’est aussi qu’à l’époque j’avais un autre projet de film, que j’espérais pouvoir tourner avant ce qui deviendrait Dao, une fiction à propos de Thelonious Monk, qui n’a pas pu se faire.

Il s’agissait d’autre chose que Rewind and Play, le film que vous avez réalisé à partir des rushes d’entretiens pour la télévision française de Monk[1] ?
Oui, c’est un projet de fiction, que je tournerai peut-être. Le travail sur Rewind and Play m’a servi pour Dao, on voit très bien la violence qu’engendre le fait que le journaliste et le réalisateur ont déjà un programme en tête, qu’ils imposent leur point de vue à celui qu’ils filment et interviewent. C’est exactement ce que je voulais éviter dans mon propre film, il fallait qu’à partir d’une écriture solitaire je parvienne à susciter un travail très collectif. J’aurais pu écrire tout seul un film choral, mais ce n’est pas du tout ce que je voulais. J’ai plutôt essayé de poser quelques jalons autour de questions qui m’importent mais de laisser ceux que j’allais filmer apporter leurs réponses. Cela fait longtemps que j’évolue dans cette direction, chaque film est allé un peu plus dans ce sens, le documentaire sur Monk, de manière imprévue, m’a aidé à aller encore plus loin dans cette direction ouverte à ce que de l’imprévu advienne. Il m’a mis sous les yeux qu’il est impossible de rencontrer l’autre quand on a déjà en tête ce qu’on veut qu’il dise.

Il faut néanmoins un cadre narratif.
Ce cadre s’impose facilement, ces cérémonies, de deuil ou de mariage, ont leur propre chronologie, elles sont scandées par des moments qu’on peut anticiper et qui organisent les grandes phases. Et c’est lisible pour tous, dans le monde entier. Ensuite, il s’agit de constituer la famille du film, qui est en grande partie composée de membres de ma véritable famille, mais pas uniquement, et de toute façon pas d’une manière directement documentaire. Tout le monde joue un rôle dans le film, que ce rôle soit plus ou moins proche de ce qu’il ou elle est dans la réalité.

Les séquences de casting montrées dans le film sont importantes à cet égard. Au fond, ce n’est pas un film seulement entre deux mondes, l’Europe et l’Afrique, mais entre trois mondes, l’Europe, l’Afrique et le cinéma.
Tout à fait. Il faut qu’on continue à se dire que c’est du cinéma. Dès la première version du scénario, il y avait mention de ce que j’appelais alors la boîte noire, un endroit où on va pouvoir développer différentes formes, des discussions, où les personnages peuvent parler d’eux-mêmes, dire des choses qu’on n’a pas besoin de scénariser.

Et on entend aussi votre voix, qui donne des indications sur ce que va être le film, comme il va fonctionner. C’est rarissime au cinéma.
Dans tous les films il faut gérer la quantité d’informations à fournir aux spectateurs et la manière de les transmettre. Je suis de plus en plus réticent à ce que ces informations soient fournies par les personnages, tout devient lourd. Pouvoir transmettre certaines informations grâce à ce procédé allège le film, et donne plus de liberté aux personnages, ils ne sont plus tenus à cette fonction de porte-parole. De tels choix définissent certains usages de la fiction, qui est extrêmement importante pour moi, mais en tant qu’elle permet de rendre visible et sensible ce qui n’apparaitrait pas dans le documentaire. Cela s’est produit à plusieurs reprises durant le tournage, parce que les personnes jouaient un rôle : un père pouvait dire une vérité à son fils qu’il n’aurait jamais énoncé dans la réalité, de même entre des amies, etc.

Que ces personnes soient vraiment père et fils, ou amies, ou pas.
Exactement. Cela fait émerger des compréhensions, des émotions, qui ne concernent pas que les personnages. L’actrice qui joue la sœur de Gloria a voulu lui dire quelque chose qui concernait ce qu’elle avait vécu avec sa véritable sœur, à laquelle elle n’en avait jamais parlé. Et cela trouve très justement sa place dans le déroulement du film. C’est exactement ce que j’essaie de rendre possible grâce à la manière d’écrire et de tourner.

