Ulysse / Matt Damon et Athéna / Zendaya, mélange des genres entre star-système et usage déviant de la mythologie, avec divinité cosmétique.
La grande fresque hollywoodienne et spectaculaire inspirée du retour d’Ulysse est aussi une attaque contre ce que cachent ou minimisent les grands récits fondateurs de l’Occident.
Il y aurait deux a priori contradictoires. Quand Hollywood s’empare d’un des grands récits fondateurs, à peu près tous les exemples précédents incitent à une méfiance extrême. De la Bible aux mythes antiques ou aux contes et légendes du monde entier, la machine à spectacle a pratiquement toujours fait des monuments de kitsch, déformés sinon trahis pour en aplanir les complexités et les parts d’ombre.
Mais si avec L’Odyssée,il s’agit à n’en pas douter de l’industrie spectaculaire américaine (énormes moyens, technologies de pointe, casting truffé de stars), il s’agit aussi de Christopher Nolan. Soit le grand cinéaste qui, depuis l’intérieur du système, a prouvé depuis deux décennies combien il était capable de propositions passionnantes (Le Prestige, The Dark Knight, Inception).
Et c’est en effet ce qu’il accomplit ici à nouveau. Mais, paradoxalement, au vu de l’énormité de la machine spectaculaire mobilisée, plutôt sur un mode en mineur. Presque en contrebande. Du grand récit homérique, archi connu mais pas de tout le monde (et une production comme celle-ci doit viser tous ceux et toutes celles qui ne connaissent au mieux, comme Pénélope, que madame Cruz), Christopher Nolan fait une recomposition assez proche pour ne pas choquer frontalement qui porte un peu d’affection à l’histoire d’Ulysse contée par l’aède aveugle, sans s’y tenir plus que ça.
Disparue Nausicaa, tandis qu’apparaissent les Atrides (c’est vrai que c’est une bonne histoire aussi), etc. On n’en finirait pas de pointer les variantes. Mais on a bien, comme dans l’original, les méchants prétendants, le voyage de Télémaque avec Mentor, le cyclope, les sirènes… Donc ça va.

Mais ça va où? Ça va vers une brillantissime –justement parce que pas trop visible– déconstruction du grand récit, en une succession de fragments pas du tout chronologiques. Le père Homère, lui non plus, n’était guère adepte de la narration linéaire, donc nul sacrilège ici.
Mais la réorganisation des épisodes, l’attention variable accordée à tel ou tel aspect, sont bien cette fois celles de ce grand trafiquant de récit qu’est aussi l’auteur du encore simpliste Memento (2000)et de l’autrement perturbateur Tenet (2020).
La fin d’un monde, la fin du monde
Dans le monde du grand spectacle de masse, on a le droit de dérouter le spectateur, à condition qu’il ne s’ennuie pas. Donc, de combats XXL en grands tableaux sensuels dans le désert au bord de la mer (utilisation abusive et condamnable du Sahara occidental approprié par le Maroc) avec une dealeuse de charme (Charlize Theron en Calypso), de reconstitution graphique impressionnante où le cheval de Troie ressemble à la statue de la Liberté à la fin de La Planète des singes (dont le message était très proche de celui de Christopher Nolan) en effets spéciaux sophistiqués, il se passe toujours quelque chose d’impressionnant sur le très grand écran.
Pourtant on est loin du parcours héroïque de la fiction hollywoodienne classique, comme de la trajectoire du héros grec de retour vers Ithaque chantée par les anciens. Christopher Nolan, également auteur du scénario, fractionne le récit, ajoute des épisodes, en enlève. Il raconte, grosso modo, l’histoire d’Ulysse, mais il raconte surtout autre chose: a minima, la fin d’un monde (celui des antiques Achéens), mais plus assurément, la fin du monde (le nôtre).
Deux grandes séquences, assez tardives dans le déroulement des presque trois heures du film, explicitent cette dynamique funèbre plus ou moins secrètement à l’œuvre dans tout le film. Et, mieux, le contaminent entièrement et pour une part rétroactivement. Elles empoisonnent l’imagerie héroïque qui dominait depuis le début, même si Matt Damon prend grand soin de toujours laisser percevoir qu’il ne joue pas un type parfait, surpuissant et contrôlant tout de son esprit supérieur et de ses muscles stéroïdés numériquement.
C’est que, mine de rien, Christopher Nolan souligne combien l’un des grands récits fondateurs de la civilisation occidentale est aussi le récit d’un génocide, celui des habitants de Troie, présenté du point de vue des vainqueurs, c’est-à-dire des assassins. Avec comme artisan principal de leur victoire ce même Ulysse. Et avec pour vrai motif de la guerre de dix ans sur les rives du Moyen-Orient la domination économique et le profit, tiens donc.

Activée de manière malfaisante, la polémique sur la présence d’acteurs et d’actrices noir·es, dont Lupita Nyong’o dans les rôles d’Hélène et de Clytemnestre, n’a pas lieu d’être: L’Odyssée de Christopher Nolan ne reconstitue pas du tout la Grèce antique, ne prétend pas plus à l’authenticité historique que Pier Paolo Pasolini quand il tournait Médée (1969), film avec lequel le blockbuster entretient de singulières proximités.
Il raconte une histoire par et pour l’humanité d’aujourd’hui, à partir d’une légende qui a été diffusée bien au-delà du territoire auquel le destina peut-être un jour –il y a très longtemps– un poète aveugle.
Une vaste fresque funèbre
Et si le film s’est ouvert avec un carton indiquant qu’il se passe «en des temps d’apparences magiques» (n’est-ce pas le cas de toutes les époques, y compris la nôtre?), la mention régulière des dieux, voire l’apparition à deux ou trois reprises d’Athéna sous les traits de Zendaya, témoin navrée plus qu’actrice du sort de son favori, confirme que tout ça est bien une affaire d’humains et d’eux seuls. (…)