Cannes 2026, jour 7: «L’Inconnue», «La Gradiva», «Les Matins merveilleux», «Adieu monde cruel»

Dans le bain du révélateur, l’image d’une jeune femme (Léa Seydoux), objet du désir du photographe ou autoportrait prémonitoire de celui-ci?

Jouant chacun d’une façon singulière avec la question des apparences, les films d’Arthur Harari, de Marine Atlan, d’Avril Besson et de Félix de Givry témoignent de la vitalité du jeune cinéma français.

Cette année, le 79e Festival de Cannes est marqué par le paradoxe d’accueillir de très nombreux films français, dont un tiers de la sélection officielle, tout en étant dépourvu de la présence de la plupart des grands noms du cinéma français, que le festival a d’ailleurs largement contribué à faire reconnaître par le passé. Le corollaire logique de cette situation est la possibilité de découvertes de nouveaux noms. Toutes sections confondues, on trouve en effet sur la Croisette des propositions de cinéma plus que prometteuses et même très accomplies.

Il a déjà été fait mention ici de Mauvaise étoile (de Lola Cambourieu et Yann Berlier) et de Cœur secret (réalisé par Tom Fontenille), deux belles découvertes faites dans le cadre de la sélection ACID, en début de manifestation. Dans l’attente de Notre salut, le deuxième long-métrage d’Emmanuel Marre (en compétition), puis du troisième film de Léa Mysius, Histoires de la nuit, qui clora la compétition officielle, au moins quatre autres titres renforcent cet aspect de l’offre cannoise en 2026.

«L’Inconnue», d’Arthur Harari (en compétition)

Déjà réalisateur de deux films remarqués, Diamant noir (2016) et surtout le très beau Onoda, 10.000 nuits dans la jungle (2021), par ailleurs coscénariste d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (2024), acteur notamment dans Le Procès Goldman de Cédric Kahn (2023)et coauteur reconnu de bandes dessinées (avec son frère Lucas), Arthur Harari n’est pas précisément un nouveau venu.

Il n’empêche que son Inconnue consacre son accomplissement comme cinéaste de première magnitude. L’ambition du film, inspiré de la BD Le Cas David Zimmerman (2024), qu’il a coécrite avec son frère, également coscénariste du long-métrage, est aussi évidente que le résultat est troublant. D’un album dessiné à un écran de cinéma, il est évident de dire que le changement majeur est la présence des corps. Or, c’est très exactement le sujet du film.

Si Niels Schneider, sombre et tendu, masculin et fragile, impose la présence d’une apparence mâle et mal en point, habitée par une très jeune fille, c’est plus encore Léa Seydoux qui impressionne.

Celui-ci repose sur un parti pris de pure fiction. David (Niels Schneider) est un homme jeune et renfermé, un photographe absorbé par une quête des traces du passé et du passage du temps. Au cours d’une fête très débridée, il absorbe une substance qu’un inconnu lui a proposée. Juste après, il aperçoit dans la foule une jeune femme vue quelques jours auparavant et dont la présence l’avait assez impressionné pour qu’il essaie de la suivre, après l’avoir photographiée.

À la suite d’une étreinte passionnée, il se réveille dans la peau de cette personne dont on apprendra qu’elle se prénomme Eva (Léa Seydoux). David dans le corps d’Eva rencontrera ensuite Malia (Lilith Grasmug), une adolescente qui est, elle, dans la peau de David. Ces deux êtres doubles se lancent dans une longue quête, à la fois pour comprendre ce qui a pu se produire, qui d’autre aurait subi la même mutation et comment échapper à ce sort.
Au centre, David (Niels Schneider), du temps où il était le seul à ne pas se déguiser. | © bathysphere - To Be Continued - Pathé Films - France 2 Cinéma - Ascent Film - 2632-7197 Québec Inc.

Au centre, David (Niels Schneider), du temps où il était le seul à ne pas se déguiser. | Pathé Films

Jeu sur le trouble identitaire et l’appartenance genrée, L’Inconnue est aussi une odyssée émotionnelle, où ce qu’éprouvent les protagoniste est considéré pour sa charge affective, aussi bien que comme ingrédient d’une méditation à la fois sur ce par quoi on se définit, pour soi-même et dans le regard des autres, et sur ce qui stabilise et rend pertinent un personnage de fiction.

Cette quête à la fois très physique et très abstraite est portée par la puissance d’incarnation des deux interprètes principaux. Et si Niels Schneider, sombre et tendu, masculin et fragile, impose la présence de cette apparence mâle et mal en point, habitée par une très jeune fille, c’est plus encore Léa Seydoux qui impressionne.

Si ni sa beauté ni son talent ne sont des découvertes, on la retrouve ici avec un corps sensiblement plus lourd que lors de ses précédentes nombreuses apparitions à l’écran. Le fait qu’elle a tourné le film juste après avoir accouché en est l’explication technique, qui ne change rien au choix, aujourd’hui tout à fait évitable, d’une telle image d’elle.

Cette modification, montrée clairement (une fois) mais ensuite présente, ce décalage par rapport aux canons dominants de la séduction féminine et par rapport à l’image établie de l’actrice renforcent et rendent plus mobile encore cette Eva/David, figure à jamais mystérieuse et émouvante qu’on hésite à nommer. Et cette hésitation est au cœur de la troublante beauté de L’Inconnue.
Léa Seydoux dans L'Inconnue, d'Arthur Harari. | © bathysphere - To Be Continued - Pathé Films - France 2 Cinéma - Ascent Film - 2632-7197 Québec Inc.