Lorsque je réalisais Félicité, il y a eu un déclic durant une scène située dans une cour, Félicité vient pour récupérer de l’argent auprès d’une amie, laquelle ne veut pas payer, lui offre à la place son enfant. Dans cette cour, il y avait les habitants, qui n’avaient rien à voir avec le film, mais sont intervenus. Ils ont rendu la scène mille fois meilleure. Il n’est pas question de dire que c’est comme dans la vraie vie, tout le monde a conscience qu’il y a une caméra, qu’on tourne un film. Je pouvais entendre quelque chose comme : si j’assistais à cela je réagirais ainsi, mais aussi : s’il y a une caméra, voilà comment j’ai envie d’être représenté. C’est un geste conscient de fiction, un acte de représentation, un acte d’existence à l’intérieur d’une représentation aux multiples points de vue. Un réalisateur doit se poser la question : comment souhaitez-vous être représentés ? Si on fait un film ensemble et qu’on est conscient de l’impact qu’a un film, travaillons-y collectivement. Je n’ai pas à occuper seul cette place-là. C’est infiniment plus intéressant, en termes de cinéma, d’essayer de trouver la position et les manières de faire qui permettent ça.

Cela signifie que vous discutez avec tout le monde chaque plan, chaque axe de caméra, chaque cadre, etc. ?
Non, ce serait à la fois impossible et sans intérêt. Mais on s’accorde sur une situation, sur la direction dans laquelle elle tend, la tonalité d’ensemble de la séquence. La caméra est le travail de Céline Bozon, la directrice de la photo, nous nous connaissons bien, depuis Félicité, je lui fais toute confiance, comme à Dana Farzanephour pour la prise de son. Nous faisons des prises très longues, sans interrompre le jeu. J’indique où et comment on commence et ensuite on accompagne, on s’adapte. Et si ça ne fonctionne pas, on recommence. Après, les interprètes jouent aussi avec la caméra, tous, acteurs et techniciens, jouent ensemble. Au bout d’un moment, il y a cette espèce de confiance commune dans un espace qui se construit avec la présence de la caméra aussi. Je fais souvent deux ou trois prises de la même scène, même si la première s’est bien passée, chacune est vraiment différente. Ensuite il s’agira de savoir ce qu’il faut privilégier.

Cette manière de filmer doit engendrer un travail très compliqué au montage. Au générique, on voit le nom de cinq monteurs, c’est énorme…
Parmi les cinq, il y a moi, il y a Fabrice Rouaud, et puis trois jeunes diplômés du Centre Yenennga, le lieu de formation que j’ai créé à Dakar. Sur tous les postes techniques j’ai associé des anciens de ce Centre, à présent diplômés, pour continuer leur formation mais aussi parce que j’avais besoin de leurs points de vue. Il me fallait le regard de jeunes Africains et Africaines sur ces situations. Pour le montage, j’ai confié à chacun et chacune un ensemble de rushes, en leur demandant d’en tirer ce qui leur semblait important, et en discutant avec eux de ce qu’ils percevaient, ce qui leur plaisait, ce qui les gênait, etc. C’était extrêmement utile même si bien sûr à la fin c’est moi qui décide de la forme finale du film. Lorsque je suis arrivé au résultat qui me paraissait abouti, il durait six heures ! Après, c‘est un travail de réduction, petit à petit, afin de donner une identité à chaque moment, de trouver exactement ce qui est dit, ce qu’on entend vraiment, ce qui paraît nécessaire, et ce qui permet que les séquences se parlent entre elles.

Au moment de montrer le résultat, y a-t-il eu des réticences, des oppositions de la part de celles et ceux que vous aviez filmé(e)s ?
Je leur ai montré une version de 3 h 45, je voulais les écouter, et éventuellement enlever ce qui aurait fait problème. Tout le monde a été très heureux de la manière dont les situations étaient montrées, la seule qui a fait débat a concerné les plans de sacrifice des animaux pour le repas collectif, la chèvre et le taureau. C’était une question légitime, et d’ailleurs j’ai raccourci ces séquences, mais après réflexion et discussion il m’a paru nécessaire de ne pas les supprimer, de montrer ce qui se passe et comment ça se passe. Il était important d’assumer quelque chose de l’ordre de l’image, quelque chose qui avait pu être abîmé par un cinéma ethnographique. Au cœur du film se trouve la question des images, des images de soi-même, en réponse à la masse d’images prétendument scientifiques où les Africains sont montrés de façon réductrice, surplombante, et souvent insultante.  On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas ce long héritage des différentes formes de regard colonial.

