À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal»

Sur les tables des cuisines, des traces d’héroïsme modeste longtemps gardées dans l’ombre.

Culture

À voir au cinéma: «La Ligne bleue», «Maquisards», «Festin boréal»

Les documentaires de Marie Dumora, Christian Philibert et Robert Morin explorent des formes singulières afin d’évoquer la mémoire de la 2ᵉ guerre mondiale pour les deux premiers, le grand cycle de la nature pour le troisième.

«La Ligne bleue», de Marie Dumora

Une cicatrice rose dans la montagne. Des milliers d’hommes y sont morts. On ne comprend pas d’abord, la caméra dans la voiture longe cette route de campagne paisible. Une femme raconte.

Le nouveau film de Marie Dumora est un étrange voyage dans le temps et la douleur, autant que dans l’espace. Par glissements successifs, La Ligne bleue s’approche. Ce mouvement, qui va de la carrière au camp du Struthof, l’unique camp de concentration nazi sur le territoire français, et du camp aux villages environnants, progresse par rencontres successives.

Il y a les témoins, qui étaient enfants à l’époque, et sont désormais très âgés. Il y a celles et ceux qui sont nés dans les années suivantes, dans un après-guerre où l’Occupation était encore dans toutes les mémoires. Il y a les jeunes gens, celles et ceux qu’on voit sont des chercheurs, historiens, archéologues, qui étudient les traces, aident à comprendre et à raconter.

Les jeunes archéologues qui travaillent sur le site du camp à recueillir et rendre compréhensibles les traces d'une horreur d'il y a 80 ans. | Capture d'écran de la bande-annonce via Allociné.
Les jeunes archéologues qui travaillent sur le site du camp à recueillir et rendre compréhensibles les traces d’une horreur d’il y a 80 ans. | Capture d’écran de la bande-annonce/Sophie Dulac Distribution

Et il y a les enfants d’aujourd’hui, auxquels les générations précédentes disent quelque chose, d’une image qui est toujours à la maison, d’un lieu par lequel on passe pour aller à l’école. Le film ne tient rien pour acquis, surtout pas la fermeté des savoirs et des mémoires, mais se défie de ce qui serait un «devoir».

Sa beauté fluide et émouvante passe par cette multiplicité de fils qui se tressent, se défont, se renouent autrement. Ce sont des histoires de défaite et de résistance, de courage et de chagrin, de trahison et de souvenir.

Marie Dumora trouve la juste distance pour les écouter, sans rien de pompeux et sans rien de complaisant. Tout se joue dans un territoire tout petit, une vallée des Vosges où nul, jamais, n’a pu être hors du regard des autres.

La cinéaste, dont une grande partie de l’œuvre (cinq films) est dédiée aux membres de la communauté yéniche à partir du parcours de deux sœurs, poursuit ainsi une œuvre entièrement ancrée dans une région définie, l’Alsace. Mais elle l’aborde cette fois selon un angle de vue différent, en particulier quant à la manière dont le passé habite sous de multiples formes le présent.

Celles et ceux qu’elle filme sont impressionant•e•s de justesse attentive, nuancée. Ils et elles trouvent des mots, savent mimer quand il faut, chanter si besoin, et se taire. Se dessine en pointillé la carte d’une résistance du quotidien, organisée ou pas, réfléchie ou instinctive, d’une évidence dont on sait qu’elle fut loin d’être massivement partagée.

Quand le fils, qui est aujourd'hui grand-père, lit à sa mère une lettre adressée alors par un prisonnier qu'elle a aidé, document retrouvé grâce au tournage du film, les chemins de transmission entre générations et moyens d'expression prennent une épaisseur imprévue. | Sophie Dulac Distribution
Quand le fils, qui est aujourd’hui grand-père, lit à sa mère une lettre adressée alors par un prisonnier qu’elle a aidé, document retrouvé grâce au tournage du film, les chemins de transmission entre générations et moyens d’expression prennent une épaisseur imprévue. | Sophie Dulac Distribution

Au-delà, c’est encore autre chose: le récit, très précisément situé, concerne aussi bien d’autres lieux et d’autres époques. Il interroge très concrètement, très pratiquement ce que c’est de vivre au voisinage de l’horreur, au présent. Le présent de quand cela est arrivé, de mai 1941 à novembre 1944 à Natzwiller (Bas-Rhin) et ses environs, mais aussi tous les présents depuis, jusqu’à aujourd’hui. Ailleurs aussi.

