À voir au cinéma: «Minotaure», «Qui vit encore», «Le Jour de son retour», «La Porte des dieux»

Vu de l’extérieur, tout semble idéal à la table familiale dans la riche demeure de Gleb (Dmitri Mazourov), de Galina (Iris Lebedeva) et de leur fils (Boris Koudrine). Sauf que justement, il y a l’extérieur.

Totalement incommensurables les uns aux autres, les films d’Andreï Zviaguintsev, de Nicolas Wadimoff, de Hong Sang-soo et de Wang Tung disent ensemble la puissance du cinéma à rendre sensible aux tragédies contemporaines comme aux enjeux universels.

«Minotaure», d’Andreï Zviaguintsev

Ce fut un des titres phares de la dernière édition du Festival de Cannes, décidément très riche en propositions de qualité. Elle rend encore plus absurde l’attribution de la Palme d’or au détestable Fjord, quand ce film-ci aurait pu, comme plusieurs autres, prétendre à cette consécration. Du moins le Grand Prix du jury a-t-il signalé son importance.

Quelque part en Russie, près d’une grande ville de province. Une maison moderne, luxueuse, celle de Gleb (Dmitri Mazourov), patron prospère d’une entreprise de transport, de sa femme Galina (Iris Lebedeva) et de leur fils Serioja (Boris Koudrine). Ce pourrait être paradisiaque, mais il y a deux problèmes: Madame a un amant, et le président russe Vladimir Poutine vient de lancer l’«opération spéciale», nom officiel de l’invasion brutale de l’Ukraine, à la fin du mois de février 2022.

Le générique de fin viendra confirmer ce que tout cinéphile aura reconnu, un des fils directeurs de Minotaure s’inspire directement de La Femme infidèle (1969), film inoubliable de Claude Chabrol. Toutefois, loin de l’ambiance feutrée de la France bourgeoise montrée par le cinéaste tricolore, ce que fait et fera le mari en découvrant la relation de sa femme avec un autre homme s’inscrit dans un contexte qui modifie tout le film.

C’est l’histoire de Gleb, et c’est l’histoire d’une Russie en guerre, où le gouvernement impose que chaque entreprise envoie une partie de ses employés au front. Un pays où la corruption est omniprésente, modifiant les modalités d’un comportement privé, la jalousie, comme d’un environnement collectif, la participation à une guerre présentée comme existentielle pour la nation et bénie de Dieu.

Tandis qu’une part significative des habitants fuit le pays pour échapper à la conscription, tandis que les rues se couvrent d’affiches exaltant la victoire imminente et incitant à s’engager, le mari meurtri mène sa petite guerre, y compris avec des improvisations qui peuvent aussi faire écho à l’impréparation de l’armée russe ayant mené à des échecs cuisants au début de l’offensive.

Le savoir-faire impressionnant (parfois trop dans d’autres films) du réalisateur et coscénariste russe Andreï Zviaguintsev trouve dans ce cas toute sa pertinence pour évoquer l’état de son pays soumis –et pour une grande part volontairement soumis– aux injonctions de son dirigeant suprême. Avec une grande habileté dans la conduite du récit, notamment quand l’envoi contraint de «volontaires» sur le front où ils se feront descendre en masse participe aussi de l’opération spéciale tout à fait privée que monte Gleb.

Volontaires ou pas, les habitants de la ville envoyés se battre sur le front ukrainien, chair à canon d'une folie à l'échelle collective que reflète la violence déclenchée par un mari jaloux. | Les Films du Losange/capture d'écran de la bande-annonce
Volontaires ou pas, les habitants de la ville envoyés se battre sur le front ukrainien, chair à canon d’une folie à l’échelle collective que reflète la violence déclenchée par un mari jaloux. | Les Films du Losange/capture d’écran de la bande-annonce

Avec le scénario, mais surtout la mise en scène de Minotaure, le cinéaste en exil trouve comment mettre en scène ce qui est aussi une tragédie pour les Russes: la fuite en avant criminelle de Vladimir Poutine.

La froideur implacable de la réalisation est ici parfaitement à l’unisson des mécanismes qu’activent aussi bien la crise planétaire, notamment en Russie, déclenchée par l’agression du 24 février 2022, que les mécanismes mentaux d’un homme puissant qui se sent bafoué.

«Le réalisateur compose un assemblage à bords coupants, travaillé en profondeur par la relation aux apparences matérialisée par les grandes baies vitrées de la luxueuse villa où vivent Gleb, Galina et Serioja.»

La comparaison entre les mises en scène de Chabrol et de Zviaguintsev est éclairante sur le gouffre qui sépare les deux films, mais surtout les deux manières d’être au monde qu’ils évoquent. Si l’un et l’autre traversent le moment brutal du meurtre, le premier en faisait une dissonance à la limite du grotesque dans l’atmosphère ouatée de ces notables installés dans un confort que rien, pas même le délire de jalousie, pas même le crime, ne peut entamer. Le réalisateur russe compose, pour sa part, un assemblage à bords coupants, travaillé en profondeur par la relation aux apparences matérialisée par les grandes baies vitrées de la luxueuse villa où vivent Gleb, Galina et Serioja.

Le travail sur les reflets active notamment ce jeu entre intérieur et extérieur, où la tendance à l’auto-protection égoïste et la volonté de s’afficher, l’illusion de l’entre-soi et les forces actives dans un dehors impossible à maîtriser participent des influx troubles qui irriguent le film.

Ces flux sont hétérogènes, mais se renforcent et s’éclairent. Ainsi, on pourrait à bon droit inscrire le machisme comme ressort commun au processus de l’impérialisme grand-russe et au crime privé ourdi par le mari. Mais il ne s’agit pas de comparaison, encore moins de métaphore.

Il s’agit d’une mise en tension entre deux crises incommensurables. Et donc de montage, au sens que ce mot a au cinéma, avec la puissance que libère le fait de rapprocher ainsi deux termes évidemment ni de même nature, ni de même ampleur.

Minotaure

D’Andreï Zviaguintsev

Avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine, Yuriy Zavalnyouk, Varvara Shmykova

Séances

Durée: 2h20

Sortie le 14 octobre 2026

«Qui vit encore» de Nicolas Wadimoff

Nous sommes à Gaza, dans un hangar en Afrique du Sud. Au sol peint en noir, des traits blancs figurent neuf emplacements dans un cadre qui correspond schématiquement à la forme de l’enclave martyre. Ces carrés figurent là où vivaient les cinq hommes et les quatre femmes qui, debout à l’endroit qui figure le domicile qu’ils ont dû fuir, racontent leur expérience.

Une vue d'ensemble du dispositif, graphique mais très situé, qui permet la compréhension et l'émotion que libère le film. | Una matina Films
Une vue d’ensemble du dispositif, graphique mais très situé, qui permet la compréhension et l’émotion que libère le film. | Una matina Films

Ces survivant(e)s qui ont pu atteindre un pays refuge, si loin de chez eux, entrecroisent leurs récits. Selon des parcours chaque fois singuliers, ceux-ci décrivent la terreur méthodique infligée par les Israéliens, et à ce titre Qui vit encore fait pendant à la narration des procédures génocidaires que décrit Naza.

Mais, autant que les récits eux-mêmes, ce sont les corps, les voix, les regards, la manière dont un geste s’esquisse et s’interrompt qui font la densité vive du nouveau film de Nicolas Wadimoff, ce cinéaste suisse auquel on devait déjà plusieurs films mémorables consacrés aux Palestiniens, dont Asheen et L’Apollon de Gaza.

Loin de la frontalité du documentaire de terrain, qui a aussi sa légitimité, le dispositif en partie abstrait (les traits au sol) et en partie ô combien concret (les personnes) permet un autre accès, à la fois émotionnel et réflexif, à ce qui a cours depuis trois ans –et encore aujourd’hui– en Palestine.

