Arthur Harari : « J’ai beaucoup écouté les réactions que suscitait L’Inconnue »

Son troisième long métrage, L’Inconnue, a été un des événements de la compétition officielle du dernier Festival de Cannes, et est sorti en salles fin août. Selon une approche assez inhabituelle, Arthur Harari revient ici sur son film dans l’après-coup d’un accueil contrasté, qui a suscité un grand enthousiasme d’une partie des spectateurs, et des réserves fortes chez d’autres.

Avec ce recul, et alors que L’Inconnue est présenté dans de nombreux festivals internationaux, le cinéaste met en partage ses choix et ses interrogations, et commente les dispositifs qui accompagnent la production et la circulation des films dans l’environnement actuel. Désormais hors du processus classique d’accompagnement promotionnel, celui qui, avec le thriller Diamant noir (2016) et le film de guerre tourné au Japon Onoda (2021), mais aussi comme coscénariste d’Anatomie d’une chute de Justine Triet et comme acteur du Procès Goldman de Cédric Kahn, s’est imposé comme une figure de premier plan du cinéma français contemporain aide à interroger les ressorts d’une pratique, d’un système et d’un projet artistique. J-M. F.

Au moment où nous nous rencontrons, cela fait trois semaines que L’Inconnue est sorti en salles, trois mois qu’il a été montré à Cannes. Diriez-vous que vous avez appris des choses sur votre film ?
Ah oui, j’ai appris des choses. J’ai commencé par apprendre assez brutalement qu’il était… clivant, comme on dit. Je ne l’avais pas anticipé, alors que ça paraît maintenant normal. Il y a eu des gens qui ont vraiment rejeté le film, j’ai éprouvé le contraste entre celles et ceux qui vivent quelque chose d’extrêmement fort, et qui, par ailleurs, trouvent le film hyper stimulant en termes de cinéma, et d’autres pour qui le film a quelque chose de repoussant. Ils en veulent aussi au film de son rapport à la transparence, ou plutôt à l’opacité. Il se crée une césure entre ceux qui aiment ce genre d’expérience et qui vont la nourrir eux-mêmes, la percevoir comme une stimulation, et ceux qui vont reprocher au film de ne pas être assez clair. Disons que j’ai compris que le film avait une certaine radicalité, ce que je n’avais pas mesuré en le faisant. J’ai beaucoup lu et écouté les réactions que suscitait L’Inconnue et je me suis rendu compte à quel point le film produisait des réceptions extrêmement diffractées.

Vous ressentez une différence avec ce qui s’était passé pour vos précédents films ?
C’est très nouveau, sur mes autres films, et aussi à propos d’Anatomie d’une chute, il y avait un éventail assez réduit, les réactions pouvaient se résumer à deux ou trois grands blocs d’opinions et d’interprétation. L’Inconnue a suscité quelque chose de beaucoup plus varié, qui est assez déstabilisant, mais aussi très riche. Et qui, effectivement, m’apprend des choses sur le film. Cela s’est manifesté dans certaines critiques, mais aussi grâce à des commentaires de spectateurs à l’issue des projections et par des messages envoyés par des amis. Ils m’ont fait voir des aspects du film que je n’avais pas forcément perçus mais qui sont dans la logique de ce que j’ai voulu faire. Comme si le film avait aussi une dimension inconsciente. Sans doute tous les films ont d’une certaine façon un inconscient, mais celui-ci est plus ou moins actif, plus ou moins dense, L’Inconnue est très chargé à cet égard. Il y a pour moi quelque chose d’à la fois très vivant et assez troublant dans ce phénomène.

J’ai beaucoup aimé le film, mais je suis étonné que vous soyez pris au dépourvu par les réactions de rejet. Durant toute la fabrication, personne ne vous avertit de cette possibilité, plus que probable ?
Si, le monteur, Laurent Sénéchal, dont je suis très proche. Il me disait : « Le film ne plaira pas à tout le monde. » Mais quand je suis plongé dans un projet, je m’y investis tellement que, de l’intérieur, en le fabriquant, j’ai l’impression que le chemin va pouvoir être emprunté par tout le monde. Il y a sans doute une forme d’aveuglement, parce que je suis trop près, mais il est possible que cet état soit nécessaire. En tout cas, il ne faut pas croire que pour autant je m’isole dans une bulle, pendant la fabrication je demande, j’écoute. Nous avons beaucoup montré le film durant la phase de montage, il fallait qu’on puisse tester ce que les gens se racontaient en le voyant, alors que le film lui-même ne dit jamais très clairement pourquoi ce qui se passe advient. Et au cours du montage, personne ne nous a dit que pour eux il y avait un problème.