La partie africaine du film se passe dans un village de Guinée-Bissau, mais pendant longtemps cette localisation n’est pas explicite. Puis vient le moment où sont racontés des moments de la lutte de libération contre le colonialisme portugais. Vous teniez à ce rappel historique précis ?
Cette époque est racontée par deux personnes qui sont des membres de ma famille. Ils habitent là, ils ont participé à la cérémonie, ils font aussi partie de la « famille du film ». Il était important pour moi que vienne un moment où ce village, montré par le prisme de la cérémonie, dans un moment traditionnel très particulier, soit aussi inscrit dans une histoire contemporaine, un passé très concret. Ma tante et mon oncle ont combattu l’armée coloniale portugaise, beaucoup de leurs proches en sont morts. Je n’ai découvert qu’à cette occasion que ma tante, très âgée, avait eu cette activité politique et cette implication dans la lutte, mon oncle n’avait jamais raconté la mort de son père tué par une mine portugaise.

Il s’agit du passé, et des anciens, mais aussi du présent, et des plus jeunes.
Toute cette histoire a été très peu transmise, ni collectivement ni à l’échelle familiale. Pourtant, ces événements ont eu des conséquences importantes, notamment sur les mouvements de population, sur les migrations. Leurs enfants et petits-enfants en ont besoin pour reconstituer leur propre histoire. Chez ceux qui sont partis, au Sénégal ou en France, il y a l’image du village des origines comme un lieu rustique, hors du temps. Alors que cela a aussi été un espace de luttes, luttes intellectuelles, politiques et militaires. Je tenais à ce que l’image du village tel qu’il apparait comme lieu de la cérémonie traditionnelle n’efface pas cette dimension. Elle fait totalement partie de l’histoire du film, c’est-à-dire de l’histoire d’une famille où, comme dans n’importe quelle famille, il y a des trous. Et ces trous sont importants pour l’ensemble de l’opération qui consiste à pouvoir se constituer, se raconter.

Quand je faisais le casting, pratiquement toutes les personnes m’ont dit : on nous a très peu raconté, nous ne savons pas grand-chose du passé. Il y a une grande zone de flou. D’où l’importance que cette adresse-là soit faite de façon directe, face caméra, qu’elle soit pour tout le monde, c’est-à-dire qu’elle rééquilibre le regard à cet endroit-là. Ce village que personne hors de ses habitants et de leurs proches ne connaît est une partie de l’histoire du monde, du grand mouvement des luttes anticoloniales. C’est un lieu de la grande histoire.

Les habitants du village ont-ils accepté sans difficulté de rejouer une cérémonie rituelle pour les besoins du film ?
Non seulement ils ont accepté, mais ils étaient très enthousiastes. Enthousiaste à l’idée de pouvoir transmettre des pratiques, des manières de se comporter ensemble, entre vivants et morts, de montrer cette culture. C’est une situation que je rencontre souvent en filmant en Afrique. (…)

(1) Rewind and Play est un film de montage réalisé par Alain Gomis à partir des images enregistrées, mais jamais diffusées, en vue d’un documentaire de l’ORTF consacré à la venue du grand pianiste lors de sa venue à Paris en 1969. Le film montre la violence des relations instaurées par ceux qui incarnent, avec une grande admiration pour Munk, le dispositif télévisuel, et la manière dont le musicien résiste aux comportements dominateurs nourris d’un rapport au monde colonialiste et raciste qui s’ignore. Rewind and Play est sorti en janvier 2022.

Berlinale 2026: «Dao» et quelques joyaux au détour d’une morne édition

Dao, d’Alain Gomis, était sans conteste l’événement majeur du programme de la Berlinale 2026.

Après une semaine de projections, la 76e édition du festival de cinéma de Berlin peine à tenir son rang, malgré la découverte du nouveau film d’Alain Gomis et une poignée d’autres belles surprises.