Constellé d’histoires étonnantes, La Ligne bleue raconte aussi deux processus, qui ont partie liée. L’un est la manière dont la douleur se transmet, dont des personnes qui n’étaient pas nées au moment du déchainement de violence qui a fait 20.000 morts dans la carrière, le camp et ses annexes souffrent dans leur chair et dans leur esprit de ce qui est advenu, héritent de la douleur.

Et le corollaire, à peine mentionné au détour d’une phrase par le responsable du mémorial du Struthof: la récente destruction du musée par un commando d’extrême droite. Pique de rappel que tout cela, qui est bien de l’histoire, n’est pas de l’histoire ancienne.

La Ligne bleue

de Marie Dumora

Séances

Durée: 2h04

Sortie le 16 septembre 2026

«Maquisards», de Christian Philibert

Projet local lui aussi ancré dans un territoire, cette fois le Var, le film de Christian Philibert s’ouvre avec deux cartons. Le premier indique: «Février 1944, Gleb Sivirine, alias Lieutenant Vallier, prend le commandement d’une troupe de jeunes maquisards dans le Haut-Var. Sa mission: en faire des soldats prêts à soutenir les alliés attendus lors du débarquement prévu en Méditerranée.»

Le second carton dit: «Février 2024. Le metteur en scène Philippe Chuyen prend la direction d’un groupe de jeunes recrutés auprès des missions locales du Var. Sa mission: en faire des comédiens dans une adaptation théâtrale du journal de bord du Lieutenant Vallier.»

Quand des jeunes gens d'aujourd'hui apprennent à se glisser dans le rôle de résistants, 80 ans plus tôt. | Espigoule Distribution
Quand des jeunes gens d’aujourd’hui apprennent à se glisser dans le rôle de résistants, 80 ans plus tôt. | Espigoule Distribution

Personne ne croira ou n’essaiera de faire croire que c’est la même chose, se battre contre l’armée d’occupation et jouer une pièce. Ni le réalisateur, ni l’homme de théâtre, ni les jeunes gens, ni les spectateurs. Et pourtant… Qu’est-ce qui circule, ou pas, entre un engagement et un autre, un rapport au collectif et un autre, une époque et une autre?

Ces questions étaient déjà au cœur de ce que le film mobilise en accompagnant ce processus, documenté par l’exceptionnelle ressource qu’est le journal quotidien tenu par le chef des résistants, comme par des éléments actuels sur la vie de ces jeunes gens de vingt ans, aujourd’hui, que rien dans leur parcours n’avait destiné à monter sur une scène de théâtre.

Mais voilà que s’ajoute un élément inattendu: ce metteur en scène, Philippe Chuyen, on l’a vu à la télé cet été. Pas pour son travail artistique mais comme maire de la ville de Montfort-sur-Argens, au cœur des incendies dramatiques qui ont ravagé la région en juillet. (…)

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Cannes 2025, jour 3: «Put Your Soul on Your Hand and Walk», Tom Cruise, «Sirāt», triangulation festivalière

Sous les bombes, le rire de Fatima Hassouna, acte politique.

Le film de Sepideh Farsi et la tragédie qu’il évoque, le spectacle de sa vedette sur la Croisette plus encore que celle de «Mission impossible» et le film magnifique d’Óliver Laxe matérialisent à l’extrême ce qui fait la force du festival.

