À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal»

Sur les tables des cuisines, des traces d’héroïsme modeste longtemps gardées dans l’ombre.

Culture

À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal»

Les documentaires de Marie Dumora, Christian Philibert et Robert Morin explorent des formes singulières afin d’évoquer la mémoire de la 2ᵉ guerre mondiale pour les deux premiers, le grand cycle de la nature pour le troisième.

«La Ligne bleue», de Marie Dumora

Une cicatrice rose dans la montagne. Des milliers d’hommes y sont morts. On ne comprend pas d’abord, la caméra dans la voiture longe cette route de campagne paisible. Une femme raconte.

Le nouveau film de Marie Dumora est un étrange voyage dans le temps et la douleur, autant que dans l’espace. Par glissements successifs, La Ligne bleue s’approche. Ce mouvement, qui va de la carrière au camp du Struthof, l’unique camp de concentration nazi sur le territoire français, et du camp aux villages environnants, progresse par rencontres successives.

Il y a les témoins, qui étaient enfants à l’époque, et sont désormais très âgés. Il y a celles et ceux qui sont nés dans les années suivantes, dans un après-guerre où l’Occupation était encore dans toutes les mémoires. Il y a les jeunes gens, celles et ceux qu’on voit sont des chercheurs, historiens, archéologues, qui étudient les traces, aident à comprendre et à raconter.

Les jeunes archéologues qui travaillent sur le site du camp à recueillir et rendre compréhensibles les traces d'une horreur d'il y a 80 ans. | Capture d'écran de la bande-annonce via Allociné.
Les jeunes archéologues qui travaillent sur le site du camp à recueillir et rendre compréhensibles les traces d’une horreur d’il y a 80 ans. | Capture d’écran de la bande-annonce/Sophie Dulac Distribution

Et il y a les enfants d’aujourd’hui, auxquels les générations précédentes disent quelque chose, d’une image qui est toujours à la maison, d’un lieu par lequel on passe pour aller à l’école. Le film ne tient rien pour acquis, surtout pas la fermeté des savoirs et des mémoires, mais se défie de ce qui serait un «devoir».

Sa beauté fluide et émouvante passe par cette multiplicité de fils qui se tressent, se défont, se renouent autrement. Ce sont des histoires de défaite et de résistance, de courage et de chagrin, de trahison et de souvenir.

Marie Dumora trouve la juste distance pour les écouter, sans rien de pompeux et sans rien de complaisant. Tout se joue dans un territoire tout petit, une vallée des Vosges où nul, jamais, n’a pu être hors du regard des autres.

La cinéaste, dont une grande partie de l’œuvre (cinq films) est dédiée aux membres de la communauté yéniche à partir du parcours de deux sœurs, poursuit ainsi une œuvre entièrement ancrée dans une région définie, l’Alsace. Mais elle l’aborde cette fois selon un angle de vue différent, en particulier quant à la manière dont le passé habite sous de multiples formes le présent.

Celles et ceux qu’elle filme sont impressionant•e•s de justesse attentive, nuancée. Ils et elles trouvent des mots, savent mimer quand il faut, chanter si besoin, et se taire. Se dessine en pointillé la carte d’une résistance du quotidien, organisée ou pas, réfléchie ou instinctive, d’une évidence dont on sait qu’elle fut loin d’être massivement partagée.

Quand le fils, qui est aujourd'hui grand-père, lit à sa mère une lettre adressée alors par un prisonnier qu'elle a aidé, document retrouvé grâce au tournage du film, les chemins de transmission entre générations et moyens d'expression prennent une épaisseur imprévue. | Sophie Dulac Distribution
Quand le fils, qui est aujourd’hui grand-père, lit à sa mère une lettre adressée alors par un prisonnier qu’elle a aidé, document retrouvé grâce au tournage du film, les chemins de transmission entre générations et moyens d’expression prennent une épaisseur imprévue. | Sophie Dulac Distribution

Au-delà, c’est encore autre chose: le récit, très précisément situé, concerne aussi bien d’autres lieux et d’autres époques. Il interroge très concrètement, très pratiquement ce que c’est de vivre au voisinage de l’horreur, au présent. Le présent de quand cela est arrivé, de mai 1941 à novembre 1944 à Natzwiller (Bas-Rhin) et ses environs, mais aussi tous les présents depuis, jusqu’à aujourd’hui. Ailleurs aussi.