Ça n’avait pas très bien commencé. La lecture du programme de la 76e édition du Festival international du film de Berlin, qui a lieu du jeudi 12 au dimanche 22 février, faisait apparaître l’absence quasi totale de noms de grands cinéastes, ou de films particulièrement attendus.

On notait la très faible représentation de cinématographies traditionnellement pourvoyeuses d’une part importante de la créativité: guère de films français et italiens, non plus qu’états-uniens, côté studios comme côté indépendants. Rien non plus de reconnu en provenance d’Asie, sauf le Sud-Coréen Hong Sang-soo (quatre Ours d’argent au cours des six dernières éditions de la Berlinale), bizarrement relégué dans la section Panorama.

Personne de connu en provenance d’Amérique latine non plus? Fort bien, il restait l’espoir de découvertes, l’hypothèse de faire connaissance avec des auteurs et autrices peu ou pas identifié·es, d’explorer des territoires moins balisés.

Ça a continué encore plus mal, avec en prélude le président du jury Wim Wenders qui a déclaré, lors d’une conférence de presse le 12 février, que le cinéma devait «rester en dehors de la politique» –en tout cas lorsqu’il s’agit de la Palestine, sujet qui fait l’objet d’une censure extrêmement violente en Allemagne contre toutes les protestations concernant cette question palestinienne et le génocide en cours.

Alors qu’elle devait présenter une version restaurée du film In Which Annie Gives It Those Ones, dont elle avait écrit le scénario en 1989, l’écrivaine indienne Arundathi Roy a déclaré être «bouche bée» devant l’intervention du cinéaste allemand octogénaire, qu’elle a jugée «sidérante». Le lendemain, elle a annulé sa venue au festival berlinois, en condamnant cette «manière de fermer la discussion sur un crime contre l’humanité». Puis mardi 17 février, plus de 80 personnalités du monde du cinéma ont exprimé leur «profond désaccord» face à la déclaration de Wim Wenders, dans une lettre ouverte.

L'entrée du Palais du festival, à Potsdammer Platz, en plein cœur de Berlin. | Berlinale

L’entrée du Palais du festival, à Potsdammer Platz, en plein cœur de Berlin. | Berlinale

Les «films de Berlinale», hélas

Puis vinrent les films. Il en existe une catégorie particulière qu’on pourrait appeler «films de Berlinale». Non que celle-ci en ait l’exclusivité, mais le festival allemand est devenu particulièrement friand de ces concentrés de correction politique reposant sur un mécanisme aussi simpliste que pénible. Celui-ci concerne un personnage, presque toujours une femme, vivant dans un pays ou une société où les mœurs occidentales n’ont pas à la fois force de loi et force d’habitude communément partagée.

Dans ces films, le personnage semble ignorer le fonctionnement de la société dont il est issu et affiche une stupeur scandalisée dès lors que son environnement ne se comporte pas conformément à son désir. Un tel comportement s’explique aisément: ces personnages sont des projections des spectateurs et spectatrices occidentales, à qui le film est évidemment destiné.

Les trois principales sections de la Berlinale se sont chacune ouvertes avec des films de ce type, situés respectivement en Afghanistan pour le festival dans son ensemble (No Good Men, de Shahrbanoo Sadat), en Tunisie pour la compétition (À voix basse, de Leyla Bouzid) et au Liban pour la section Panorama (Seuls les rebelles, de Danielle Arbid).

Dans No Good Men, de Shahrbanoo Sadat, la réalisatrice afghane incarne une camerawoman de la télévision de son pays, durant les derniers mois de la présence américaine à Kaboul. | © Virginie Surdej / Berlinale

Dans No Good Men, de Shahrbanoo Sadat, la réalisatrice afghane incarne une camerawoman de la télévision de son pays, durant les derniers mois de la présence américaine à Kaboul./ Berlinale

Trois films de femmes, trois dénonciations du patriarcat dans des sociétés musulmanes: tout était en ordre pour un consensus qui ne risquait pas de susciter de réticences. Mais dans un espace qui était jusqu’à présent considéré comme un des trois plus grands festivals de cinéma du monde, avec le Festival de Cannes (en mai) et la Mostra de Venise (en septembre), il serait aussi requis de se soucier de la mise en scène.