Ce sont, dans leur extrême hétérogénéité, comme trois bornes repères de ce qui caractérise le Festival de Cannes. Soit une œuvre radicale dans sa forme et engagée dans son époque, qui se trouve submergée par la violence de cette même époque, un pur phénomène de prestige médiatique et une grande œuvre de cinéma portant à incandescence les puissances de cet art, conte mythologique paraissant hors du temps et pourtant en puissant écho à celui-ci.

La contiguïté dans le temps et dans l’espace (même jour dans les quelques arpents où se concentre tout le festival) souligne à l’évidence combien ces trois objets sont différents. On aurait tort de les croire appartenir à des mondes différents. C’est au contraire comme composantes d’un seul monde, le nôtre, qu’ils prennent leur sens et ont des effets.

«Put Your Soul on Your Hand and Walk», de Sepideh Farsi (sélection ACID), du miracle au crime

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatima Hassouna, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice Sepideh Farsi, quand elle croyait pouvoir présenter ce film en compagnie, à distance sans doute, de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, Sepideh Farsi est cependant très présente dans de nombreux lieux où la souffrance des humains se concentre. Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de la jeune photojournaliste et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, elle a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui est présenté par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

Dans le film, Fatima Hassouna est une personne vivante, une journaliste et une artiste.

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de la jeune femme et de dix membres de sa famille par l’armée israélienne, au milieu du mois d’avril à Gaza– a suscité une légitime émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre. Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatima Hassouna et l’ampleur du crime de masse qui continue de se perpétrer chaque jour en Palestine que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

En partie composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe, il est dominé par ce sourire que la jeune femme arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés. On songe à cette scène de Je suis toujours là de Walter Salles où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres.

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis un an et demi sur les quartiers habités, Fatima Hassouna n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, elle est une personne vivante, une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué près de 200 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre– et une artiste. Elle est aussi une jeune femme, qui allait se marier quelques jours après.

Pour toutes ces raisons, il est à espérer que ce meurtre ne fasse pas disparaître celle qui en a été victime, précisément sous le seul statut de victime. Tout le film de Sepideh Farsi, y compris dans la part faite aux petits moments du quotidien, d’un côté et de l’autre de communications toujours instables, contribue à ce qu’incarnait cette jeune femme et continue obstinément d’exister.

Portant à incandescence une forme cinématographique qui s’est développée ces dernières années –le documentaire à partir de captations d’écrans d’ordinateurs ou de smartphones–, Put Your Soul on Your Hand and Walk est aussi un moment remarquable de l’extension du domaine de la prise en compte du réel par le documentaire.

C’est à cet égard un paradoxe de cette édition du Festival de Cannes: alors que les précédentes années ont vu la Croisette accueillir un nombre croissant de documentaires de grande qualité, souvent très innovants dans les formes mobilisées (songeons aux Filles d’Olfa, à Little Girl Blue, à An Unfinished Film (Chroniques chinoises), à Occupied City, à Jeunesse, à Man in Black, à L’Histoire naturelle de la destruction, etc.), l’édition 2025, pourtant si directement en relation avec l’état du monde, réserve une maigre place aux documentaires.

Put Your Soul on Your Hand and Walk

De Sepideh Farsi

Avec Fatima Hassouna

Durée: 1h50

Prochainement en salles

Et pendant ce temps-là, Tom Cruise

Obscène? Absurde? Ou peut-être juste à l’autre bout du microcosme festivalier, utile à le faire fonctionner selon son mode d’existence propre, la présentation en grand apparat de Mission: Impossible – The Final Reckoning. N’ayant pas vu le film, on n’en dira rien ici. Chacun des précédents épisodes ayant été moins bon que le précédent, disons que l’attente n’est pas très élevée, ce qui n’empêchera pas d’aller le voir plus tard, de retour de la Croisette.

Le sujet ici n’est pas le film (qui n’est pas Mission impossible 7, mais la deuxième partie de Mission impossible 6, de très médiocre mémoire), mais Tom Cruise lui-même et le déploiement de fastes l’accompagnant. Dans le lobby des palaces, il se raconte que la Paramount aurait acheté sept avions privés et deux hélicoptères pour l’occasion, il va en falloir de l’affichage écologique vertueux après ça…

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Sans illusion ni fétichisme naïf, il faut redire ici que le Festival de Cannes a aussi besoin de ça, de cette excitation pour des stars et des grosses machines spectaculaires.