Ces neuf personnes étaient un musicien, une lycéenne, un entrepreneur, un dessinateur, une journaliste, une influenceuse… Ils et elles sont clairement issues des strates supérieures de la société gazaouie, ce qui a augmenté leurs chances de pouvoir s’échapper de l’enfer –il faut payer très cher pour sortir.

Leur origine et leur apparence font qu’ils et elles ne ressemblent pas à l’imagerie misérabiliste qui fait aussi partie de ce dans quoi on enferme les Palestiniens. Contingent, et clairement partiel, cet aspect fait aussi partie de ce que questionne le film.

Tous les autres protagonistes assemblés autour du musicien Feras Elshrafi, quand la musique, comme le cinéma, aide à mettre en commun des tragédies à la fois individuelles et partagées par tout un peuple. | Una matina Films.
Tous les autres protagonistes assemblés autour du musicien Feras Elshrafi, quand la musique, comme le cinéma, aide à mettre en commun des tragédies à la fois individuelles et partagées par tout un peuple. | Una matina Films.

Bien habillés, s’exprimant avec nuances et précision, ils incarnent, individuellement et collectivement, la volonté de Qui vit encore d’ouvrir aussi une perception plus complexe, moins déshumanisée de celles et ceux qui subissent encore la terreur meurtrière imposée par Israël.

Et c’est, y compris dans ce qu’elle peut avoir de déstabilisant pour des spectateurs même convaincus de la nécessité de résister à la domination des récits et des représentations sionistes, une des vertus singulières de ce film.

Ainsi Wadimoff apporte, de manière modeste mais nécessaire, une contribution au travail qu’accomplit en ce moment le cinéma pour déployer et reconfigurer les manières de comprendre et de ressentir, face à l’horreur en cours depuis si longtemps, et intensifiée à l’extrême depuis trois ans.

Qui vit encore

De Nicolas Wadimoff

Avec Ghada Alabdala, Hana Eleiwa, Haneen Hanara, Malak Khadra, Eman Shannan, Adel Altaweel

Séances 

Durée: 1h54

Sortie le 14 octobre 2026

«Le Jour de son retour» de Hong Sang-soo

«Qu’avez-vous pensé du film?» demande l’actrice à la jeune femme visiblement embarrassée. De part et d’autre d’une table de café se déroule le rituel banal d’un entretien entre une comédienne et une journaliste. Celle-ci ne s’intéresse pas vraiment au film indépendant qu’interprète l’interviewée, Bae Jeon-su, qui fut une vedette populaire, puis s’était absentée des écrans durant douze ans.

Dans le beau noir et blanc finement tramé de nuances dont le cinéaste coréen est un orfèvre, circulent ces questions et réponses où, sous la courtoisie de rigueur et la convention du dispositif de l’interview, se devinent sous-entendus et regrets, intérêts divergents, pouvoir et solitude.

La première des trois journalistes face à la comédienne ex-vedette Bae Jeong-su (Song Sun-mi). | Carlotta
La première des trois journalistes face à la comédienne ex-vedette Bae Jeong-su (Song Sun-mi). | Carlotta

Qui sait à quel point les médias coréens ont été odieux avec l’actrice star Kim Min-hee après qu’elle ait abandonné une carrière glorieuse pour vivre et travailler avec cette figure radicale du cinéma d’auteur qu’est Hong Sang-soo, entend aisément dans les échanges entre celle que joue Song Sun-mi et ses intervieweuses les échos de la longue traque (toujours en cours) dont le couple a été la proie.

Car cet entretien est le premier des trois auquel se soumet l’actrice littéralement «sur le retour». (…)

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À voir au cinéma: «Naza», en salles deux jours seulement


Sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv, Yuval Abraham (à droite) et l’un de ceux qu’il interviewe.

Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor est un événement sur le plan de l’information, du cinéma et de la stratégie politique.

Le documentaire-événement composé de témoignages de membres des forces armées et des services secrets d’Israël sur les procédures employées à Gaza depuis le 7 octobre 2023 sort dans 500 salles françaises durant deux jours, les 12 et 13 octobre. Il sera mis en ligne en accès libre sur la chaine YouTube du Guardian à partir de fin novembre.

L’ovation hors norme qui a suivi sa projection au Festival de Venise, et les réactions hystériques du gouvernement et des médias d’extrême droite en Israël, ont souligné le caractère exceptionnel du film de Yuval Abraham et Rachel Szor. Depuis, le tapis de bombes sur YouTube et les réseaux sociaux des proxy sionistes atteste, par son ampleur, de la déstabilisation que permet le film.

Mais exceptionnel en quoi? Qui prête attention à ce qui se passe à Gaza, et plus largement en Palestine et dans la région soumise aux bombardements et tueries perpétrées par les Israéliens depuis trois ans, sait pratiquement tout de ce qui concerne les faits résultants de ce qui est raconté par Naza, dont le titre désigne ce qu’ailleurs on nomme «victimes collatérales».

Pourtant, le film des deux cinéastes israéliens, connus depuis qu’ils avaient cosigné avec deux Palestiniens, Basel Adra et Hamdan Ballal, No Other Land, notamment primé à la Berlinale et consacré par un Oscar, est riche d’un triple apport, qui en fait la considérable valeur: apport en informations, apport grâce au cinéma, apport lié à son effet médiatico-politique.

La valeur informative du film ne porte pas principalement sur l’ampleur des crimes de masse commis à Gaza, même si quelques éléments particulièrement atroces avaient pu passer inaperçus, comme la mise en place d’un dispositif permettant à des tueurs en uniforme d’abattre des civils dès lors qu’ils dépassent des limites dont on a pris soin de ne pas les informer.

Cette valeur informative porte essentiellement sur la manière dont ces horreurs sont mises en œuvre, les moyens employés avec une attention particulière à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Celle-ci joue en effet un rôle terrifiant, mais au moment de la réception du film, l’attention sur cette technologie risque de cacher le plus important: ce sont des humains qui les conçoivent et les utilisent. Ce n’est pas l‘IA qui tue à Gaza.

L’arrogance cool des maîtres absolus

Bien plus décisif est le fait que le film documente l’état d’esprit des personnes, assez différentes entre elles, même si surtout des jeunes hommes, qui commettent ces meurtres collectifs ou les rendent possibles –une seule femme parmi les vingt-quatre témoins interviewés par Yuval Abraham, tandis que Rachel Szor reste derrière la caméra pour les filmer.

Le degré de contrôle et de surveillance, la terreur quotidienne imposée depuis des décennies aux Palestiniens par l’occupant, la capacité à interférer dans l’intimité des familles, l’accès à tous les détails du quotidien de tous les habitants sont décrits avec une précision renforcée par la grande fierté de ces maîtres ravis de tenir à ce point en leur pouvoir celles et ceux qu’ils dominent.

Ce qui rappelle aussi de quelle interminable oppression est né le 7 octobre, contrairement au narratif de la propagande qui voudrait en faire une tragédie sortie du néant.

Percevoir cette fierté, le plus souvent décontractée, cool, évoquant des champions de jeux vidéo se félicitant de leur score et de leur habileté, fait partie de ce que le cinéma, et seulement le cinéma, permet.

L’arrogance de beaucoup de ces assassins bien dans leurs sneakers de geek ou leurs rangers de troufions «d’élite», le malaise relatif de quelques-uns aussi, font percevoir autrement le récit du massacre d’une famille parce que la gamine dit dans son téléphone que papa rentre à la maison, ou l’organisation méthodique de la famine.

C’est beau, une ville la nuit?

La totalité des entretiens a été tournée sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv, la nuit, le visage de l’interviewer seul étant reconnaissable quand celui de ses interlocuteurs reste dans l’ombre.