Une fresque entre Afrique et Europe

Dans ce paysage sans grand relief, on relèvera tout de même quelques heureuses exceptions. La première, la plus importante, est une œuvre monumentale signée par le cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, Dao, qui figurait parmi les films en compétition.

Avec un sens impressionnant de la composition, le réalisateur de Félicité (2017) tresse ensemble deux grandes festivités collectives, l’une en France (un mariage), l’autre en Afrique, à propos d’un ancêtre défunt. Et du même élan, celui d’une fresque à la fois intime et à l’échelle de deux continents, de deux cosmos, il accompagne les parcours et les affects d’une multitude de protagonistes, joue des ressources du documentaire et de la sitcom, de la comédie et du fantastique, multiplie les révélations romanesques et les moments d’attention réalistes.

Dao est peut-être le premier grand film prenant en compte la réalité complexe de générations d’Africains confrontés à l’exil et à des situations diasporiques sans avoir complètement rompu avec leur monde d’origine. Le film, dont la sortie est annoncée pour le 29 avril 2026, invente de passionnantes réponses de cinéma à la multiplicité des situations et des comportements que ce mode d’existence suscite.

D’Afrique encore, le Forum –la section la plus audacieuse de la Berlinale– aura permis de découvrir le film-fleuve d’une des figures fondatrices du cinéma sur ce continent, l’Éthiopien Haïlé Gerima. Les dix heures de Black Lions – Roman Wolves retracent avec un montage très créatif d’archives d’époque l’agression de l’Italie fasciste contre son pays (1935-1936) et les meurtres de masse contre les populations civiles. Est-il besoin d’ajouter que ces visions trouvent dans l’époque actuelle de cruels échos?

Les combattants éthiopiens de la résistance à l'agresseur fasciste italien, sur une archive retrouvée par Haïlé Gerima. | © Negod Gwad Productions / Berlinale

Les combattants éthiopiens de la résistance à l’agresseur fasciste italien, sur une archive retrouvée par Haïlé Gerima. | © Negod Gwad Productions / Berlinale

On guettera encore, possible troisième offre mémorable venue du même continent, Soumsoum, la nuit des astres (en compétition), qui marque le retour du Tchadien Mahamat Saleh Haroun, vingt ans après Daratt (Saison sèche) et seize ans après Un homme qui crie. Dans l’attente, c’est d’une autre région, évidemment très représentée à Berlin, mais souvent sans grand relief, le monde germanophone, que sont venues deux œuvres retenant l’attention.

Avec Rose (en compétition), le cinéaste autrichien Markus Schleinzer réussit un récit tendu et incarné, magnifié par l’usage du noir et blanc et par le jeu très habité de Sandra Hüller. Dans une campagne germanique au XVIIe siècle, cette variation féministe sur le schéma du Retour de Martin Guerre qui se souvient de la Jeanne d’Arc de Robert Bresson sort incontestablement du lot.

L'actrice allemande Sandra Hüller dans le rôle-titre de Rose, le nouveau film de Markus Schleinzer. | © 2026_Schubert, ROW Pictures, Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz / Berlinale

L’actrice allemande Sandra Hüller dans le rôle-titre de Rose, le nouveau film de Markus Schleinzer. | © 2026_Schubert, ROW Pictures, Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz / Berlinale

Et que dire de la singularité merveilleuse du nouveau film d’Angela Schanelec, Ma femme pleure? Chaque plan est un bonheur inattendu et d’une délicate précision. Trois ans après Music, Agathe Bonitzer retrouve avec une grâce fragile et ferme la réalisatrice de J’étais à la maison mais…, primé à la Berlinale en 2019. Mais ce n’était pas la même Berlinale. (…)

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«Félicité», quand le combat d’une femme devient épopée de la vie

Primé à Berlin et à Ouaga, le quatrième film d’Alain Gomis est à la fois aventure d’une femme exceptionnelle, chronique d’une ville-monde et de son peuple, et chant mythologique.