Constellé d’histoires étonnantes, La Ligne bleue raconte aussi deux processus, qui ont partie liée. L’un est la manière dont la douleur se transmet, dont des personnes qui n’étaient pas nées au moment du déchainement de violence qui a fait 20.000 morts dans la carrière, le camp et ses annexes souffrent dans leur chair et dans leur esprit de ce qui est advenu, héritent de la douleur.

Et le corollaire, à peine mentionné au détour d’une phrase par le responsable du mémorial du Struthof: la récente destruction du musée par un commando d’extrême droite. Pique de rappel que tout cela, qui est bien de l’histoire, n’est pas de l’histoire ancienne.

La Ligne bleue

de Marie Dumora

Séances

Durée: 2h04

Sortie le 16 septembre 2026

«Maquisards», de Christian Philibert

Projet local lui aussi ancré dans un territoire, cette fois le Var, le film de Christian Philibert s’ouvre avec deux cartons. Le premier indique: «Février 1944, Gleb Sivirine, alias Lieutenant Vallier, prend le commandement d’une troupe de jeunes maquisards dans le Haut-Var. Sa mission: en faire des soldats prêts à soutenir les alliés attendus lors du débarquement prévu en Méditerranée.»

Le second carton dit: «Février 2024. Le metteur en scène Philippe Chuyen prend la direction d’un groupe de jeunes recrutés auprès des missions locales du Var. Sa mission: en faire des comédiens dans une adaptation théâtrale du journal de bord du Lieutenant Vallier.»

Quand des jeunes gens d'aujourd'hui apprennent à se glisser dans le rôle de résistants, 80 ans plus tôt. | Espigoule Distribution
Quand des jeunes gens d’aujourd’hui apprennent à se glisser dans le rôle de résistants, 80 ans plus tôt. | Espigoule Distribution

Personne ne croira ou n’essaiera de faire croire que c’est la même chose, se battre contre l’armée d’occupation et jouer une pièce. Ni le réalisateur, ni l’homme de théâtre, ni les jeunes gens, ni les spectateurs. Et pourtant… Qu’est-ce qui circule, ou pas, entre un engagement et un autre, un rapport au collectif et un autre, une époque et une autre?

Ces questions étaient déjà au cœur de ce que le film mobilise en accompagnant ce processus, documenté par l’exceptionnelle ressource qu’est le journal quotidien tenu par le chef des résistants, comme par des éléments actuels sur la vie de ces jeunes gens de vingt ans, aujourd’hui, que rien dans leur parcours n’avait destiné à monter sur une scène de théâtre.

Mais voilà que s’ajoute un élément inattendu: ce metteur en scène, Philippe Chuyen, on l’a vu à la télé cet été. Pas pour son travail artistique mais comme maire de la ville de Montfort-sur-Argens, au cœur des incendies dramatiques qui ont ravagé la région en juillet. (…)

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A la lisière du passé et de la forêt

Vic+Flo ont vu un ours de Denis Côté

Vic (Pierrette Robitaille) + Flo (Romane Bohringer)

On se demande au début ce que c’est que ce signe + entre les diminutifs des prénoms des deux héroïnes. Une astuce graphique pour la promo ? Pas vraiment le genre de Denis Côté. On se demande, mais ça ne gêne pas. Ça ne gêne pas l’entrée dans cet univers où semblent régner des lois physiques légèrement différentes, temps un peu plus lent, pesanteur un peu plus lourde, nature aux horizons bouchés. Sans compter un scout trompettiste calamiteux. C’est là que s’installe Victoria, sortie d’un nulle part qui se révèlera être une longue peine de prison, pour un crime qu’on ne dira pas. Là, à la lisière entre deux monstres de taille inhumaine. Son passé de taularde en probation juste derrière, la forêt canadienne tout autour.

Il y a un jeune gars qui joue avec un hélico télécommandé, et un vieux paralysé bien incapable de jouer avec son fauteuil roulant, et aussi un bled à proximité, assez handicapé dans son genre lui aussi. Victoria s’en sacre, comme ils disent dans le coin. Elle ne veut rien, et surtout pas se mêler au monde. Juste vivre entre passé et forêt. Guillaume n’est pas contre, mais il a des doutes. Officier de probation de Victoria qui a plus de deux fois son âge, il voudrait à la fois faire son boulot, contrôler et organiser, et puis aider aussi, et même partager un peu. Pas si simple, jeune ami. Parce qu’arrive Florence, qui a 20 ans de moins que Victoria.