De même, il n’y a eu aucun retour négatif ou même inquiet de la part de Pathé, le grand groupe qui produit et distribue le film, y compris de la part du patron, Jérôme Seydoux, qui l’a vu quand il était entièrement terminé et a dit l’avoir beaucoup aimé. Personne, ni en salle de montage, ni dans l’équipe Pathé, ne nous a dit : « Il y a quelque chose d’opaque dans le film, et ça peut être un problème. » J’avais beaucoup travaillé sur jusqu’où on pouvait aller dans ce qu’on n’explique pas, sachant que la bande dessinée est plus explicite[1]. Lors des projections test, soit les gens comprenaient ce qu’on essayait de faire comprendre, c’est-à-dire qu’il y aurait une entité qui passe de corps en corps, soit ils ne le saisissaient pas vraiment, et ça ne leur posait pas de problème.

Au-delà du fait que cela nuit inévitablement au succès commercial du film, trouvez-vous souhaitable qu’un film suscite ce clivage ?
J’ai toujours voulu, et toujours cru faire un film s’adressant à tout le monde, il n’y a jamais eu une volonté de s’éloigner des spectateurs, ou de les provoquer. Mais ensuite, il me semble qu’il y a une logique dans ce processus. Par exemple, tout au long de la fabrication de L’Inconnue, puis de la préparation de sa sortie, j’avais à l’esprit deux films que j’aime beaucoup et qui étaient à mes yeux des références, également du fait de leur reconnaissance par le public : Under the Skin de Jonathan Glaser et It Follows de David Robert Mitchell. En fait, très loin de l’idée que je m’en faisais, il s’avère qu’ils ont reçu l’un et l’autre un accueil très limité en termes de box-office, au même niveau que le nombre d’entrées en salles qu’est parti pour obtenir mon film[2]. Mais ils jouissent désormais d’une immense réputation, ils ont joué un rôle décisif dans le parcours de leurs auteurs, et ils sont finalement rentables sur le temps long, et importants dans le cinéma contemporain. La question des entrées ne m’est pas du tout indifférente, mais ce qu’est le film et ce qu’il produit me va, sa force de déstabilisation me plaît. Ce sont les mêmes raisons qui font que certains spectateurs le rejettent et que d’autres en sont secoués, habités, voire bouleversés. Par ailleurs, certains commentaires critiques me semblent légitimes, et m’intéressent.

Comme par exemple ?
Par exemple que le film souffrirait de commencer d’emblée dans la dépression, et que la dissociation qui est produite par le changement de corps plonge les personnages, et notamment le personnage principal, David, dans une expérience traumatique, mais qui affecte quelqu’un qui était déjà dans un état dépressif. Un ami m’a dit : « Est-ce que le film n’aurait pas gagné à s’ouvrir avec un personnage moins explicitement mal dans sa peau, déjà dans une solitude absolue ? » Il faisait la comparaison avec Profession : Reporter d’Antonioni, qui est évidemment un film influent pour moi, et qu’on peut aussi voir comme un film sur la dépression, la perte d’identité et une sorte de mort à soi-même. Mais même si on voit bien que Nicholson n’est pas bien dans sa peau au début, le point de départ est moins sombre et moins fermé.

Un autre ami a aussi insisté sur la tonalité constamment sombre du film, alors même qu’il s’y produit beaucoup d’événements, de rebondissements. Cela a à voir avec le motif de la dépression, qui habite tout le film, mais pose aussi des questions de dramaturgie. Je n’ai jamais voulu que le film lui-même soit déprimant, bien au contraire. Le déroulement des péripéties, et la manière dont elles sont filmées, fait que ceux qui adhèrent à L’Inconnue le vivent à l’inverse comme extrêmement stimulant. À mes yeux, c’est aussi un film d’aventure. Une aventure sombre, mais où les personnages se déplacent, sont déplacés, vont de surprise en surprise, vivent quelque chose d’extraordinaire. Cette dimension-là, pour moi, est vivante, pas du tout mortifère ou morbide. Mais cela m’intéresse d’explorer l’articulation entre ces deux approches, ces deux perceptions.