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Dès le premier plan, c’est là. Une puissance, une évidence, un mystère. Ce visage de femme, magnifique, vivant, charnel. On ne sait rien d’elle, on présume qu’elle est celle qui donne son nom au film.Bientôt il se vérifiera que rarement un personnage et un film auront à ce point existé l’un par l’autre.

Autour d’elle, hors champ, il y a des hommes, un bistrot qu’à Kinshasa on n’appelle pas «maquis» mais «nganda». Il y a la musique, l’ivresse, un orage qui vient, les bruits de la ville immense, violente, frémissante. Mais là, déjà, le visage de Félicité. Quelque chose de surnaturel, oui, même si absolument incarné, humain.

 

Elle chante, Félicité. Elle gagne sa vie dans les bars, voix bouleversante, présence de déesse massive, vibration venue d’on ne sait où, la brousse, la souffrance, la mémoire.

Elle chante et elle bouge, défie et affronte, esquive et séduit. La caméra bouge, elle aussi, comme si elle dansait avec elle une danse complexe, dont la femme et la voix seraient loin d’être l’unique foyer, qui se recentre sur un client, un musicien, le groupe, la communauté.

L’image –et le son– font place au monde auquel appartient Félicité, forte et quand même en danger, armée pour faire face mais en tension qui jamais ne peut se permettre d’être prise en défaut.

Un combat sans fin

Cette vie qu’elle gagne avec sa voix et sa force intérieure, on saura peu à peu qu’elle l’a construite, conquise. Contre les pressions, les mépris, les injonctions des mâles, de la famille, des coutumes.

C’est sans fin, un tel combat, mais elle sait à la fois recourir aux renforts dont elle a besoin, à commencer par celle du très obligeant voisin Tabu, géant bricoleur et bon vivant, et garder la distance qui lui convient, à elle.

Et voilà que cette vie se brise. Félicité est frappée au défaut de sa cuirasse, ce grand garçon, son fils, gravement blessé dans un accident – ou peut-être un règlement de compte. Il faut opérer, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, bien plus que ce que possède sa mère. 

Félicité s’en va, à l’assaut de la ville, conquérir les moyens de sauver son vaurien de garçon. Ce sera la trajectoire, tendue, intense, qui porte le film. Elle sera l’occasion de multiples rencontres, d’affrontements, de rebondissements.

Pendant se temps, Tabu continue d’essayer de réparer le frigo.

Mais si la quête de Félicité est bien le ressort dramatique du film, elle n’est pas le film. (…)

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Alain Gomis: « créer des territoires de rencontre »

L’ours d’argent au Festival de Berlin, puis le grand prix du Festival Panafricain de Ouagadougou qui lui est attribué pour la deuxième fois de suite, signalent avec éclat la nouvelle étape franchie par Alain Gomis. Avec «Félicité», le réalisateur franco-bissau-guinéo-sénégalais s’affirme comme figure de proue du cinéma en Afrique.

Pour lire notre critique de Félicité, cliquez ici

Chacun de ses quatre longs métrages (L’Afrance en 2002, Andalucia en 2008, Aujourd’hui en 2013, Félicité) marque un épanouissement dans la mise en scène et une ambition plus élevée. Rencontré au Centre Barbara, un lieu destiné à accueillir des jeunes musiciens dans le quartier de la Goutte d’or où il habite quand il est à Paris, ce cinéaste de 45 ans, également implanté à Dakar, construit patiemment une manière d’exister et de travailler, à la fois ancrée dans ses lieux fondateurs et ouverte à la diversité des influences et des expériences, y compris en relations avec d’autres arts et dans la transmission à la génération suivante…

 

Chacun de vos films me semble correspondre à la fois à un déplacement et à un élargissement. Pouvez-vous décrire le chemin qui mène d’Aujourd’hui à Félicité?

Il se passe plusieurs choses. D’une part, avec Aujourd’hui, j’ai pensé avoir manqué quelque chose de la ville actuelle, la ville africaine en particulier, mais pas seulement, un état contemporain du monde urbain. Je voulais y revenir autrement. En étant plus proche du vécu des gens. Aujourd’hui se passait à Dakar, mais surtout dans la tête du personnage. Il fallait sortir davantage, prendre mieux en compte ce que vivent mes amis, ma famille, mettre les mains dans le cambouis.

