Vu de l’extérieur, tout semble idéal à la table familiale dans la riche demeure de Gleb (Dmitri Mazourov), de Galina (Iris Lebedeva) et de leur fils (Boris Koudrine). Sauf que justement, il y a l’extérieur.
Totalement incommensurables les uns aux autres, les films d’Andreï Zviaguintsev, de Nicolas Wadimoff, de Hong Sang-soo et de Wang Tung disent ensemble la puissance du cinéma à rendre sensible aux tragédies contemporaines comme aux enjeux universels.
«Minotaure», d’Andreï Zviaguintsev
Ce fut un des titres phares de la dernière édition du Festival de Cannes, décidément très riche en propositions de qualité. Elle rend encore plus absurde l’attribution de la Palme d’or au détestable Fjord, quand ce film-ci aurait pu, comme plusieurs autres, prétendre à cette consécration. Du moins le Grand Prix du jury a-t-il signalé son importance.
Quelque part en Russie, près d’une grande ville de province. Une maison moderne, luxueuse, celle de Gleb (Dmitri Mazourov), patron prospère d’une entreprise de transport, de sa femme Galina (Iris Lebedeva) et de leur fils Serioja (Boris Koudrine). Ce pourrait être paradisiaque, mais il y a deux problèmes: Madame a un amant, et le président russe Vladimir Poutine vient de lancer l’«opération spéciale», nom officiel de l’invasion brutale de l’Ukraine, à la fin du mois de février 2022.
Le générique de fin viendra confirmer ce que tout cinéphile aura reconnu, un des fils directeurs de Minotaure s’inspire directement de La Femme infidèle (1969), film inoubliable de Claude Chabrol. Toutefois, loin de l’ambiance feutrée de la France bourgeoise montrée par le cinéaste tricolore, ce que fait et fera le mari en découvrant la relation de sa femme avec un autre homme s’inscrit dans un contexte qui modifie tout le film.
C’est l’histoire de Gleb, et c’est l’histoire d’une Russie en guerre, où le gouvernement impose que chaque entreprise envoie une partie de ses employés au front. Un pays où la corruption est omniprésente, modifiant les modalités d’un comportement privé, la jalousie, comme d’un environnement collectif, la participation à une guerre présentée comme existentielle pour la nation et bénie de Dieu.
Tandis qu’une part significative des habitants fuit le pays pour échapper à la conscription, tandis que les rues se couvrent d’affiches exaltant la victoire imminente et incitant à s’engager, le mari meurtri mène sa petite guerre, y compris avec des improvisations qui peuvent aussi faire écho à l’impréparation de l’armée russe ayant mené à des échecs cuisants au début de l’offensive.
Le savoir-faire impressionnant (parfois trop dans d’autres films) du réalisateur et coscénariste russe Andreï Zviaguintsev trouve dans ce cas toute sa pertinence pour évoquer l’état de son pays soumis –et pour une grande part volontairement soumis– aux injonctions de son dirigeant suprême. Avec une grande habileté dans la conduite du récit, notamment quand l’envoi contraint de «volontaires» sur le front où ils se feront descendre en masse participe aussi de l’opération spéciale tout à fait privée que monte Gleb.

Avec le scénario, mais surtout la mise en scène de Minotaure, le cinéaste en exil trouve comment mettre en scène ce qui est aussi une tragédie pour les Russes: la fuite en avant criminelle de Vladimir Poutine.
La froideur implacable de la réalisation est ici parfaitement à l’unisson des mécanismes qu’activent aussi bien la crise planétaire, notamment en Russie, déclenchée par l’agression du 24 février 2022, que les mécanismes mentaux d’un homme puissant qui se sent bafoué.
«Le réalisateur compose un assemblage à bords coupants, travaillé en profondeur par la relation aux apparences matérialisée par les grandes baies vitrées de la luxueuse villa où vivent Gleb, Galina et Serioja.»
La comparaison entre les mises en scène de Chabrol et de Zviaguintsev est éclairante sur le gouffre qui sépare les deux films, mais surtout les deux manières d’être au monde qu’ils évoquent. Si l’un et l’autre traversent le moment brutal du meurtre, le premier en faisait une dissonance à la limite du grotesque dans l’atmosphère ouatée de ces notables installés dans un confort que rien, pas même le délire de jalousie, pas même le crime, ne peut entamer. Le réalisateur russe compose, pour sa part, un assemblage à bords coupants, travaillé en profondeur par la relation aux apparences matérialisée par les grandes baies vitrées de la luxueuse villa où vivent Gleb, Galina et Serioja.
Le travail sur les reflets active notamment ce jeu entre intérieur et extérieur, où la tendance à l’auto-protection égoïste et la volonté de s’afficher, l’illusion de l’entre-soi et les forces actives dans un dehors impossible à maîtriser participent des influx troubles qui irriguent le film.
Ces flux sont hétérogènes, mais se renforcent et s’éclairent. Ainsi, on pourrait à bon droit inscrire le machisme comme ressort commun au processus de l’impérialisme grand-russe et au crime privé ourdi par le mari. Mais il ne s’agit pas de comparaison, encore moins de métaphore.
Il s’agit d’une mise en tension entre deux crises incommensurables. Et donc de montage, au sens que ce mot a au cinéma, avec la puissance que libère le fait de rapprocher ainsi deux termes évidemment ni de même nature, ni de même ampleur.