Il faut rappeler que si Cannes peut aider à ce que le film de Sepideh Farsi et ce qui est arrivé à Fatima Hassouna, que ce qui continue d’arriver aux hommes, aux femmes et aux enfants de Gaza et de Cisjordanie écrasés par le talon de fer israélien, gagnent en visibilité quand tout a été fait pour les invisibiliser, cela passe, aussi paradoxal et éventuellement déplaisant que cela paraisse… par ce déploiement de fastes techno et glamour, ce culte de la personnalité et ces récits formatés par une industrie tristement peu inventive.

«Sirāt» d’Óliver Laxe (en compétition), l’odyssée par temps d’apocalypse

Et puis voici, surgissant dans un décor d’aube ou de fin des temps, la fureur et la tendresse, la beauté et l’horreur. Face aux falaises rouges du désert marocain se sont dressées les falaises noires des murs d’enceintes, devant lesquels bientôt entrent en danse, entrent en transe des raveurs du bout du monde. (…)

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À voir en salles: «Little Girl Blue», «Ricardo et la peinture», «Nous, étudiants!», «Et la fête continue!»

Marion Cotillard grimée en Carole Achache, dans la grotte aux archives construite par Mona Achache, pour Little Girl Blue.

Les documentaires de Mona Achache, Barbet Schroeder et Rafiki Fariala, tout comme la fiction de Robert Guédiguian, évoquent avec invention des situations intimes, mais inscrites dans des histoires collectives.

Dans la déferlante de sorties de tous poils qui inondent les écrans, net avantage aux documentaires cette semaine. Le pluriel s’impose, non seulement pour leur nombre, mais aussi pour la multiplicité des formes mobilisées.

Du dispositif complexe et fécond imaginé par Mona Achache, y compris en exposant le recours à la fiction, à la frontalité factuelle des situations assemblées par Rafiki Fariala (et qui, évidemment, n’exclut pas non plus l’artifice, la mise en scène), l’écart est considérable et riche de ressources.

Comme l’est aussi la rencontre affectueuse et faussement naïve de Barbet Schroeder avec son ami le peintre, autre modalité d’un «cinéma du réel» dont on se rappelle bientôt que tout cinéma digne de ce nom est «du réel», à un titre ou à un autre.

Soit, dans ces cas, trois manières de portraits, qu’il soit familial, amical et artistique ou générationnel. Et trois documentaires dont le cinéaste est aussi un personnage à l’écran. Mais cela vaut aussi bien pour la fiction affichée, et qui revendique sa stylisation, qu’est le nouveau film de Robert Guédigian accompagné de sa troupe, et s’inscrit dans l’histoire au long cours de son cinéma.

«Little Girl Blue», de Mona Achache

Sous le titre de la bouleversante chanson éponyme de Janis Joplin surgit un film imprévisible, troublant par son rapport incandescent à des histoires elles-mêmes brûlantes, qu’il explore, dévoile et tente en vain de dompter.

Une jeune femme que nous ne connaissons pas, et dont il s’avèrera plus tard qu’il s’agit de la réalisatrice, déploie dans une grande pièce vide une quantité astronomique de photos et de documents, tout en montrant des fragments de textes sur son ordinateur.

Il faudra du temps, un temps utile et stimulant, pour comprendre que cela concerne la mère de cette jeune femme, pour tisser les liens qui relient cette femme à sa propre mère, pour commencer à se figurer la carte spatio-temporelle où ces fragments s’inscrivent.

La mère de Mona Achache, Carole Achache, a été photographe et écrivaine, notamment d’un livre consacrée à sa propre mère, Fille de (paru en 2011). Celle-ci, Monique Lange, fut une figure du monde littéraire parisien d’après-guerre, écrivaine et éditrice, proche d’Albert Camus, de Jean Genet, de Marguerite Duras. En 2016, Carole Achache s’est pendue.