Ce sentiment, qui a pu provoquer un rejet, est peut-être à rattacher à votre attachement à Kafka, comme une sorte de surmoi ?
Absolument. Il y a ça chez Kafka, c’est sûr.

Ce que fait Léa Seydoux dans L’Inconnue est exceptionnel mais, en théorie, aurait-il été envisageable que le personnage principal soit joué par une actrice qui n’aurait pas son statut de star ? Ou ce qu’elle apporte avec elle avant même que le film ne commence fait-il partie de la proposition ?
Je ne me suis pas posé la question, donc c’est difficile de répondre. Mon envie de faire ce film vient du fait d’avoir vu Léa Seydoux dans France de Bruno Dumont, je l’ai trouvée géniale, au même moment où mon frère Lucas me parlait de l’histoire qu’il avait en tête pour cette BD. J’ai participé à l’écriture de la bande dessinée avec d’emblée un désir de film, et d’un film dont elle serait l’interprète. Avant d’être sûr qu’elle ferait le film, je me suis quand même demandé qui d’autre pourrait interpréter le rôle si elle refusait ou ne pouvait pas, mais je ne voyais personne en France, absolument personne. Personne d’autre que j’avais envie de filmer. J’avais quelques pistes à l’étranger, mais je savais que ce n’était pas possible, pour des raisons de financement il fallait que ce soit un film en français.

Mais de fait il s’agit aussi d’un film sur une star, sur une icône.
Absolument. Nicolas Anthomé, mon producteur, et moi avons été très tôt conscients qu’une des dimensions du projet consistait à travailler autour de ce qu’est une star, l’aura de la star, ce qu’il y a à la fois de puissant et de figé dans une image incarnée. Rares sont les actrices françaises d’aujourd’hui qui puissent porter ça, qui possèdent cette aura-là. En outre, Léa, qui est une formidable actrice, a ce statut de star iconique et simultanément c’est une comédienne qui déplaît plus qu’elle ne plaît en France. Fréquemment ses films ne marchent pas. C’est très particulier. Elle a souvent fait des choix de films radicaux, on ne la voit pratiquement jamais dans des films français grand public. Alors qu’à l’étranger, elle représente quelque chose de différent, elle est bien plus largement appréciée, elle a un statut international sans beaucoup d’équivalent parmi les actrices françaises. C’est vraiment un paradoxe, qui est peut-être aussi en partie lié, en France, à son origine, à son statut social. Elle est célèbre mais pas populaire.

Un article paru au moment de la sortie du film disait que vous ne faites pas du cinéma français, affirmation qui m’a laissé perplexe. Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas du tout d’accord. Pour moi, L’Inconnue est un film très français. Sans doute cette formule se référait à un cliché injuste à propos du cinéma français, ou du cinéma d’auteur français, soi-disant composé de films reposant sur des dialogues dans des appartements bourgeois parisiens. Cela n’a jamais été une caractéristique massive même si ça a existé, et parfois avec de très beaux résultats. Mais il me semble que le cinéma français de la période récente est de plus en plus diversifié. Pour moi, la caractéristique principale du cinéma français est qu’il peut permettre à peu près tous les prototypes. Il joue à la fois sur le film de genre, le film intimiste, l’expérimental avec éventuellement une ou des stars, des films déstabilisants, des films âpres esthétiquement… Si on dit que je ne fais pas du cinéma mainstream, du cinéma pour prime time à la télévision, je peux comprendre, même si je ne cherche pas la marginalité.

Ce qui me plaît avec le cinéma français contemporain, c’est que tout peut arriver. Bon, je mentirais en disant que j’ai des enthousiasmes toutes les semaines pour des films, mais je trouve qu’en France il y a plus de choses stimulantes qu’ailleurs en ce moment. Et j’ai l’impression de m’inscrire dans une continuité historique…

La lignée Jean Renoir-Maurice Pialat, que vous avez souvent citée…
Oui, absolument, Renoir-Pialat, mais aussi Jean Eustache, Chantal Akerman, il y a quand même là une espèce de bain dans lequel je me reconnais. Et aussi Robert Bresson.