Minimal, et évidemment dû aux raisons de sécurité pour des témoignages anonymes qui vaudraient à leurs auteurs de graves ennuis si leur identité était révélée, cette organisation visuelle s’avère d’une grande richesse. Sa simplicité même rend plus sensible ce qu’on perçoit du langage corporel, de l’inflexion des voix, de l’importance des silences.

À l'aide de croquis techniques, les tueurs montrent les procédures et les conditions des décisions. | MK2 Distribution / Capture d'écran de la bande-annonce
À l’aide de croquis techniques, les tueurs montrent les procédures et les conditions des décisions. | MK2 Distribution / Capture d’écran de la bande-annonce

Le dispositif de tournage rend également sensible l’inscription de ces pratiques de meurtre de masse, avec les choix de tuer des familles entières dans le but, loin d’être toujours atteint, de tuer un combattant du Hamas, dans le quotidien d’une grande ville contemporaine, scintillant de ses feux publicitaires et vibrant de la vie quotidienne plutôt festive de ses habitants. (…)

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Empires, génocide et moments de bonheur – sur la 83e Mostra de Venise

La 83e édition du Festival de Venise a amplifié une tendance actuelle à la dispersion des choix, où la prolifération des films et des approches tend à aggraver la confusion. Pourtant, au moins un axe contemporain s’y est dessiné, en relation avec la tragédie en cours en Palestine. Et quelques œuvres y ont malgré tout frayé leur chemin.

l’heure de publier ces lignes, le 83e Festival de Venise, est toujours en cours – jusqu’au 12 septembre. Pas question donc d’un bilan en bonne et due forme, encore moins de commenter un palmarès toujours dans les limbes. Cet exercice habituel serait en l’occurrence de toute façon bien hasardeux, tant cette édition du plus ancien festival de cinéma du monde se caractérise, si on peut dire, par l’hétérogénéité de ses choix. La tendance n’est pas nouvelle, ni spécifique à la Mostra, mais elle a été cette année encore plus marquée que les années précédentes, ou que ce qui s’est vu dans les autres grandes manifestations internationales.publicité

Pour ne mentionner que les longs métrages inédits, pas moins de 117 titres étaient présentés sur le Lido, répartis dans cinq sections officielles et deux sections parallèles, selon des logiques difficiles à identifier – hormis le besoin de vedettes, de préférence étatsuniennes ou italiennes – sur le tapis rouge, mais cet aspect-là est banal, à Venise comme ailleurs. Au-delà, on constate un effet « attrape-tout » qu’il est possible de relier à l’importance toujours grandissante des réseaux sociaux. Avec cette conséquence, ici comme ailleurs, que la prolifération en surface tend à produire une focalisation sur quelques titres sur-médiatisés, et puissamment relayés par les algorithmes, les grosses machines de marketing et la valorisation d’une « fan attitude » régressive.

Au sein de cette accumulation, à Venise comme ailleurs, deux problématiques ont focalisé ce qui est considéré comme la présence de la politique, à savoir le rapport numérique entre présences féminines et masculines aux génériques, et la visibilité accordée ou pas au génocide en cours en Palestine. Enjeux de première importance assurément, mais qui tendent aussi à invisibiliser d’autres questions, notamment concernant les catastrophes environnementales en cours et à venir, et les politiques publiques meurtrières contre les exilés, où le gouvernement Melloni est en pointe en termes de violence et de désinformation. Il ne s’agit pas seulement du constat général de la concurrence des souffrances, et de la manière dont certains dossiers acquièrent ou pas de la visibilité. Il s’agit très exactement de ce qu’un grand festival devrait aider à penser et à mettre en pratique : la cohérence des questionnements, et de leurs traductions formelles, dans les films, comme discursives, dans les prises de position. On en est loin.

Déséquilibre genré

Restent, donc, les deux dossiers plus principalement mis en lumière. Côté absence de parité, la présidente du jury Maggie Gyllenhaal ne s’est pas privée, lors de la conférence de presse d’ouverture, de dénoncer le puissant signal rétrograde que constitue  la présence d’une seule femme parmi les signataires des vingt films de la compétition officielle. Ledit film, Woman Unknown,signé de la réalisatrice danoise May el-Toukhy, est d’ailleurs un drame puissant et oppressant construit autour du sort d’une femme, servante devenant épouse d’un patron à la Libération, sur fond de violences infligées aux « tondues » qu’a aussi connu ce pays scandinave à la fin de son Occupation. Délibérément oppressante, la mise en scène bénéficie de la présence d’une actrice, Mathilde Arcel, qui, physiquement comme par son jeu, déjoue tous les stéréotypes.

Elle-même actrice et réalisatrice, Maggie Gyllenhaal a présenté à Venise un beau court métrage en hommage à Marylin Monroe, Flesh Impact (Section Venise Open). On pourra sans malice noter que c’est dans ce format court que nombre des propositions cinématographiques signées par des femmes ont trouvé place sur les écrans vénitiens. Ainsi de l’impressionnante chronique de la résistance citoyenne opposée par une partie des habitants de Minneapolis aux exactions de ICE, avec They’re Here de Laura Poitras et Rachel Lauren Mueller. Ou, dans le cadre de la série « Women Tales » produite par la patronne de la firme de mode Miu Miu, la belle ballade de Suzanne Lindon dans Paris vers Kim Gordon dont la musique occupe déjà la bande son, dans For Kim de Claire Denis (section Giornate degli Autori). On y rattachera, dans la même section, l’inattendu Les Indes, premier long métrage cosigné par Pauline Julier et Nicolas Chapoulier, méditation poétique et spectaculaire sur le poids politique de la circulation des images depuis la préhistoire de cet enjeu, quand un portrait de l’Infante d’Espagne devait voyager des semaines pour atteindre la Cour de Louis XIV.

La Palestine sur la lagune, obstinément

Clairement pris en défaut sur la question de la tendance à la parité, le directeur artistique de la Mostra, Alberto Barbera, a en revanche à l’évidence fait un effort pour ne pas laisser la manifestation muette en ce qui concerne le sort de la Palestine. Ce qui s’est traduit pas la présence de deux films palestiniens, dont la première qualité tient à leur différence d’approche. Le documentaire Citizen Osama de Ahmed Hassouna (Hors compétition) est un drame poignant consacré à un journaliste palestinien de Gaza survivant sous les bombes israéliennes avec sa femme et son bébé tout en continuant son travail. Conversation With The Sea de Muayad Alayan (en section Venice Spotlight) est une fiction autour d’un vieil homme enquêtant dans Jérusalem sur les circonstances de la mort de son fils vingt ans plus tôt, qui documente de manière fine la réalité de l’oppression coloniale subie par les Arabes en Israël au quotidien, en même temps qu’ont lieu les violences extrêmes perpétrées par Tsahal et les colons dans les territoires.