Une femme que, elle, nous connaissons, Marion Cotillard, arrive dans la grande pièce où Mona Achache a étalé les archives concernant sa mère et sa grand-mère. La comédienne doit jouer Carole, dans un film que prépare Mona. Elle met les habits, s’équipe du sac à main et des accessoires utilisés par la disparue, et s’adjoint une perruque qui complète la ressemblance apparente.

Il n’est pas dit que le film dans lequel doit jouer Marion Cotillard est Little Girl Blue, lequel serait plutôt le making of d’une fiction avec l’actrice, fiction qui n’existera jamais. Tant mieux, le making of est bien plus intéressant.

Il concerne des gens réels, la mère et la grand-mère mais aussi leurs proches: le grand poète espagnol Juan Goytisolo, l’écrivain et homme politique Jorge Semprún, la cinéaste Florence Malraux… À leur époque, ces personnes ont été beaucoup filmées, photographiées, interviewées dans les journaux et par les radios. Little Girl Blue fait jouer ensemble archives d’alors et reenactment (reconstitution).

Parfois c’est elle, Carole, et parfois c’est Marion Cotillard en Carole, qui dit les mots, qui fait les gestes. Quelque chose émerge du jeu des apparences, médiatiques, culturelles, de mode, de prestige, de délire. Quelque chose d’indistinct, de douloureux, de difficile à nommer.

Tournage à double et triple fond

Des acteurs et actrices viennent brièvement donner corps à des personnalités désormais disparues. Ce sont les figures de ce monde des écrivains et des artistes de Saint-Germain-des-Prés, parmi lesquelles Carole Achache a grandi. Ensuite, après Mai-68 (elle avait 16 ans), elle a vécu une vie de transgressions et d’excès, où la drogue et le sexe ont passé pour les voies royales de la libération.

On voit tout cela, on raconte tout cela, on discute de tout cela. L’extraordinaire dispositif de tournage à double et triple fond inventé par Mona Achache approche par fragments l’existence de ces deux femmes brillantes, en quête d’une place qui n’existait pas pour elles et qui ont aussi été soumises à des violences horribles.

Mona Achache en enquêtrice d’une mémoire familiale aux multiples échos. | Tandem

Elles sont quatre maintenant, deux mortes (Monique et Carole) et deux vivantes (Mona et Marion). Ensemble, sans désemparer, sans croire à l’existence d’une grande réponse, sans porter de jugement, elles fabriquent des fragments de vérité à coup de lettres, de photos, de paroles, de gestes, de regards, de rapprochements.

Celle-ci n’est ni simple ni joyeuse. Mais, dans un espace soudain redevenu désert, elle vibre et résonne.

Little Girl Blue de Mona Achache avec Marion Cotillard, Mona Achache, Marie Bunel, Didier Flamand, Marie-Christine Adam

Durée: 1h35 Sortie le 15 novembre 2023

Séances

«Ricardo et la peinture», de Barbet Schroeder

Harnaché d’un impressionnant barda, le type parcourt la falaise puis descend malaisément des éboulis rocheux, patauge dans des eaux qui lui montent à mi-cuisses, atteint une grotte d’accès compliqué. Il y installe son attirail de peintre, fixe des petits carreaux sur le chevalet.

Au fond d’une grotte féconde, le tableau et le film en train de se faire. | Les Films du Losange

On est proche de la parodie d’un peintre du dimanche un peu givré. C’est fait exprès. Parce que c’est le contraire, mais qu’il faut aussi passer par l’imagerie pour approcher ce diable de Ricardo. Diable? Pas du tout, Ricardo Cavallo est un saint.

Oui oui, un véritable saint. Il ne fait pas de miracle ni n’affiche d’ailleurs aucune religion. En tout cas, aucune autre que celle de la beauté et de l’estime affectueuse pour ses semblables et le monde où ils vivent, malgré toutes leurs laideurs.