Je suis heureux que vous le citiez, en voyant L’Inconnue j’ai beaucoup songé à lui, avec cette façon de faire de la métaphysique avec des éléments très concrets, très matériels.
Absolument. Et une personne responsable du New York Film Festival en voyant le film m’avait dit : « C’est un body swap bressonnien[3] ». Cela me convenait très bien, d’autant mieux que je n’y ai jamais pensé en faisant le film. Donc il existe bien une lignée du cinéma français toujours vive, elle a pu connaître des reflux, elle n’a de toute façon jamais été majoritaire. Mais ce fil a toujours couru, et moi, je me suis toujours senti lié à cette histoire-là.

Faites-vous aussi partie d’organisations professionnelles, de ce qui structure le milieu sur un plan plus collectif ?
Non. J’ai été brièvement à la SRF (Société des réalisateurs de films) il y a quelques années, mais en fait, j’étais juste inscrit. (…)

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À voir au cinéma: «L’Inconnue» d’Arthur Harari

Vertige du double: une image d’Eva (Léa Seydoux) photographiée par celui qui aura bientôt ce visage et ce corps.

Grâce à la présence à l’écran de ses interprètes, le film fusionne le fantastique et le réalisme pour inventer un mystère incandescent.

L’Inconnue d’Arthur Harari, avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Lilith Grasmug, Valérie Dreville, Radu Jude. Durée: 2h20. Sortie le 26 août 2026. Séances

D’abord il y a lui, David. Mais est-il vraiment là, cet homme jeune, sombre, maigre, au regard brûlant? Reclus chez lui le plus souvent, il sort pour photographier des espaces urbains sans âme, qu’il semble hanter comme un fantôme.

Le film est commencé, mais le ressort dramatique qui l’anime ne s’est pas encore enclenché. Cet être en suspens, sa relation à ces rues et ces bâtiments sans charme, le lien avec un absent dont son appareil enregistre les traces, participent de cette mise en mouvement, intriguée, disponible, que L’Inconnue suscite chez le spectateur ou la spectatrice.

Une jeune femme passe. Il la photographie. Le début d’une histoire? Non. Ou alors…

Après cette ouverture flottante, soudain les affects s’intensifient à l’occasion d’une immense fête collective, bal masqué de masse où erre David, le seul à ne pas être déguisé. Personne ne le regarde. Sauf nous, le public du film. Et puis de nouveau elle, cette femme croisée dans un parc.

Deux fois le regard-caméra de David (Niels Schneider): ainsi s'ouvrent à la fois un lien et un abîme avec les spectateurs. | Pathé Distribution
Deux fois le regard-caméra de David (Niels Schneider): ainsi s’ouvrent à la fois un lien et un abîme avec les spectateurs. | Pathé Distribution

Mystérieuse et banale, la situation qui va éclore entre eux vaut aussi comme métaphore d’une relation entre spectateur et personnage de fiction: alors qu’ils ne se connaissent pas, qu’un dispositif collectif (la fête, le spectacle) vient d’organiser leur rencontre, ils font l’amour.

Rapport intense, fusionnel, qui vaut aussi pour ce transfert curieux, constamment répété, qui fait adhérer tout un chacun, toute une chacune, à des figures que dès la première rencontre nous reconnaissons sans les connaitre: Ulysse, Emma Bovary, Spiderman, Daenerys, Antoine Doinel…

Que s’est-il passé? Qu’est-ce qui va se passer?

Après un moment d’intense fusion érotique, à l’image, c’est elle qui demeure, Eva. Mais ce n’est pas Eva, c’est l’image d’Eva, l’apparence d’Eva, le corps d’Eva. Celui qui est là, même si on ne le voit plus, c’est toujours David. Que s’est-il passé? Et qu’est-ce qui va se passer?

À la seconde question, le film comme tout récit apportera ses réponses, multiples péripéties où prendront place David dans le corps d’Eva, une jeune fille nommée Malia (Lilith Grasmug) qui se retrouvera dans le corps de David, et aussi la mère de David, le père de Malia… Croisant mélodrame et fantastique, L’Inconnue ne cesse de ricocher sur de multiples péripéties.