La première fois qu’on la voit, on ne la voit pas, elles sont toutes les deux sous la couette à se faire des mamours. Flo a rejoint Vic, avec qui elle était en prison, et en amour. Elles voudraient être ensemble et quitter le monde, voilà sens du + dans le titre. Il est le signe d’une tentative de fusion, d’ailleurs le titre devrait être « Vic+Flo a vu un ours », au singulier de l’utopie. L’utopie fusionnelle et isolationniste de Vic surtout. Flo, elle, n’est pas contre aller faire des tours au village, boire une bière au bistrot même ni très gai ni accueillant. Croiser un beau gars c’est bien aussi.

Le film s’est construit comme ça, un peu comme on bâtirait une maison avec des planches, des pierres et des briques, et pas trop de ciment ni de plâtre. Un plan, une scène, une réplique, un regard. Il y a du temps qui passe, de l’air qui circule, ça vibre comique et ça se tend tragique, ça sursaute et ça s’apaise. Les films de Denis Côté sont des êtres vivants, assez imprévisibles, un peu sauvages. Ce sont des êtres auxquels il est arrivé des choses, avant, ailleurs, des choses qu’on ne saura pas mais qui les animent et les transforment. Vic+Flo est comme ça, le film, mais aussi le couple, ou plutôt la tentative de bloc hors du monde qui l’anime. Mais du monde, du passé et de la forêt surgiront d’autres forces, brutales et implacables, comme le loup sort du bois dans les contes.

Le septième long métrage du réalisateur québécois est un conte en effet. Pour autant qu’on tienne à trouver des repères du côté des genres, c’est aussi un film noir et une comédie, un film d’horreur et un film fantastique. Et encore une parabole ironique sur l’idée de couple, ou sur l’espoir de rupture radicale, « du passé faisons table rase » ? Aïe aïe aïe ! Mais c’est surtout, grâce en particulier à Pierrette Robitaille et Romane Bohringer, une expérience de chaque instant, une expédition dans l’esprit et les sensations. Quasi-immobile et saturé de rebondissements, un beau voyage.

Ombres blanches

Curling de Denis Côté

 

Je parle d’un film vu il y a plus d’un an, pas revu depuis. De « l’histoire », je ne me souviens pas très bien. Je me souviens des présences, des intensités. Je me souviens des bruits dans la neige, de la route qui traverse la nuit et passe devant la maison. Je me souviens avec une extraordinaire précision des gestes de l’homme qui travaille dans un bowling, et du moment où il prépare à manger pour sa fille de 12 ans. Je me souviens des espaces, des durées, des visages. Je me souviens bien quand il fait froid, vraiment froid, et combien la chaleur est chaude. Curling est un film de sensations, qui marquent profondément durant la projection, perdurent ensuite. Il raconte une histoire pourtant, c’est même sans doute le plus narratif des films de Denis Côté, ce réalisateur québécois dont, depuis bientôt dix ans, on n’en finit plus de découvrir l’univers frémissant, à la fois inquiet et généreux, grâce à des films qui ne se ressemblent pas entre eux.

L’auteur des Etats nordiques et de Carcasses a filmé Curling comme on marche dans une neige épaisse, en s’enfonçant peu à peu dans des couches de sensations, en avançant selon une trajectoire qui semble erratique parce qu’elle suit d’invisibles lignes de pente, au gré des sentiments, des angoisses, des obsessions de ceux qui habitent son film comme autant de voisins mal connus, pourtant si proches, si semblables. Il fait évoluer son récit comme on fait progresser les pierres dans le jeu mentionné par le titre, en modifiant insensiblement la température ambiante, en dégageant des espaces alentour. De la chronique naturaliste au film d’horreur, du roman familial au pamphlet social, les modèles et les références jouent comme des forces d’aspiration, comme des incidents qui dévient les trajectoires, autorisent les surgissements, comme des micro-incidents qui ouvrent sur des gouffres.

Un cartographe inspiré pourrait sans doute dessiner les lignes de force qui organisent subtilement la trajectoire de Curling, la force opaque de la relation entre le père et la fille (Emmanuel et Philomène Bilodeau) comme un impossible trou noir essayant de résister aux puissances d’appel du monde, l’attracteur étrange de la route et ses bas-côtés, où le fantastique et l’atroce sont tapis dans les ombres blanches de l’hiver, les sinusoïdes des collègues et connaissances, dont l’étonnante figure féminine boostée par Sophie Desmarais et ses perruques gothiques. Cela ferait comme la carte d’un voyage intérieur tant, aux côtés du sombre et attachant Jean-François Sauvageau, il s’agit moins de suivre un chemin que de pénétrer peu à peu dans des arcanes intimes, qui semblent d’abord les hantises de ce seul marginal taiseux, et ouvrent doucement, si doucement, sur ce qui se partage de plus humain.