On se souvient de la polémique, agressivement montée en épingle par la propagande sioniste, lors de l’opposition d’une partie des réalisateurs palestiniens et de leurs soutiens à la présence du cinéaste israélien antisioniste Nadav Lapid au FID Marseille cet été. La principale raison de ce boycott était le refus que soit systématiquement programmés des réalisateurs israéliens « en contrepartie » de la présence de réalisateurs palestiniens, alors que l’inverse n’a jamais été vrai. Il importe donc de se garder de tout effet de mise en symétrie, et la projection du nouveau film d’Amos Gitaï aggravait ce qui serait la fausseté d’une semblable mise en miroir, The Road to Jericho (section Venice Open) apparaissant comme un bricolage paresseux et d’une inconséquence difficile à supporter, où le réalisateur recycle d’anciennes images de ses précédents films sans aucune sensibilité à la réalité en cours. C’est tout le contraire avec Naza des deux co-auteurs israéliens de No Other Land qui avait marqué le Festival de Berlin 2025 et obtenu l’Oscar du meilleur documentaire, en étant cosigné avec les deux Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal. Le nouveau film de Yuval Abraham et Rachel Szor, rajouté en dernière minute à la compétition (ce qui fait donc finalement une réalisatrice « et demie » dans la sélection la plus en vue) est un document exceptionnel. Moins, pour l’essentiel de ce qu’on y apprend, l’extermination méthodique de la population civile de Gaza par l’armée israélienne, déjà largement documentée, que par la manière dont celle-ci est racontée. Ce sont en effet vingt-trois membres des services secrets et des forces militaires d’Israël qui témoignent des décisions méthodiques de meurtres de masse, des procédures et des outils employés. L’un des aspects les plus impressionnants de cette suite de récits, précis et souvent accompagnés de croquis, sur un toit de Tel Aviv la nuit, est la comparaison avec les jeux vidéo, et la revendication de l’absence totale d’interrogation, voir l’affirmation du grand plaisir éprouvé à assassiner. Alentour, la vie se déroule paisiblement dans la cité, à 60km du territoire écrasé sous les ruines et noyé dans le sang et la souffrance.

Dans une tonalité évidemment très différente, il faut aussi faire mention du très beau Halayon de l’Israélien en exil Avi Mograbi, visite d’une terre aujourd’hui annexée que visite un Palestinien qui y a grandi, et qui le fait découvrir à partir des plantes cueillies sur le chemin dont il parle à son ami le réalisateur. Ce court métrage, qui pourrait s’appeler « Herbier de la Nakba », a aussi le mérite de souligner la multiplicité des formes cinématographiques pouvant être mobilisées pour garder vive la relation à la catastrophe de la colonisation de la Palestine. Mograbi aura d’ailleurs été doublement présent à Venise cette année, puisque de l’autre côté de la lagune, à la Biennale d’art, on pouvait voir une installation également conçue à partir de la réalisation de son film Dans un jardin je suis entré, matrice des images de Halayon. Comme il a été souligné ici même, la Palestine est présente comme un motif récurrent dans l’admirable proposition curatoriale conçue aux Giardini et à L’Arsenal par Koyo Kouoh. Plus indirecte, la présence dans ce second lieu d’artistes et cinéastes tels que Kader Attia ou Joana Hadjithomas et Khalil Joreige participent de ces chambres d’écho aux résonnances multiples, et pourtant cohérentes – typiquement le genre d’intelligence curatoriale devenue introuvable dans les grands festivals. Mais à la Mostra aussi, la Palestine aura trouvé moyen d’imprégner diverses situations, au-delà de ce qui avait été planifié. Tandis que, six mois après sa déclaration indigne alors qu’il présidait le jury de la Berlinale, Wim Wenders en était toujours à se justifier, en marge de la présentation de son nouveau documentaire consacré à l’architecte Peter Zumthor, le Festival a par ailleurs servi de cadre au lancement de la Gaza Cinema Academy, organisme destiné à la formation de réalisateurs palestiniens et au soutien de leurs projets. Et le collectif Venice4Palestine, après avoir fait signer un appel relayé par nombre de personnalités, a tenu un débat sous l’intitulé « And yet Gaza keeps burning » dans le cadre des Giornate degli Autori, l’équivalent vénitien de la Quinzaine des cinéastes cannoise.

Grands maîtres et jeune pousse asiatiques

Un autre cinéaste a eu les honneurs des deux côtés de la lagune, Tsai Ming-liang, avec deux déambulations du moine en robe rouge, de sa collection d’œuvres Walking. D’une puissance intacte et en rupture avec les canons dominants, l’une et l’autre se révélaient aussi suggestives sous forme d’installation vidéo devant le bassin de l’Arsenale qu’en projection dans une salle, section Venise Open, tout en aidant à percevoir la singularité des effets produits par chaque dispositif. Le cinéaste taïwanais, lion d’or à la Mostra en 1994 avec son deuxième long métrage, Vive l’amour, fait aujourd’hui figure de maître parmi les cinéastes d’Extrême Orient que Venise a longtemps aidé à découvrir. Un autre habitué du Lido, le toujours passionnant Lav Diaz, lui aussi récipiendaire d’un Lion d’or (pour La femme qui est partie, en 2016) y présentait une nouvelle variation au sein de son œuvre au long cours à propos des formes successives d’oppression coloniale et néocoloniales des Philippines, l’admirable Let Us Through, Dear Ancestors (Hors compétition). Autres « grands maîtres » désormais consacrés, le Coréen Lee Chang-dong, de retour après huit ans sans filmer grâce au très inspiré Possible Love (Compétition) et le Japonais Hirokazu Kore Eda, qui a lui enchainé quelques mois après Sheep in the Box à Cannes, avec une fiction autour du manga. Pour cette région du monde, la relève venait du bien moins capé Phuttiphong Aroonpheng découvert en 2018 grâce à son premier long, le très beau Manta Ray, déjà aux confins du thriller politique et du fantastique : son Burning Giants (Orizzonti) est un film d’aventure dans la jungle, un conte mythologique, une histoire d’amour par temps de dictature et de catastrophe écologique, d’une grande puissance visuelle. (…)

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À voir au cinéma: «Collapse (Face à Gaza)», «Ressacs, une histoire touarègue», «Cosmos», «The World of Love»

«La Voix de Hind Rajab», un film bouleversant et nécessaire

Sur la vitre du bureau de celui qui essaie de la sauver, une photo de la petite fille qui lui parle face aux mitrailleuses israéliennes.

Reconstitution du calvaire d’une gamine de 6 ans assassinée par les Israéliens, le film de Kaouther Ben Hania associe au plus juste les puissances du documentaire et de la fiction.

La petite fille va mourir. Il n’y a pas de suspens. Un des avantages de l’immense écho qu’a suscité le film lors de son passage dans d’innombrables festivals où il est partout ovationné et récompensé est d’avoir rendu publique l’issue de la tragédie qu’il reconstitue.

«Tragédie», en effet au sens où un événement atroce devient manifestation d’une horreur infiniment plus vaste. Et même tragédie au sens de la rigueur de la construction, de l’organisation du temps et de l’espace, du caractère implacable de l’enchaînement des faits.

Mais pas tragédie au sens où l’issue fatale serait le fait du destin. Aucune entité abstraite ou surhumaine ici, mais des assassins bien réels: l’armée israélienne, engagée dans une guerre génocidaire toujours en cours.

La tension et l’implacable

Le 29 janvier 2024, le Croissant-Rouge palestinien, en Cisjordanie, reçoit l’appel téléphonique d’une petite fille de 6 ans. Elle est dans une voiture dont tous les autres occupants sont morts après avoir été mitraillés par un char de Tsahal.

Terrorisée, entourée des cadavres des siens, elle va appeler à l’aide durant plusieurs heures, parlant avec quatre bénévoles qui tentent de la rassurer tout en essayant d’obtenir l’autorisation de passage d’une ambulance pour aller la chercher. Quand cette autorisation est enfin obtenue, ils suivent sur leurs écrans la progression du véhicule, localisé par GPS.

Interprétés par Saja Kilani et Motaz Malhees, la docteure Ranah Hassan Faqih et le bénévole Omar A. Alqam, qui dialoguent avec Hind Rajab, tentent de la rassurer. | jour2fête

Jusqu’à ce que, juste avant l’arrivée des sauveteurs, les Israéliens tuent la petite fille et les deux secouristes de l’ambulance, Yusuf Zeino et Ahmed al-Madhoun.

De cet enchaînement de faits, nous entendons la trace réelle: l’enregistrement de la voix de cette enfant qui s’appelait Hind Rajab Hamada, enregistrement archivé par le Croissant-Rouge. De cet enchaînement de faits, nous voyons la reconstitution, par des acteurs, qui rejouent ce qu’ont dit et fait les interlocuteurs de Hind.