Mais à la première question, contrairement à ce qui se produit presque toujours, le troisième film d’Arthur Harari n’apporte aucune réponse. Là agit ce que désigne le titre, titre dont les sens sont multiples, mais qui renvoie entre autres à ce qu’on nomme une inconnue dans une équation.

David découvre son reflet, reflet où Léa Seydoux s'expose au miroir d'une caméra qui la filme comme jamais. |Pathé Distribution
David découvre son reflet, reflet où Léa Seydoux s’expose au miroir d’une caméra qui la filme comme jamais. |Pathé Distribution

Une équation qui se serait faite corps, qui se serait faite chair. Cette incarnation, au plein sens du mot, est aussi le processus qui transforme ce qui fut d’abord une bande dessinée, Le Cas David Zimmerman, cosignée par les frères Arthur et Lucas Harari.

Si l’œuvre écrite et graphique tournait autour d’une énigme, sa transformation par l’opération non pas du Saint-Esprit mais du cinéma engendre un mystère.

L’énigme demeure, et circule tout au long du film. Elle se décline sur les enjeux d’identité, de genre, de dépendance du regard des autres. Et aussi de définition d’un personnage de fiction. Immenses questions, donc. Mais le mystère est d’une autre nature, plus essentielle, plus obscure, plus troublante.

Beauté et courage d’une actrice

Ce mystère se déploie grâce à la matérialité des présences physiques des deux interprètes principaux. Niels Schneider, masculin et fragile, tient le pari de cette apparence mâle et mal en point qui sera habitée par une très jeune fille.

Mais l’alchimie du film s’accomplit surtout à travers la manière dont Léa Seydoux habite l’écran. Ni sa beauté ni son talent ne sont des découvertes, mais ce qu’elle accomplit cette fois est inédit. (…)

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Cannes 2026, jour 7: «L’Inconnue», «La Gradiva», «Les Matins merveilleux», «Adieu monde cruel»

Dans le bain du révélateur, l’image d’une jeune femme (Léa Seydoux), objet du désir du photographe ou autoportrait prémonitoire de celui-ci?

Jouant chacun d’une façon singulière avec la question des apparences, les films d’Arthur Harari, de Marine Atlan, d’Avril Besson et de Félix de Givry témoignent de la vitalité du jeune cinéma français.

Cette année, le 79e Festival de Cannes est marqué par le paradoxe d’accueillir de très nombreux films français, dont un tiers de la sélection officielle, tout en étant dépourvu de la présence de la plupart des grands noms du cinéma français, que le festival a d’ailleurs largement contribué à faire reconnaître par le passé. Le corollaire logique de cette situation est la possibilité de découvertes de nouveaux noms. Toutes sections confondues, on trouve en effet sur la Croisette des propositions de cinéma plus que prometteuses et même très accomplies.

Il a déjà été fait mention ici de Mauvaise étoile (de Lola Cambourieu et Yann Berlier) et de Cœur secret (réalisé par Tom Fontenille), deux belles découvertes faites dans le cadre de la sélection ACID, en début de manifestation. Dans l’attente de Notre salut, le deuxième long-métrage d’Emmanuel Marre (en compétition), puis du troisième film de Léa Mysius, Histoires de la nuit, qui clora la compétition officielle, au moins quatre autres titres renforcent cet aspect de l’offre cannoise en 2026.

«L’Inconnue», d’Arthur Harari (en compétition)

Déjà réalisateur de deux films remarqués, Diamant noir (2016) et surtout le très beau Onoda, 10.000 nuits dans la jungle (2021), par ailleurs coscénariste d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (2024), acteur notamment dans Le Procès Goldman de Cédric Kahn (2023)et coauteur reconnu de bandes dessinées (avec son frère Lucas), Arthur Harari n’est pas précisément un nouveau venu.

Il n’empêche que son Inconnue consacre son accomplissement comme cinéaste de première magnitude. L’ambition du film, inspiré de la BD Le Cas David Zimmerman (2024), qu’il a coécrite avec son frère, également coscénariste du long-métrage, est aussi évidente que le résultat est troublant. D’un album dessiné à un écran de cinéma, il est évident de dire que le changement majeur est la présence des corps. Or, c’est très exactement le sujet du film.

Si Niels Schneider, sombre et tendu, masculin et fragile, impose la présence d’une apparence mâle et mal en point, habitée par une très jeune fille, c’est plus encore Léa Seydoux qui impressionne.