Minotaure
D’Andreï Zviaguintsev
Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine, Yuriy Zavalnyouk, Varvara Shmykova
Durée: 2h20
Sortie le 14 octobre 2026
«Qui vit encore» de Nicolas Wadimoff
Nous sommes à Gaza, dans un hangar en Afrique du Sud. Au sol peint en noir, des traits blancs figurent neuf emplacements dans un cadre qui correspond schématiquement à la forme de l’enclave martyre. Ces carrés figurent là où vivaient les cinq hommes et les quatre femmes qui, debout à l’endroit qui figure le domicile qu’ils ont dû fuir, racontent leur expérience.

Ces survivant(e)s qui ont pu atteindre un pays refuge, si loin de chez eux, entrecroisent leurs récits. Selon des parcours chaque fois singuliers, ceux-ci décrivent la terreur méthodique infligée par les Israéliens, et à ce titre Qui vit encore fait pendant à la narration des procédures génocidaires que décrit Naza.
Mais, autant que les récits eux-mêmes, ce sont les corps, les voix, les regards, la manière dont un geste s’esquisse et s’interrompt qui font la densité vive du nouveau film de Nicolas Wadimoff, ce cinéaste suisse auquel on devait déjà plusieurs films mémorables consacrés aux Palestiniens, dont Asheen et L’Apollon de Gaza.
Loin de la frontalité du documentaire de terrain, qui a aussi sa légitimité, le dispositif en partie abstrait (les traits au sol) et en partie ô combien concret (les personnes) permet un autre accès, à la fois émotionnel et réflexif, à ce qui a cours depuis trois ans –et encore aujourd’hui– en Palestine.
Ces neuf personnes étaient un musicien, une lycéenne, un entrepreneur, un dessinateur, une journaliste, une influenceuse… Ils et elles sont clairement issues des strates supérieures de la société gazaouie, ce qui a augmenté leurs chances de pouvoir s’échapper de l’enfer –il faut payer très cher pour sortir.
Leur origine et leur apparence font qu’ils et elles ne ressemblent pas à l’imagerie misérabiliste qui fait aussi partie de ce dans quoi on enferme les Palestiniens. Contingent, et clairement partiel, cet aspect fait aussi partie de ce que questionne le film.

Bien habillés, s’exprimant avec nuances et précision, ils incarnent, individuellement et collectivement, la volonté de Qui vit encore d’ouvrir aussi une perception plus complexe, moins déshumanisée de celles et ceux qui subissent encore la terreur meurtrière imposée par Israël.
Et c’est, y compris dans ce qu’elle peut avoir de déstabilisant pour des spectateurs même convaincus de la nécessité de résister à la domination des récits et des représentations sionistes, une des vertus singulières de ce film.
Ainsi Wadimoff apporte, de manière modeste mais nécessaire, une contribution au travail qu’accomplit en ce moment le cinéma pour déployer et reconfigurer les manières de comprendre et de ressentir, face à l’horreur en cours depuis si longtemps, et intensifiée à l’extrême depuis trois ans.

Qui vit encore
De Nicolas Wadimoff
Avec Ghada Alabdala, Hana Eleiwa, Haneen Hanara, Malak Khadra, Eman Shannan, Adel Altaweel
Durée: 1h54
Sortie le 14 octobre 2026
«Le Jour de son retour» de Hong Sang-soo
«Qu’avez-vous pensé du film?» demande l’actrice à la jeune femme visiblement embarrassée. De part et d’autre d’une table de café se déroule le rituel banal d’un entretien entre une comédienne et une journaliste. Celle-ci ne s’intéresse pas vraiment au film indépendant qu’interprète l’interviewée, Bae Jeon-su, qui fut une vedette populaire, puis s’était absentée des écrans durant douze ans.
Dans le beau noir et blanc finement tramé de nuances dont le cinéaste coréen est un orfèvre, circulent ces questions et réponses où, sous la courtoisie de rigueur et la convention du dispositif de l’interview, se devinent sous-entendus et regrets, intérêts divergents, pouvoir et solitude.

Qui sait à quel point les médias coréens ont été odieux avec l’actrice star Kim Min-hee après qu’elle ait abandonné une carrière glorieuse pour vivre et travailler avec cette figure radicale du cinéma d’auteur qu’est Hong Sang-soo, entend aisément dans les échanges entre celle que joue Song Sun-mi et ses intervieweuses les échos de la longue traque (toujours en cours) dont le couple a été la proie.
Car cet entretien est le premier des trois auquel se soumet l’actrice littéralement «sur le retour». (…)