Ce n’est pas malgré, mais avec l’absence de suspense que le film de Kaouther Ben Hania est un film important. Cela tient à la tension extrême entre la violence dramatique de ce qu’il rend visible et la connaissance du caractère implacable de ce qui est en train d’advenir –de ce qu’il est advenu durant plus de deux ans à des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et qui continue en ce moment malgré le cessez-le-feu.

À l'écran, le signal audio tandis qu'on entend la voix de Hind Rajab, qui supplie qu'on ne l'abandonne pas. | Capture d'écran Jour2Fete Distribution via YouTube

À l’écran, le signal audio tandis qu’on entend la voix de Hind Rajab, qui supplie qu’on ne l’abandonne pas. | Capture d’écran Jour2Fete Distribution

Cette tension violente concerne les monstruosités commises à Gaza par les Israéliens, mais aussi, mais surtout les aveuglements et les impuissances, ici et maintenant. Elles accusent les dirigeants du reste du monde coupables de complicité active avec les criminels sionistes. Elles soulignent le mélange de paralysie, d’indifférence et de fatalisme de la majorité des citoyens un peu partout, notamment en France.

L’importance de la durée et de la forme

Mobilisant ensemble les ressources du documentaire (la voix enregistrée) et de la fiction (les scènes rejouées par des acteurs), la cinéaste tunisienne construit une proposition dont la puissance tient, aussi, à la durée du film.

En dix minutes, l’histoire de Hind et de celles et ceux qui tentent de la sauver serait un coup de massue émotionnel, sidérant de violence.

En une heure et demi, c’est, à partir d’émotions intenses et qui ne sont en rien diminuées par l’absence de suspense, mais au contraire adressées aux véritables enjeux, une invitation à questionner un vaste ensemble de comportements, qui ne concerne pas uniquement ce carrefour au coin de deux rues réduites en cendres de Gaza, où une enfant suffoque de terreur entourée des cadavres de sa famille.

Avec ce film, Kaouther Ben Hania poursuit un travail de recherche singulier avec les moyens du cinéma, travail qui développe les propositions de deux de ses précédents films, Le Challat de Tunis et Les Filles d’Olfa. Un travail des sens et de la pensée, de la croyance et de la raison, où la mise en jeu problématisée des apports de la fiction et du documentaire explore des voies inédites, entrebâille d’autres modes de compréhension.

Il pourra semble déplacé, voire indécent, de s’occuper de procédés cinématographiques en regard de l’horreur que raconte le film, l’horreur de l’événement lui-même et celle du contexte des crimes de masse dans lequel il s’inscrit.

Actrices et acteurs pour incarner une réalité d'événements et de sentiments. | Jour2Fête

Actrices et acteurs pour incarner une réalité d’événements et de sentiments. | Jour2Fête

Mais face à la tétanie que finit toujours par susciter l’accumulation des atrocités, phénomène qu’on ne connait que trop bien et que reconduisent ad nauseam les médias, il est au contraire possible, et souhaitable, que des recherches formelles entretiennent la singularité des regards, de nos regards, la singularité des sensibilités. Ce fut, il y a soixante-dix ans, la grande leçon de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, à qui on reprocha son formalisme. Elle est toujours valable aujourd’hui. (…)

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«Put Your Soul on Your Hand and Walk», du miracle au crime, et après

Sur le fond d’écran du téléphone de Sepideh Farsi, la photographe gazaouie Fatma Hassona (en haut) et la réalisatrice iranienne en pleine conversation.

Au-delà de l’émotion suscitée par la mort de son héroïne palestinienne, tuée par l’armée israélienne en avril, la sortie du film de Sepideh Farsi permet la découverte d’une œuvre singulière et nécessaire.

L’assassinat de la jeune photographe palestinienne Fatma Hassona par l’armée israélienne, le 16 avril 2025, au lendemain de l’annonce de la sélection au Festival de Cannes du film qui lui est consacré, a suscité une légitime émotion. Les crimes innombrables et anonymes commis –avant et depuis– au cours de la guerre génocidaire actuelle dans la bande de Gaza y trouvent une personnification atroce et nécessaire.

Mais cette fonction inédite et sinistre du film ne doit pas le faire disparaître en tant que tel, pour tout ce qui s’y active de singulier. La jeune femme surnommée «Fatem», le parcours et les décisions de la cinéaste iranienne Sepideh Farsi, les choix de mise en scène, y compris sous le poids de circonstances écrasantes mais comme réponses de cinéma, font de Put Your Sould on Your Hand and Walk un film puissant et fragile, nécessaire.

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatma Hassona, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice en avril dernier, quand elle croyait pouvoir présenter ce film à Cannes en compagnie de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, autrice de films –fictions, documentaires, film d’animation (La Sirène, 2023)– le plus souvent consacrés à la situation dans son pays, Sepideh Farsi a aussi été présente dans d’autres lieux où la souffrance des humains se concentre, notamment les camps grecs où sont parqués des milliers de candidats à la migration.

C’est respecter et Sepideh Farsi et Fatma Hassouna que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de Fatma Hassona et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, la réalisatrice de Téhéran sans autorisation (2009) et de Demain, je traverse (2019) a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui a été présenté à Cannes par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de Fatma Hassona et de plusieurs membres de sa famille par l’armée israélienne, qui avait «ciblé» la jeune femme d’après le collectif de chercheurs indépendants Forensic Architecture– a provoqué une intense émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre.

Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatma Hassona que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime. Principalement composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe sur WhatsApp et Telegram, il est dominé par ce sourire que la photojournaliste palestinienne arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés.

Le sourire de Fatima «Fatem» Hassouna, acte de résistance. | New Story

Le sourire de Fatma «Fatem» Hassouna, acte de résistance. | New Story

Que ce qu’incarnait cette jeune femme continue d’exister

Devant ce sourire, on songe à une scène de Je suis toujours là de Walter Salles (2024) où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres. Mais Fatem ne se résume pas à une jeune femme qui sourit.

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis près de deux ans sur les quartiers habités, Fatma Hassona n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, où apparaissent plusieurs de ses images, elle est aussi une artiste et une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué au moins 220 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre, selon Reporters sans frontières. Un choix de ses photos, accompagnées notamment d’une partie de son dialogue avec Sepideh Farsi, vient d’être publié aux Éditions Textuel sous le titre Les Yeux de Gaza, après avoir été exposées dans de nombreuses galeries et au festival Visa pour l’image, la grande manifestation annuelle du photojournalisme, à Perpignan.

Une des photos de Fatima Hassouna qui figurent dans Put Your Soul on Your Hand and Walk. | Capture d'écran New Story via YouTube

Une des photos de Fatma Hassona qui figurent dans Put Your Soul on Your Hand and Walk. | Capture d’écran New Story

Fatma Hassona était aussi une jeune femme vivante, active, curieuse, qui s’occupait de sa famille, animait des ateliers pour les enfants dans une école voisine à moitié détruite, allait se marier quelques jours après la présentation du film. (…)

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Sepideh Farsi : « Être photographe était à ses yeux inséparable de l’impératif de capter le génocide en cours »

Juste après l’annonce de la sélection au Festival de Cannes de Put Your Soul on Your Hand and Walk, où la jeune photographe gazaouie Fatma Hassona raconte son quotidien dans l’enclave soumise à la guerre génocidaire, la jeune femme et sept membres de sa famille sont ciblés et assassinés par l’armée israélienne. La légitime émotion suscitée par ce crime depuis ne saurait faire oublier la richesse de ce qui se joue dans le film de la cinéaste iranienne exilée, film qui sort en salles le 24 septembre.