Celui-ci repose sur un parti pris de pure fiction. David (Niels Schneider) est un homme jeune et renfermé, un photographe absorbé par une quête des traces du passé et du passage du temps. Au cours d’une fête très débridée, il absorbe une substance qu’un inconnu lui a proposée. Juste après, il aperçoit dans la foule une jeune femme vue quelques jours auparavant et dont la présence l’avait assez impressionné pour qu’il essaie de la suivre, après l’avoir photographiée.

À la suite d’une étreinte passionnée, il se réveille dans la peau de cette personne dont on apprendra qu’elle se prénomme Eva (Léa Seydoux). David dans le corps d’Eva rencontrera ensuite Malia (Lilith Grasmug), une adolescente qui est, elle, dans la peau de David. Ces deux êtres doubles se lancent dans une longue quête, à la fois pour comprendre ce qui a pu se produire, qui d’autre aurait subi la même mutation et comment échapper à ce sort.
Au centre, David (Niels Schneider), du temps où il était le seul à ne pas se déguiser. | © bathysphere - To Be Continued - Pathé Films - France 2 Cinéma - Ascent Film - 2632-7197 Québec Inc.

Au centre, David (Niels Schneider), du temps où il était le seul à ne pas se déguiser. | Pathé Films

Jeu sur le trouble identitaire et l’appartenance genrée, L’Inconnue est aussi une odyssée émotionnelle, où ce qu’éprouvent les protagoniste est considéré pour sa charge affective, aussi bien que comme ingrédient d’une méditation à la fois sur ce par quoi on se définit, pour soi-même et dans le regard des autres, et sur ce qui stabilise et rend pertinent un personnage de fiction.

Cette quête à la fois très physique et très abstraite est portée par la puissance d’incarnation des deux interprètes principaux. Et si Niels Schneider, sombre et tendu, masculin et fragile, impose la présence de cette apparence mâle et mal en point, habitée par une très jeune fille, c’est plus encore Léa Seydoux qui impressionne.

Si ni sa beauté ni son talent ne sont des découvertes, on la retrouve ici avec un corps sensiblement plus lourd que lors de ses précédentes nombreuses apparitions à l’écran. Le fait qu’elle a tourné le film juste après avoir accouché en est l’explication technique, qui ne change rien au choix, aujourd’hui tout à fait évitable, d’une telle image d’elle.

Cette modification, montrée clairement (une fois) mais ensuite présente, ce décalage par rapport aux canons dominants de la séduction féminine et par rapport à l’image établie de l’actrice renforcent et rendent plus mobile encore cette Eva/David, figure à jamais mystérieuse et émouvante qu’on hésite à nommer. Et cette hésitation est au cœur de la troublante beauté de L’Inconnue.
Léa Seydoux dans L'Inconnue, d'Arthur Harari. | © bathysphere - To Be Continued - Pathé Films - France 2 Cinéma - Ascent Film - 2632-7197 Québec Inc.

Léa Seydoux, qui n’habite par l’imag d’elle-même produite par ses précédents films/ Pathé Films

«La Gradiva», de Marine Atlan (Semaine de la critique)

Le premier long-métrage de Marine Atlan est lui aussi construit sur la question des apparences, mais d’une façon bien différente. Le début, qui accompagne une classe de lycéens français et leur professeure pour un voyage à Naples et à Pompéi (Campanie, sud de l’Italie), paraît d’abord reproduire les mécanismes classiques du film d’ados en groupe. Et s’il y aura bien la découverte de sentiments nouveaux, de rivalités, de séductions, de copinages venus de l’enfance et la curiosité d’un monde à découvrir et à habiter, La Gradiva ne cesse de s’enrichir de nouvelles tonalités.