Félicité est en partie né de là. Ensuite, dans Aujourd’hui, qui est construit autour d’un personnage masculin, il y avait deux figures féminines importantes, et dans les deux cas j’avais ressenti l’envie de rester plus longtemps avec elles. Donc cette fois, j’ai voulu non seulement avoir une femme au centre du film, mais aussi explorer ce que c’est de travailler en profondeur avec une comédienne, ce n’est pas la même chose qu’avec un comédien. Enfin, tous mes films précédents sont construits sur un point de vue unique, intérieur, celui du personnage principal. J’ai voulu avoir cette fois plusieurs points de vue, ou même un point de vue flottant, qui puisse passer d’un personnage à l’autre, y compris un personnage secondaire, ou même d’un objet à l’autre, parfois à l’intérieur d’une unique séquence. Je ne voulais plus guider le regard du spectateur mais au contraire suggérer que nous pourrions tous être l’un ou l’autre de ces personnages.

« Une femme au centre du film »: Véro Tshanda Beya dans le rôle-titre

Comment cet ensemble d’envies se formalise-t-il pour élaborer le film?

J’essaie d’écrire l’histoire la plus simple possible, une sorte de fil de fer, quelque chose de dramatiquement dépouillé mais qui me permettra de trouver la chair du film en le faisant. J’avais atteint ça à la fin du tournage d’Aujourd’hui, ce présent de la naissance du film sur place. Cette fois, je voulais que toute la réalisation soit ainsi. Je connais les arcs qui relient les principaux moments, mais j’ai toute liberté de laisser ces moments eux-mêmes exister. Tourner dans un pays que je connais à peine m’a aidé à cet égard.

Vous saviez dès le début que vous ne tourneriez pas au Sénégal?

Non, j’écris à partir de gens, de lieux et de comportements que je connais. La figure féminine, le rapport mère-fils, l’amputation viennent de gens et de situations que j’ai côtoyés de près. Même si j’ai aussi d’autres sources d’inspiration, par exemple la figure de Nina Simone, ou le mythe de Faust.

Le mythe de Faust?

Un jour où je parlais avec (Mahamat Salé) Haroun, il m’a fait remarquer que nous, les cinéastes africains, avions beaucoup de mal à faire place dans nos films aux rapports avec l’invisible, qui sont pourtant omniprésents dans nos sociétés. J’ai eu envie d’essayer de m’en approcher, un détour par Faust m’y a aidé. Mais tout cela –la ville, le personnage féminin, Nina Simone, Faust, les points de vue multiples…–, ce sont des notes disparates sur des morceaux de papier. Un jour elles s’agrègent autour d’un visage de femme qui chante sur une vidéo, Muambuyi, et là ça prend corps. Il se trouve que cette femme est à Kinshasa. Sur le moment, je ne me demande pas si elle sera mon interprète, si je peux tourner dans une autre langue et dans une autre ville. Je sais que c’est là et que je peux commencer à écrire, je remets à plus tard les autres questions, dont je sais bien qu’elles se poseront.

(…)

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67e Berlinale: quelques jours en février dans le monde et l’histoire

Hormis l’imparable Aki Kaurismäki, peu de grands noms sont à l’affiche du Festival du film de Berlin. Ce qui laisse la place à de vivifiantes découvertes. Cette année, les pépites nous viennent surtout d’Afrique.

Une des caractéristiques du Festival du film de Berlin, dont la 67e édition se tient du 9 au 19 février, est le caractère pléthorique de son offre, sans aucune garantie que ce soit en compétition que figurent les films plus intéressants – mais cela arrive aussi.

En outre, plus que d’habitude, cette édition ne présente guère de réalisations signées de grands noms, rendez-vous plus ou moins obligés. Dès lors, il faut s’en remettre à l’intuition, et aux contraintes des horaires de programmation, pour suivre un des innombrables chemins possibles dans cette jungle de films.201711638_1_img_fix_700x700

Véro Tshanda Beya, dans le rôle titre de Félicité, d’Alain Gomis.