Le meurtre perpétré par Tsahal (et documenté depuis par Forensic Architecture) a, inexorablement, amené Sepideh Farsi à changer la fin de son film. Mais même avant cela, Put Your Soul on Your Hand and Walk était déjà, en même temps qu’un témoignage bouleversant, une proposition singulière de cinéma, porteuse de certaines des manières dont celui-ci peut prendre en charge une tragédie contemporaine comme le génocide en cours en Gaza. Le film possède ces qualités du fait de la personnalité de celle, Fatem, qui raconte à la fois le quotidien de la survie sous les bombes à Gaza, ses propres activités et ses rêves, et aussi grâce à la relation singulière avec celle qui la filme. Et il s’appuie sur des choix de mise en scène qui en intensifient la puissance, quand bien même ils sont dictés par la violence extrême que subit Fatem et par les difficultés techniques de la réalisation. La richesse de ce que propose Put Your Soul tient à l’impressionnante présence visuelle de la jeune femme, à la finesse de la réalisatrice y compris dans la façon de se positionner, en référence à son propre parcours, vis-à-vis de celle avec qui elle ne communique que par écrans d’ordinateur ou de téléphone interposés. Elle tient aux sensations transmises par les sons, et aussi aux photos prises par Fatem dans Gaza martyrisée, et qui scandent les échanges sur Telegram ou sur Signal. Toutes ces dimensions en font une contribution importante à l’invention au présent des réponses, nécessaires, même si à jamais insuffisantes, que les films construisent en termes de possibilités de ne pas baisser les bras, et les caméras, face à la terreur. J-M.F.

Vous dites dans le film que « Rencontrer Fatem a été comme un miroir ». Comment a eu lieu cette rencontre avec Fatem Hassona ? Et en quoi y avez-vous perçu cet effet miroir ?
La rencontre elle-même est en partie due à un hasard. À l’origine, j’ai éprouvé le besoin de faire entendre la voix des Palestiniens, qui était presque totalement absente du récit de ce conflit dans les médias, depuis le début. Je suis partie au Caire en espérant pouvoir entrer à Gaza en passant par Rafah, mais c’était impossible. J’ai donc commencé à filmer des réfugiés palestiniens arrivant de Gaza. Jusqu’à début avril 2024, certains pouvaient encore sortir, en payant 8 000 dollars par personne ! J’ai été accueillie par une famille gazaouie et l’un de ses membres, Ahmad, m’a parlé d’une amie photographe qui vivait dans le nord de Gaza.

La rencontre avec Fatem engendre-t-elle aussitôt l’hypothèse d’en faire un film, sous cette forme-là ?
L’idée de faire un film à distance a commencé très vite. J’avais déjà réalisé un film tourné avec un téléphone portable, Téhéran sans autorisation, en 2009. Le principe de mettre en œuvre un film à distance s’est imposé dès notre première rencontre. Décisif pour le film, l’impératif d’un cinéma d’urgence, qui dépasse les obstacles physiques. Il fallait tout garder. Je n’ai pas su d’emblée que ces images de conversations visio seraient le cœur du film, j’ai commencé avec une logique d’archives au présent, mais l’idée s’est imposée rapidement. Et Fatem a été partante immédiatement.

Pouvez-vous revenir sur cet aspect « miroir » que vous évoquez ? Votre œuvre est principalement consacrée à l’Iran, et aux Iraniens, y compris en exil comme vous-même, jusqu’au récent film d’animation La Sirène. Ce qui se passe à Gaza peut susciter le besoin de faire un film pour tout cinéaste, mais voyez-vous une continuité entre votre propre parcours et la mise en œuvre de ce film ?
L’enfermement subi par Fatem, le fait qu’elle n’ait jamais pu sortir de Gaza malgré son désir de voir le monde résonnait avec mon sentiment, inversé, d’être, comme exilée, enfermée à l’extérieur de mon pays. Je ne confonds ni ne compare absolument pas son sort, infiniment tragique, et le mien, mais ces situations suscitaient ce que j’ai perçu comme un jeu de miroir. Aussi parce qu’elle et moi fabriquons alors des images face aux événements que nous subissons, et également parce que, même si de manière très différente, nous sommes dans un environnement où être engagée ne va pas de soi pour des femmes.

Dans le film, les échanges avec Fatem commencent le 24 avril 2024. Que s’était-il passé avant ?
C’est littéralement la première fois qu’on se voyait. Le téléphone était à l’horizontale, et instinctivement je l’ai tourné et j’ai commencé à enregistrer. J’étais très consciente que ce moment était unique. Il y avait, omniprésentes, les difficultés de connexion, qui décuplaient ce sentiment d’une urgence. Auparavant, on avait échangé une fois en audio par Skype, quand Ahmad l’avait appelée et nous avait mises en contact. On avait convenu de tenter cet échange et elle m’avait signalé qu’elle aurait besoin de deux heures pour marcher jusqu’à un endroit pour capter. Les Israéliens ont aussitôt bloqué la connexion Skype, mais d’autres plateformes ont fonctionné. C’est là que tout a commencé. J’ai senti qu’il fallait enregistrer tout ce que je pouvais.

Pourquoi passer à l’image verticale ?
Pour qu’on la voit mieux. Pour mieux cadrer son visage. Et aussi, le smartphone en vertical permettait d’avoir autre chose à sa droite et à sa gauche. Comme par exemple, une partie de mon écran d’ordinateur en arrière-plan, pour montrer d’autres éléments et créer un contexte et du relief dans l’image.

Vous avez donc enregistré des échanges en visio avec Fatem d’avril à début novembre 2024.
Oui, c’est ce qu’il y a dans le film… ce qu’il aurait dû y avoir, avant que je sois amenée à ajouter la séquence finale. Après novembre 2024, nous avons continué à nous parler fréquemment, et j’ai aussi tout enregistré, mais je sentais que ce que j’avais déjà recueilli durant les deux cent premiers jours était suffisamment riche pour bâtir la structure du film. J’avais commencé le montage, je n’arrivais plus à gérer mes émotions et mon énergie entre nos discussions, ce qui se passait sur le terrain à Gaza, et les heures passées seule sur l’écran du montage avec les rushes. Et puis, Fatem, de plus en plus souvent, avait ces moments de désespoir ou de faiblesse physique comme elle le décrit dans le film. J’ai donc cessé d’intégrer les nouveaux entretiens au montage. Mais après l’annonce de son assassinat, ajouter notre dernière conversation m’est apparu comme une nécessité.

Ce que nous voyons dans le film, est-ce l’essentiel de vos échanges durant ces deux cents jours ?
Oh non, souvent, quand la connexion le permettait, nos conversations duraient longtemps, elle m’a beaucoup parlé, de la situation bien sûr, d’elle-même, de sa famille et de ses proches. Seule une petite fraction des rushes figure dans le film. J’ai eu du mal à un moment à trouver sa structure finale. À l’automne, j’ai fait appel à la cinéaste et monteuse Farahnaz Sharifi[1], qui m’a aidée à trouver la forme définitive.

Le film est dominé par la guerre, la violence extrême infligée à tous les habitants de Gaza, mais il donne aussi accès à la vie personnelle de Fatem, sa famille, son travail avec les enfants.
Oui, je ne voulais surtout pas la réduire à sa seule situation géopolitique, au seul fait qu’elle était une Palestinienne sous les bombes à Gaza, mais laisser de la place à cette jeune femme si pleine de créativité, et à la présence si magnétique, pour montrer tous les aspects de son être. (…)

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[1] Farahnaz Sharifi est notamment la réalisatrice de My Stolen Planet, documentaire autobiographique sur son parcours d’Iranienne en exil, qui est sorti en salle le 25 juin 2025.