Autour de Toni, dont la grand-mère vient de la région où les élèves sont logés, jeune homme travaillé par des élans contradictoires, de Suzanne, de Jame et de la prof qui accompagne le groupe, prolifèrent de multiples autres approches. Elle sont nourries d’une relation documentaire à la ville, très présente et très bien filmée, de tout un assortiment de ressorts activés par diverses façons d’utiliser la parole et par le rôle décisif de cette archive physique impressionnante qu’est le site même de Pompéi.Suzanne (Suzanne Gerin) et Toni (Colas Quignard), deux lycéen·nes dans les hauts et les bas d'une découverte qui n'est pas que de la vieille ville de Naples. | Tandem

Suzanne (Suzanne Gerin) et Toni (Colas Quignard), deux lycéen·nes dans les hauts et les bas d’une découverte qui n’est pas que de la vieille ville de Naples. | Tandem

La jeunesse des protagonistes –de fêtes en moments intimes– et la mort des victimes de l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C., gravée dans la lave et le mythe, multiplient les puissances d’évocation de situations dont le réalisme se teinte du magie très concrète. Riche en péripéties, La Gradiva trouve son élan dans la manière généreuse et inquiète avec laquelle Marine Atlan filme une beauté disponible à la violence des rapports humains, qui fait exister un film très plein et dont les échos se perpétuent longtemps.

«Les Matins merveilleux», d’Avril Besson (Séances spéciales)

Cette fois, l’identité et les apparences, on les verra être mises en jeu explicitement un peu après. Mais d’emblée, il y a ce personnage sans attribut très remarquable et dont il émane un puissant rayonnement poétique et comique. C’est le grand talent d’India Hair, perceptible dans nombre de films dans lesquels elle joue, mais rarement aussi évidemment et complètement mis en valeur.

Charlie, le personnage qu’elle interprète, vient de trouver morte sa grand mère. Il faut partir, elle part. Avec des vinyles disco dans le coffre de sa Volkswagen Coccinelle en guise de prétexte et un ancien ami ou peut-être amant de Maman comme très hypothétique destinataire, là-bas dans une station balnéaire méditerranéenne, quasi déserte hors saison.Charlie (India Hair) et Marina (Raya Martigny), une rencontre qui ouvre sur bien des découvertes. | Arizona Distribution

Charlie (India Hair) et Marina (Raya Martigny), une rencontre qui ouvre sur bien des découvertes. | Arizona Distribution

Et voilà. Non pas qu’il ne se passera plus rien dans Les Matins merveilleux. Au contraire, Charlie croise le chemin de plein de personnages succulents et attachants, à commencer par Marina (Raya Martigny), adorable barmaid trans, et l’impressionnant roi du disco de Cavalaire-sur-Mer (Var), que campe Éric Cantona avec un sens du burlesque qui sait accueillir la grâce.

Les stations touristiques hors saison inspirent décidément le jeune cinéma français, après les montagnes alpestres de Laurent dans le vent (2025) et les plages azuréennes d’Affection affection (2026). Celle de la petite ville varoise nourrit des rencontres attachantes, qui déjouent les clichés pour partager sourire, chansons et émotions. Cela semble peu, mais c’est une impressionnante et très réjouissante réussite, faite d’incessants surgissements et d’une disponibilité à ce qui ferait que la vie vaudrait d’être vécue.

«Adieu monde cruel», de Félix de Givry (Semaine de la critique)

Ici, Les apparences sont qu’Otto, ne supportant plus le harcèlement infligé par quelques élèves de sa classe de troisième, a mis fin à ses jours. Tandis que les adultes gèrent cette triste circonstance, il en faudra plus pour empêcher Léna, qui aime Otto, de mettre en place ce qui est nécessaire, et Otto de vivre des aventures heureuses au bord de la Manche, dans un squat où l’accueille un jeune sage.

C’est un conte assez fantastique et au moins aussi réaliste, cela vibre et intrigue. Premier film de Félix de Givry, Adieu monde cruel traverse avec hardiesse et légèreté une longue histoire du cinéma consacré à la sortie de l’enfance, écoute ce qui résonne de courage et d’angoisse chez ses jeunes protagonistes, fait souvent sourire.

Débuté par une course-poursuite, continué avec une échappée et des trajectoires qui cherchent à inventer la possibilité de se rencontrer, ce premier film attentif aussi à ce qui circule ou se bloque dans une petite ville d’aujourd’hui est le plus prometteur des mouvements.

Otto (Milo Machado-Graner), un jeune suicidé plein d'avenir. | Diaphana Distribution

Otto (Milo Machado-Graner), un jeune suicidé plein d’avenir. | Diaphana Distribution

Cannes 2021, jour 2: 3 films, 3 Français, 3 fictions, 3 fois le réel

«Tout s’est bien passé» de François Ozon, «Ouistreham» d’Emmanuel Carrière et «Onoda» d’Arthur Harari, par-delà leurs immenses différences, sont directement transposés d’expériences vécues.

Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte
Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte

Plus prolifique que jamais, François Ozon, dont Été 85 figurait dans la sélection fantôme de 2020, revient en compétition avec Tout s’est bien passé.

Comme Grâce à Dieu l’avait fait à propos d’une bien réelle affaire de pédophilie dans l’Église catholique, il pourrait sembler que le cinéaste se confronte à un autre débat de société brûlant, celui de l’euthanasie, ou plus précisément ici de la possibilité pour un individu de décider de mourir.

 

Mais si le film renvoie assurément à cette question, c’est par l’intermédiaire d’une œuvre littéraire, même si pas une œuvre de fiction. L’écrivaine Emmanuèle Bernheim avait raconté dans le livre éponyme comment elle et sa sœur avaient été confrontées à la décision de leur père de mettre fin à ses jours après un AVC.

Littéraire par la qualité de l’écriture, romanesque par les ressorts dramatiques qu’il mobilisait, le livre était pourtant non seulement un récit de faits réels, mais un récit qui conservait les noms des personnes évoquées et de multiples éléments de leur biographie.

À cette béance entre réalité et narration qui redoublait et intensifiait celle entre refus de la mort d’un proche et compréhension de ses motivations à en finir (sans parler de l’obligation d’affronter les rigueurs de la loi, qui en France punit le recours à la mort assistée comme un meurtre) s’ajoutent, dans le film, l’écart entre le maintien de tous ces repères réels et le fait que les protagonistes sont évidemment des acteurs –et des acteurs tout à fait reconnaissables comme tels, à commencer par Sophie Marceau et André Dussolier dans les rôles d’Emmanuèle et d’André Bernheim.

 

Emmanuèle (Sophie Marceau) et son père (André Dusssolier). | Diaphana

L’actrice et l’acteur ont une (trop?) lourde charge à porter, tant les personnages qu’ils interprètent sont entièrement définis par des situations tragiques.

Toute la finesse de François Ozon consiste à faire de ce poids de drame –le drame personnel de chacune et chacun, le drame sinon collectif du moins commun d’affronter la fin de vie, pour soi-même ou pour un proche, et d’avoir à prendre des décisions sans retour– une sorte de balancier réglant un mouvement qui porte tout le film, et que rien ne semble pouvoir entraver.

C’est parce que, drame intimiste et psychologique tant qu’on voudra, Tout s’est bien passé est filmé comme un film d’action, action que ni les flashbacks ni les apartés autour de figures secondaires ne détournent de son cours, bien au contraire, que le film tient sa ligne de tension.

Il la tient d’autant mieux que, constamment aux côtés de celle par qui le récit arrive, on se doute bien de son terme, même sans avoir lu le livre. L’absence de véritable suspense quant au résultat, au bénéfice d’une attention au chemin qui sera parcouru, est ici la meilleure des ressources, à la fois narrative et authentique.

La sortie du film est annoncée le 22 septembre 2021.

Le vrai monde, qui peut le dire?

En ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Ouistreham d’Emmanuel Carrière est lui aussi à la fois directement inspiré de la réalité, et la transposition à l’écran d’un livre –Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas.

Mais le réalisateur écrivain ne se contente pas ici d’une adaptation de l’œuvre de l’écrivaine enquêtrice qui avait partagé durant des mois la vie de travailleuses précaires à Caen et dans sa banlieue.

 

Incarnée avec une sombre conviction par Juliette Binoche, remarquable, celle autour de qui se construit le film est confrontée à la fois aux conditions d’existence indignes de toutes les femmes auxquelles elle s’est mêlée sous une fausse identité, et au dilemme de cette fausseté même.

Mise en lumière précise et attentive d’innombrables sorts aussi réels et banals qu’atroces, Ouistreham interroge ce qu’il peut y avoir d’infranchissable entre le monde d’une écrivaine, même attentive et pleine d’empathie, et la réalité de toutes ces femmes travaillant dans des conditions de misère, d’humiliation et dans certains cas de violence physique, aujourd’hui en France. Et garde vive l’hypothèse qu’il s’agit de deux faces du même enjeu, qu’on résume (et dissimule) sous l’expression d’«inégalité sociale». (…)

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