Barbet Schroeder a donc un gros problème. Parce que c’est compliqué à filmer, un saint. Sans sulpicianisme, sans mièvrerie, sans emphase. Alors il s’approche, s’assied à table pour partager le repas, écoute, montre ses propres outils et conditions de travail (caméra, micro, petite équipe de tournage), regarde les lumières, ce qu’il y a aux murs de cette maison-ci, plus tard de cet appartement-là.

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Ricardo et Barbet, regarder, réfléchir, aimer, comprendre/Les Films du losange

La maison est en Bretagne, où le peintre peint. Ah ah! Le peintre peint, ce pourrait être la fausse tautologie qui se suffit à elle-même. Mais non. Il cuisine, il enseigne le dessin aux enfants du village, il reçoit des amis.

Mais toujours, il peint, des compositions gigantesques en assemblant des petits carreaux, où il cherche à capter quelque chose des matières et des lumières des grottes face à la mer, quelque chose du ciel et du vent. Les enfants discutent beaucoup, ils ont raison.

Évidence du fantastique

Dans l’appartement, près de Paris, d’autres œuvres, d’autres humains, d’autres lieux. La même attitude ferme et modeste de l’artiste Ricardo Cavallo, qui devient aussi celle de l’artiste Barbet Schroeder.

Durant sa longue carrière, le cinéaste de 82 ans a réalisé de nombreux portraits, souvent dédiés à des figures de haine et d’arrogance, du dictateur Idi Amin Dada au moine intégriste birman Ashin Wirathu. Filmer une incarnation d’une forme de sagesse bienveillante et modeste, comme l’est le peintre d’origine argentine installé en France depuis 1976, est beaucoup plus périlleux.

Une des voies possibles est de rendre visible combien ce que fabrique cet artiste, par ailleurs longtemps repéré par une grande galerie d’art et acheté par des collectionneurs de haut vol, s’inscrit dans une histoire longue.

Cette histoire est celle des arts visuels, des peintures rupestres aux expérimentations des grands plasticiens d’aujourd’hui, en passant par les maîtres qui jalonnent l’épopée de la peinture classique. Une inscription sans rupture, dans le détail du quotidien des œuvres patiemment faites et refaites, des rencontres, des chemins à parcourir, des légumes à éplucher.

Peintre, gens de cinéma, voisins, expert, enfants: tout le monde travaille dans le film, aime ça et sait pourquoi il le fait. Ainsi, Ricardo et la peinture devient une sorte de bulle de calme et de justice, d’évidence de ce dont pourrait être faite la vie. C’est donc, dans tous les sens du terme, un film fantastique.

Ricardo et la peinture de Barbet Schroeder avec Ricardo Cavallo, Barbet Schroeder

Durée: 1h46  Sortie le 15 novembre 2023

Séances

«Nous, étudiants!», de Rafiki Fariala

Réalisé principalement sur le campus de l’université de Bangui (capitale de la République centrafricaine), le film entrecroise deux ressources de natures différentes. L’une est «tout simplement» de voir comment se déroulent les études pour des milliers de jeunes gens entassés dans des conditions immondes, maltraités et exploités par les professeurs et les administrations (mention spéciale au sort des filles), brutalement réprimés en cas de protestation.

Dans les salles de classe surpeuplées de l’université de Bangui. | Capture d’écran de la bande-annonce / Jour2fête

C’est une chose d’en avoir vaguement connaissance, comme éléments d’une misère généralisée, sous le signe d’inégalités brutales et sans scrupules où les traditions de domination des anciens et les effets violents des diktats de la mondialisation libérale se combinent sinistrement. C’est une autre de voir, juste voir. Des lieux, des corps, des visages, des gestes.

L’autre ressource concerne la construction, autour de quatre étudiants centrafricains –dont on ne perçoit que tardivement que l’un d’eux est le réalisateur–, de leurs situations personnelles, de leur parcours, de leurs relations affectives et amoureuses.(…)

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