Gaza au cœur (du grand écran)

La sortie en salle de Once Upon a Time in Gaza participe de la contribution du cinéma au nécessaire maintien de l’attention sur la destruction en cours des vies et des sociétés palestiniennes. Elle se matérialise par un ensemble de films très différents sortis au cours de ces derniers mois. Il s’y joue la minime mais réelle capacité d’agir des formes culturelles, et particulièrement ce que peut activer cet art qu’est le cinéma.

Mercredi 25 juin est sorti dans les salles françaises Once Upon a Time in Gaza de Tarzan et Arab Nasser, prix de la mise en scène dans la section Un certain regard au dernier Festival de Cannes. Thriller mettant aux prises un étudiant, un dealer et un flic, tous palestiniens, il joue avec adresse sur plusieurs registres, celui du film noir, celui de la confrontation entre diverses formes de dominations, la revendication pour des Gazaouis de ne pas uniquement centrer ce qu’ils font, ce qu’ils montrent, ce qu’ils racontent, sur la situation d’oppression qu’ils subissent de la part des Israéliens.

Évidemment réalisé avant le début de la guerre, Once Upon a Time in Gaza mobilisait les codes du film de genre comme arme d’évasion du cachot mortifère dans lequel l’ensemble de ses habitants sont enfermés et opprimés depuis des décennies. Mais, tout aussi évidemment, cette dimension a été rendue au moins pour partie obsolète par la situation qui prévaut depuis plus de 600 jours. Cela ne disqualifie pas le film des frères Nasser, mais lui donne une autre résonance. Simultanément, sa seule présence en sélection officielle au Festival de Cannes, a fortiori avec ce titre-là, produit d’autres effets, qui s’inscrivent dans une problématique en partie nouvelle dans le contexte du génocide perpétré par Israël à Gaza. Rien, et certainement pas des séances de cinéma en France, n’est à la mesure de ce qui a lieu en Palestine. Sans aucune illusion sur l’ampleur des effets que peuvent avoir des films, et le fait de les montrer, il reste utile d’essayer de comprendre les processus à l’œuvre, et le cas échéant d’y contribuer ou de les renforcer.

Depuis le 7 octobre 2023, un nombre inhabituel de films tournés à Gaza ou en Cisjordanie, ou se référant explicitement à ce qui s’y passe sous le talon de fer de l’emprise coloniale israélienne, a été distribué sur les écrans français. Le premier, Yallah Gaza de Roland Nurier sorti le 8 novembre 2023 conformément à un plan de sortie établi avant l’attaque terroriste du Hamas, est longtemps resté seul, tant la puissance de l’omerta imposée après le 7 octobre sur la violence disproportionnée et croissante infligée aux civils palestiniens a rendu impossible de montrer des films. Ce n’est que de manière indirecte, avec des films tournés en Israël et dont, sans ignorer le contexte, la principale raison d’être était ailleurs, Shikun d’Amos Gitai (6 mars 2024) et La Belle de Gaza de Yolande Zauberman (29 mai 2024), que la région a été présente dans les salles.

Mais, un an après le déclenchement de la guerre, Voyage à Gaza de Piero Usberti (6 novembre 2024), No Other Land de Basel Adra, Hamdan Ballal, Yuval Abraham et Rachel Szor (13 novembre 2024), le film collectif From Ground Zero (12 février 2025), Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel (12 mars 2025), Songe de Rashid Masharawi (2 avril 2025), Un médecin pour la paix de Tal Barda (23 avril 2025) ont fait une des choses, modestes mais pas nulles, que peut le cinéma : montrer, décrire, donner de la visibilité dans un espace public. Et aussi donner des perspectives différentes, des angles d’approche multiples.

À Berlin en février 2024, la présence en compétition de No Other Land, et le fait qu’il ait été récompensé, a déclenché un tollé dans une partie des médias et de la classe politique allemande, avec menaces, procès, et éviction de l’excellent directeur artistique de la manifestation. À Cannes la même année, il était rigoureusement interdit lors des apparitions publiques de faire la moindre allusion aux massacres en cours à Gaza, il a fallu la ruse ironique et courageuse de la star américaine Cate Blanchett, ayant fait jouer la teinte de sa robe, de la doublure de celle-ci et du rouge du tapis pour qu’une fois seulement les couleurs palestiniennes aient une petite visibilité dans ce lieu surexposé. Un an, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants morts plus tard, l’Oscar attribué à No Other Land, et l’admirable prise de parole du Palestinien Basel Adra et de l’Israélien Yuval Abraham recevant la récompense contribuaient à mettre un peu, un instant, en lumière la tragédie en cours, à Gaza et en Cisjordanie, où est situé leur film. Ce qui valut à Hamdan Ballal d’être lynché par les colons occupant illégalement la Cisjordanie, puis d’être arrêté par l’armée israélienne.

À Cannes cette année, le discours d’ouverture de Juliette Binoche, présidente du jury, a dévolu une place centrale à la situation, en particulier à propos de l’assassinat par l’armée israélienne de la jeune photojournaliste Fatima Hassouna, le lendemain de l’annonce de la sélection à la Cannes, dans le programme de l’ACID, du film de Sepideh Farsi Put Your Soul on Your Hand and Walk qui lui est consacré. Les projections de ce film ont été des moments très intenses, et largement relayés, l’exposition des photos de la jeune Gazaouie, de multiples rencontres et déclarations publiques, ont scandé le festival dont, bien sûr les séances de Once Upon a Time in Gaza. Cette attention s’est maintenue jusqu’au dernier jour de la manifestation, où la Quinzaine des cinéastes a présenté Oui de Nadav Lapid, virulent pamphlet contre la société israélienne présentée comme délirante d’arrogance, d’avidité et de mauvais goût, et comportant une scène documentaire tournée sur la colline d’où les Israéliens peuvent regarder tranquillement le pilonnage de Gaza. Oui sortira en France le 17 septembre 2025, et Put Your Soul on Your Hand and Walk le 24 septembre. Chacun des deux fait, et fera durant tout l’été l’objet de nombreuses « séances spéciales » qui contribuent, de manière plus localisée, au maintien d’une attention autour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité en cours en Palestine. L’importance de ces séances tient aussi à ce qu’elles sont l’occasion de rencontres, d’élaborations de réflexions, de projets et d’actions.

Ces films sont différents, leurs puissances d’agir sur les émotions et les esprits sont singulières. Ensemble, ils produisent deux effets supplémentaires. Le premier, évident, est de garder, ou plutôt d’avoir ramené la catastrophe criminelle infligée à la Palestine dans l’espace public, après l’omerta quasi-totale imposée par une grande part de la classe politique et des grands médias. Face à cette tentative d’invisibilisation, et en paraphrasant Neruda à propos de la République espagnole[1], il s’agit d’avoir « Gaza au cœur ». Là non plus, pas question de surestimer l’efficacité ni même l’ampleur de la visibilité que permet les salles obscures, la plupart de ces films ont eu ou auront une carrière publique limitée, et même les Oscars et le Festival de Cannes, les deux vitrines les plus illuminées dans le monde du cinéma, ne parviennent pas à créer des effets de masse au-delà d’un intérêt ponctuel.

Mais dans le champ de la bataille culturelle, on sait que les signaux à bas bruits mais réitérés peuvent avoir des effets. (…)

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De toutes les couleurs, un bouquet de DVD pour l’été

Le Festival de Cannes 2025 ou le paradoxe de la Croisette

Retour critique sur ce qui a été montré au cours de la 78e édition du Festival de Cannes : sélections riches en découvertes et palmarès quasi-irréprochable, mais aussi sur la manière dont cette fête réussie de l’art du cinéma s’est inscrite dans le réalité contemporaine.

