Sur les tables des cuisines, des traces d’héroïsme modeste longtemps gardées dans l’ombre.
À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal»
Les documentaires de Marie Dumora, Christian Philibert et Robert Morin explorent des formes singulières afin d’évoquer la mémoire de la 2ᵉ guerre mondiale pour les deux premiers, le grand cycle de la nature pour le troisième.
«La Ligne bleue», de Marie Dumora
Une cicatrice rose dans la montagne. Des milliers d’hommes y sont morts. On ne comprend pas d’abord, la caméra dans la voiture longe cette route de campagne paisible. Une femme raconte.
Le nouveau film de Marie Dumora est un étrange voyage dans le temps et la douleur, autant que dans l’espace. Par glissements successifs, La Ligne bleue s’approche. Ce mouvement, qui va de la carrière au camp du Struthof, l’unique camp de concentration nazi sur le territoire français, et du camp aux villages environnants, progresse par rencontres successives.
Il y a les témoins, qui étaient enfants à l’époque, et sont désormais très âgés. Il y a celles et ceux qui sont nés dans les années suivantes, dans un après-guerre où l’Occupation était encore dans toutes les mémoires. Il y a les jeunes gens, celles et ceux qu’on voit sont des chercheurs, historiens, archéologues, qui étudient les traces, aident à comprendre et à raconter.

Et il y a les enfants d’aujourd’hui, auxquels les générations précédentes disent quelque chose, d’une image qui est toujours à la maison, d’un lieu par lequel on passe pour aller à l’école. Le film ne tient rien pour acquis, surtout pas la fermeté des savoirs et des mémoires, mais se défie de ce qui serait un «devoir».
Sa beauté fluide et émouvante passe par cette multiplicité de fils qui se tressent, se défont, se renouent autrement. Ce sont des histoires de défaite et de résistance, de courage et de chagrin, de trahison et de souvenir.
Marie Dumora trouve la juste distance pour les écouter, sans rien de pompeux et sans rien de complaisant. Tout se joue dans un territoire tout petit, une vallée des Vosges où nul, jamais, n’a pu être hors du regard des autres.
La cinéaste, dont une grande partie de l’œuvre (cinq films) est dédiée aux membres de la communauté yéniche à partir du parcours de deux sœurs, poursuit ainsi une œuvre entièrement ancrée dans une région définie, l’Alsace. Mais elle l’aborde cette fois selon un angle de vue différent, en particulier quant à la manière dont le passé habite sous de multiples formes le présent.
Celles et ceux qu’elle filme sont impressionant•e•s de justesse attentive, nuancée. Ils et elles trouvent des mots, savent mimer quand il faut, chanter si besoin, et se taire. Se dessine en pointillé la carte d’une résistance du quotidien, organisée ou pas, réfléchie ou instinctive, d’une évidence dont on sait qu’elle fut loin d’être massivement partagée.

Au-delà, c’est encore autre chose: le récit, très précisément situé, concerne aussi bien d’autres lieux et d’autres époques. Il interroge très concrètement, très pratiquement ce que c’est de vivre au voisinage de l’horreur, au présent. Le présent de quand cela est arrivé, de mai 1941 à novembre 1944 à Natzwiller (Bas-Rhin) et ses environs, mais aussi tous les présents depuis, jusqu’à aujourd’hui. Ailleurs aussi.
Constellé d’histoires étonnantes, La Ligne bleue raconte aussi deux processus, qui ont partie liée. L’un est la manière dont la douleur se transmet, dont des personnes qui n’étaient pas nées au moment du déchainement de violence qui a fait 20.000 morts dans la carrière, le camp et ses annexes souffrent dans leur chair et dans leur esprit de ce qui est advenu, héritent de la douleur.
Et le corollaire, à peine mentionné au détour d’une phrase par le responsable du mémorial du Struthof: la récente destruction du musée par un commando d’extrême droite. Pique de rappel que tout cela, qui est bien de l’histoire, n’est pas de l’histoire ancienne.

La Ligne bleue
de Marie Dumora
Durée: 2h04
Sortie le 16 septembre 2026
«Maquisards», de Christian Philibert
Projet local lui aussi ancré dans un territoire, cette fois le Var, le film de Christian Philibert s’ouvre avec deux cartons. Le premier indique: «Février 1944, Gleb Sivirine, alias Lieutenant Vallier, prend le commandement d’une troupe de jeunes maquisards dans le Haut-Var. Sa mission: en faire des soldats prêts à soutenir les alliés attendus lors du débarquement prévu en Méditerranée.»
Le second carton dit: «Février 2024. Le metteur en scène Philippe Chuyen prend la direction d’un groupe de jeunes recrutés auprès des missions locales du Var. Sa mission: en faire des comédiens dans une adaptation théâtrale du journal de bord du Lieutenant Vallier.»

Personne ne croira ou n’essaiera de faire croire que c’est la même chose, se battre contre l’armée d’occupation et jouer une pièce. Ni le réalisateur, ni l’homme de théâtre, ni les jeunes gens, ni les spectateurs. Et pourtant… Qu’est-ce qui circule, ou pas, entre un engagement et un autre, un rapport au collectif et un autre, une époque et une autre?
Ces questions étaient déjà au cœur de ce que le film mobilise en accompagnant ce processus, documenté par l’exceptionnelle ressource qu’est le journal quotidien tenu par le chef des résistants, comme par des éléments actuels sur la vie de ces jeunes gens de vingt ans, aujourd’hui, que rien dans leur parcours n’avait destiné à monter sur une scène de théâtre.
Mais voilà que s’ajoute un élément inattendu: ce metteur en scène, Philippe Chuyen, on l’a vu à la télé cet été. Pas pour son travail artistique mais comme maire de la ville de Montfort-sur-Argens, au cœur des incendies dramatiques qui ont ravagé la région en juillet. (…)