Léa Seydoux, qui n’habite par l’imag d’elle-même produite par ses précédents films/ Pathé Films

«La Gradiva», de Marine Atlan (Semaine de la critique)

Le premier long-métrage de Marine Atlan est lui aussi construit sur la question des apparences, mais d’une façon bien différente. Le début, qui accompagne une classe de lycéens français et leur professeure pour un voyage à Naples et à Pompéi (Campanie, sud de l’Italie), paraît d’abord reproduire les mécanismes classiques du film d’ados en groupe. Et s’il y aura bien la découverte de sentiments nouveaux, de rivalités, de séductions, de copinages venus de l’enfance et la curiosité d’un monde à découvrir et à habiter, La Gradiva ne cesse de s’enrichir de nouvelles tonalités.

Autour de Toni, dont la grand-mère vient de la région où les élèves sont logés, jeune homme travaillé par des élans contradictoires, de Suzanne, de Jame et de la prof qui accompagne le groupe, prolifèrent de multiples autres approches. Elle sont nourries d’une relation documentaire à la ville, très présente et très bien filmée, de tout un assortiment de ressorts activés par diverses façons d’utiliser la parole et par le rôle décisif de cette archive physique impressionnante qu’est le site même de Pompéi.Suzanne (Suzanne Gerin) et Toni (Colas Quignard), deux lycéen·nes dans les hauts et les bas d'une découverte qui n'est pas que de la vieille ville de Naples. | Tandem

Suzanne (Suzanne Gerin) et Toni (Colas Quignard), deux lycéen·nes dans les hauts et les bas d’une découverte qui n’est pas que de la vieille ville de Naples. | Tandem

La jeunesse des protagonistes –de fêtes en moments intimes– et la mort des victimes de l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C., gravée dans la lave et le mythe, multiplient les puissances d’évocation de situations dont le réalisme se teinte du magie très concrète. Riche en péripéties, La Gradiva trouve son élan dans la manière généreuse et inquiète avec laquelle Marine Atlan filme une beauté disponible à la violence des rapports humains, qui fait exister un film très plein et dont les échos se perpétuent longtemps.

«Les Matins merveilleux», d’Avril Besson (Séances spéciales)

Cette fois, l’identité et les apparences, on les verra être mises en jeu explicitement un peu après. Mais d’emblée, il y a ce personnage sans attribut très remarquable et dont il émane un puissant rayonnement poétique et comique. C’est le grand talent d’India Hair, perceptible dans nombre de films dans lesquels elle joue, mais rarement aussi évidemment et complètement mis en valeur.

Charlie, le personnage qu’elle interprète, vient de trouver morte sa grand mère. Il faut partir, elle part. Avec des vinyles disco dans le coffre de sa Volkswagen Coccinelle en guise de prétexte et un ancien ami ou peut-être amant de Maman comme très hypothétique destinataire, là-bas dans une station balnéaire méditerranéenne, quasi déserte hors saison.Charlie (India Hair) et Marina (Raya Martigny), une rencontre qui ouvre sur bien des découvertes. | Arizona Distribution

Charlie (India Hair) et Marina (Raya Martigny), une rencontre qui ouvre sur bien des découvertes. | Arizona Distribution

Et voilà. Non pas qu’il ne se passera plus rien dans Les Matins merveilleux. Au contraire, Charlie croise le chemin de plein de personnages succulents et attachants, à commencer par Marina (Raya Martigny), adorable barmaid trans, et l’impressionnant roi du disco de Cavalaire-sur-Mer (Var), que campe Éric Cantona avec un sens du burlesque qui sait accueillir la grâce.

Les stations touristiques hors saison inspirent décidément le jeune cinéma français, après les montagnes alpestres de Laurent dans le vent (2025) et les plages azuréennes d’Affection affection (2026). Celle de la petite ville varoise nourrit des rencontres attachantes, qui déjouent les clichés pour partager sourire, chansons et émotions. Cela semble peu, mais c’est une impressionnante et très réjouissante réussite, faite d’incessants surgissements et d’une disponibilité à ce qui ferait que la vie vaudrait d’être vécue.

«Adieu monde cruel», de Félix de Givry (Semaine de la critique)

Ici, Les apparences sont qu’Otto, ne supportant plus le harcèlement infligé par quelques élèves de sa classe de troisième, a mis fin à ses jours. Tandis que les adultes gèrent cette triste circonstance, il en faudra plus pour empêcher Léna, qui aime Otto, de mettre en place ce qui est nécessaire, et Otto de vivre des aventures heureuses au bord de la Manche, dans un squat où l’accueille un jeune sage.

C’est un conte assez fantastique et au moins aussi réaliste, cela vibre et intrigue. Premier film de Félix de Givry, Adieu monde cruel traverse avec hardiesse et légèreté une longue histoire du cinéma consacré à la sortie de l’enfance, écoute ce qui résonne de courage et d’angoisse chez ses jeunes protagonistes, fait souvent sourire.

Débuté par une course-poursuite, continué avec une échappée et des trajectoires qui cherchent à inventer la possibilité de se rencontrer, ce premier film attentif aussi à ce qui circule ou se bloque dans une petite ville d’aujourd’hui est le plus prometteur des mouvements.

Otto (Milo Machado-Graner), un jeune suicidé plein d'avenir. | Diaphana Distribution

Otto (Milo Machado-Graner), un jeune suicidé plein d’avenir. | Diaphana Distribution

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