Il est impossible de sortir de la contradiction entre le déroulement de cette 78e édition du Festival de Cannes, et le contexte dans lequel elle a eu lieu. Le déroulement, on se risquera à affirmer qu’il a été très proche de ce qu’on peut attendre de mieux d’une telle manifestation. Le contexte, l’état du monde, inutile d’épiloguer. Mais il est possible que cette contradiction, de toute façon inévitable, se soit avérée cette année, à son échelle qui ne faut pas surestimer, un bienfait.

Sélection officielle et palmarès

Cela avait commencé avec l’annonce des membres du jury de la compétition officielle[1], assemblée d’une diversité exemplaire, dont les membres incarnaient d’emblée, par leur œuvre, à la fois une multiplicité d’idées du cinéma et une exigence quant à ses possibilités, bien loin de l’habituelle surreprésentation de vedettes glamour, choisies pour leur éclat sur le tapis rouge. Et cela s’est terminé avec un palmarès proche de la perfection[2], comme Cannes en a rarement connu. Chacune et chacun pourra déplacer à sa guise l’attribution de tel prix à tel film, ceux qui figurent au palmarès témoignent ensemble d’une excellence de la créativité cinématographique mondiale impressionnante.

Ces films viennent d’Iran, de Norvège, d’Espagne (et surtout du Maroc), d’Allemagne, du Brésil, de Belgique, de France et de Chine. Aucun ne peut se réduire à son sujet. Interrogation sur les effets délétères dans toute la société d’une dictature (et pas uniquement dénonciation de celle-ci en tant que telle) avec Un simple accident et L’Agent secret, questionnement de l’articulation entre investissements affectifs individuels, impératifs de l’environnement social et dispositifs de la collectivité (Jeunes Mères et La Petite Dernière), télescopage furieux des catastrophes politiques et écologiques avec les solitudes personnelles et les quêtes solipsistes de radicalité (Sirat), capacités et limites d’un art, le cinéma, à prendre en charge les crises et les zones d’ombre à l’échelle d’une famille (Valeur sentimentale), d’une maison durant un siècle (Sound of Falling) ou d’une projection dans le futur des effets de la modernité (Resurrection), chacun des lauréats invente une forme singulière en interaction directe avec ce qu’il évoque. Et ainsi, du film de Bi Gan et celui d’Oliver Laxe, les plus explicitement audacieux sur les partis-pris de mise en scène, partis-pris d’ailleurs antinomiques, à la frontalité assumée et hyper-attentive des frères Dardenne et de Hafsia Herzi, ou aux puissances d’immersion dans les strates des relations émotionnelles et de rapports de force chez Joachim Trier, Jafar Panahi et Kleber Mendoça, les cadrages, les mouvements de caméra, les rythmes, les couleurs, les relations entre images et sons inventent, travaillent, questionnent. Réalistes, oniriques, contemporains ou situés dans le passé ou dans l’avenir, ou tout ça à la fois, ils sont tous reliés au monde, ce monde-ci, sa matérialité et ses abimes.

Et si on regrettera ici ouvertement que l’admirable et singulier The Mastermind de l’américaine Kelly Reichardt n’ait pas trouvé sa place dans les choix des jurés, ce sera du moins manière de souligner que la qualité d’ensemble de la compétition officielle ne se limite pas aux huit titres récompensés. La cinéaste de Portland poursuit un nécessaire et passionnant travail de mise en crise, par la douceur extrême, des ressorts machistes et dominateurs structurant l’idée même de romanesque cinématographique, elle est si transgressive par rapport aux codes dominants, où les effets de manche font partie du problème, qu’elle continue de peiner à obtenir la place qui lui revient. Et, parmi les autres titres en compétition officielle, le glacial Deux Procureurs de Sergei Loznitsa cartographiant les ressorts matériels et psychique de la dictature stalinienne, le joyeux Nouvelle Vague de Richard Linklater racontant avec un amour irrévérencieux la naissance d’A bout se souffle, Fuori de Mario Martone dissolvant le biopic de l’écrivaine Goliarda Sapienza dans les flux du désir, de l’angoisse et de la révolte, films aussi différents l’un de l’autre qu’on puisse l’espérer, ont été eux aussi des moments mémorables parmi les 22 longs métrages de cette sélection.

Aussi à Cannes

Bien entendu, le Festival, ce n’est pas seulement cette sélection-là, même si elle occupe une place particulière. Il y avait à Cannes cette année 110 longs métrages inédits – on demande pardon de laisser de côtés les courts métrages, les œuvres du patrimoine, les réalisations en réalité virtuelle, et encore les milliers de projets à différents niveaux d’accomplissement, dont le destin se joue au Marché du film. Outre les 22 films de la compétition, l’auteur de ces lignes en a vu 25 autres, parmi lesquels un nombre significatif d’œuvres mémorables. Parmi celles-ci, figure une révélation fulgurante, la fresque post-coloniale du Portugais Pedro Pinto Le Rire et le couteau (à Un certain regard), entièrement filmée au présent en Guinée Bissau. Et, également élaboré sur les enjeux coloniaux, le somptueux et rigoureux Magellan du génial Philippin Lav Diaz (Cannes Première). Ou, aussi classique dans sa forme qu’il soit, Homebound (Un certain regard) de l’Indien Neeraj Ghaywan, premier film à rendre compte de ce qu’a signifié dans les pays pauvres l’épidémie de COVID, c’est-à-dire un massacre de masse, incommensurable avec les souffrances, aussi réelles soient-elles, des habitants des pays riches.

Mais on se souviendra aussi du film d’enlèvement bien moins formaté qu’il n’y parait Highest 2 Lowest de l’Américain Spike Lee (Cannes Première), du délicat et fascinant Miroirs n°3 de l’Allemand Christian Petzold (Quinzaine des cinéastes). Et bien sûr du foudroyant pamphlet de l’Israélien Nadav Lapid Yes (Quinzaine)[3]. Il faudrait, il faudra le moment venu, encore faire place aux documentaires éminemment si personnels et subtils Imago du Tchétchène Déni Oumar Pitsaev (Semaine de la critique) et La Vie après Siham du Franco-égyptien Namir Abdel Messeeh (Sélection ACID).

J’en oublie, évidemment, d’autres festivaliers auront d’autres choix, de toute façon l’immense majorité de celles et ceux qui me lisent n’a pas encore pu voir ces films. Ce n’est pas le sujet ici. Le sujet c’est qu’ensemble, ils composent une affirmation des puissances du cinéma, et dans le cas de cette année de ce qu’on qualifie de cinéma de fiction, tel qu’il s’invente aujourd’hui, un peu partout dans le monde, dans des conditions et avec des perspectives incomparables entre elles, mais qu’un espace comme Cannes est capable de réunir, et est capable de rendre collectivement plus visibles.

La maison Cannes et le monde

Mais bien sûr, le Festival, la Croisette, le Palais et ses abords ne sont pas une bulle hors du monde. (…)

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[1] Le jury, présidé par Juliette Binoche, était composé de l’actrice et cinéaste américaine Halle Berry, de la réalisatrice et scénariste indienne Payal Kapadia, de l’actrice italienne Alba Rohrwacher, de l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani, du réalisateur, documentariste et producteur congolais Dieudo Hamadi, du réalisateur et scénariste coréen Hong Sang-soo, du réalisateur, scénariste et producteur mexicain Carlos Reygadas et de l’acteur américain Jeremy Strong.

[2] Palme d’or à Jafar Panahi pour Un simple accident, Grand prix à Joachim Trier pour Valeur sentimentale, Prix du jury ex-aequo à Oliver Laxe pour Sirat et à Mascha Schlisky pour Sound of Falling, Prix de la mise en scène Kleber Mendoça Filho pour L’Agent secret, Prix du scénario à Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Jeunes mères, prix d’interprétation féminine à Nadia Melliti  dans La Petite Dernière de Hafsia Herzi, prix d’interprétation masculine à Wagner Moura dans L’Agent secret, Pris spécial à Resurrection de Bi Gan.