Une route africaine

Il y aura ainsi eu une route africaine, traversant le continent de l’Afrique du Sud au Maroc. Une grande œuvre domine l’ensemble des films vus en ce début de manifestation : Félicité, d’Alain Gomis. Situé à Kinshasa, le quatrième film du réalisateur franco-sénégalais est une œuvre puissante et complexe, construite autour d’un inoubliable personnage féminin. La chronique et le fantastique, la musique et le tragique y inventent d’inédites amours filmiques, puissamment incarnées notamment par la comédienne Véro Tshanda Beya. La sortie française, le 29 mars, sera bien sûr l’occasion d’y revenir.

The Wound, premier long métrage de l’artiste sud-africain John Tengrove, entraîne dans le monde opaque de l’initiation des jeunes hommes, processus montré dans les spécificités de la campagne de Xhosa où elle se situe, mais qui renvoie à des procédés, traditions, contraintes, préjugés et exigences dont on trouverait des équivalents dans de nombreuses sociétés d’Afrique. Et aussi, sur un mode plus métaphorique, dans bien d’autres environnements, y compris en Europe aujourd’hui.

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Niza Jay Ncoyini et Bongile Mantsai, dans « The Wound », de John Tengrove.

Filmé au plus près des corps et des lieux, hanté par les ombres, le film est aussi une remise en jeu subtile des thèmes liés à l’homosexualité, loin de la revendication gay d’autonomie individuelle, mais comme prise en compte de sa présence à la fois massive, commune mais occultée et réprimée, dans une collectivité.

La proximité physique, et la beauté plastique des images sont également des ressources mobilisées par la cinéaste et photographe marocaine Tala Hadid pour House in the Fields. Pendant cinq ans, elle est retournée à de nombreuses reprises dans un village berbère du Haut Atlas, accompagnant la vie quotidienne des habitants, et surtout de deux jeunes filles, deux sœurs dont une doit abandonner ses études pour se marier, et dont l’autre rêve de faire du droit à Casablanca. Rien de didactique dans ce cheminement, mais une vibration reprise par des rires, des idées, des chants, des gestes du quotidien, quelque chose d’infiniment vivant à force d’être à la fois si précisément situé, dans un monde particulier et qui n’a certes rien d’idéal, et rendu si accessible à tous.

Documentaire encore, et aux images tout aussi magnifiques, Tinselwood, le nouveau film de Marie Voigner révélée il y a six ans par L’Hypothèse du Mokélé-M’Bembé.

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Danse avec la fin

Aujourd’hui d’Alain Gomis

La nouvelle réalisation du cinéaste franco-sénégalais est sans hésiter le plus beau film de ce début d’année

«Par ici, il arrive que la mort prévienne de sa venue.» Le carton en ouverture installe ce qui va arriver au personnage principal, Satché, sous le signe d’une fatalité imminente et d’une croyance archaïque.

Les yeux s’ouvrent sur le dernier matin. Satché se lève, met la chemise rouge qui sera comme le costume d’apparat de son ultime voyage dans le monde, son monde. La famille est là, elle respecte les rituels, exprime son émotion face à la disparition prochaine de cet homme jeune, beau, en pleine forme. Il a été dit que la mort arrivait, cela suffit. Entouré des siens, il sort devant la maison, et les voisins le saluent, peu à peu s’attroupent, font des cadeaux, chantent et crient et rient. Mais que se passent-il? Où sommes nous? Dans une comédie musicale? Un documentaire sur Dakar aujourd’hui? Un thriller contemplatif? Un film de science-fiction? Un rêve? Nous sommes très exactement dans tout cela à la fois. Pas à la suite mais en même temps.

Escorté de son ami, Satché est en chemin pour son dernier jour. Et c’est une traversée des quartiers de la métropole, une série de rencontres burlesques, violentes, joyeuses. Pratiquement sans parole, mais avec une incroyable présence, le poète et musicien Saul Williams, qui joue Satché, traverse et convoque autour de lui les bruits et les images, ressentis avec une intensité inédite sous le signe de cette mort annoncée.

François Truffaut disait qu’il n’était rien de plus beau que de filmer les «premières fois», Alain Gomis montre combien il peut être puissant, émouvant, mystérieux de filmer les dernières fois —surtout celles des gestes les plus ordinaires, des situations les plus quotidiennes.

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