À voir au cinéma: «Justa», «Orwell: 2+2=5», «5 centimètres par seconde», exigences, vertiges et bienfaits de la traduction

Simão (Alexandre Batista), le jeune homme aux pieds en lambeaux, qui n’a pas renoncé à aider, dans Justa, de Teresa Villaverde.

Le poème tragique et incarné de Teresa Villaverde trouve comment traduire l’expérience de l’«après» d’une catastrophe naturelle. De son côté, Raoul Peck traduit au présent les prémonitions de «1984», quand Yoshiyuki Okuyama réussit la transposition d’un récit amoureux né sous forme de dessins.

«Justa», de Teresa Villaverde

Elle dit: «Ma mère a fondu dans le bitume.» Elle a 10 ans, on ne sait pas alors qu’elle s’appelle Justa. Le film est commencé depuis plus d’une demi-heure pourtant et elle en est un des personnages.

Personnages? Figures plutôt, comme aussi le père de Justa, cet homme au visage terriblement brûlé, qui vient le soir lire avec elle des livres sur la faune sauvage. Comme la jeune femme, médecin psychiatre, qui accompagne les habitants de cette région, et le jeune homme aux pieds dévastés qui s’obstine à jouer au foot, ou la femme âgée dont on comprendra qu’elle a perdu et son mari et la vue.

Un geste de Mariano (Ricardo Vidal) pour Elsa (Betty Faria), deux survivants hantés par la tragédie à laquelle ils ont survécu. | Épicentre Films

Cette région du Portugal est elle-même une grande blessée, une grande brûlée. Des mois auparavant, un terrible incendie l’a ravagée, comme cela se produit désormais tous les étés, dans ce pays et bien d’autres. Quand ça brûle particulièrement fort, ici ou là, en Europe ou en Amérique du Nord, on en parle aux infos. On voit des grandes flammes, la fumée noire envahit le ciel. Et après? Après, l’actualité sera ailleurs.

En creux, le film de la cinéaste portugaise Teresa Villaverde raconte aussi cette amnésie générale, cette ignorance collective envers un fait pourtant évident: les catastrophes dites «naturelles», même si on sait que les humains en sont en grande partie responsables (mais pas forcément les humains qui en sont victimes), ne sont pas que des événements ponctuels spectaculaires. Ce sont des tragédies au long cours.

Justa, Mariano, Lucia, Simão, Elsa et les autres en sont des incarnations, chacune et chacun à sa manière. Comme aussi ce vallon, ce tronc d’arbre que caresse la femme aveugle, ce cimetière contre lequel le garçon fait rebondir son ballon, ce ruisseau que la cinéaste filme comme elle filme les visages.

Justa n’est pas un documentaire, les scènes sont jouées, on le perçoit bien. Et pourtant, par leur attention sensible, leur assemblage qui suscite échos et imaginaire, ces scènes qui semblent d’abord disjointes témoignent. Elles témoignent d’une douleur, d’une nécessité parfois insurmontable à faire avec ce qui s’est abattu sur la vie de ces gens.

La beauté, la douceur, la qualité d’écoute avec laquelle Teresa Villaverde filme ces êtres chez qui, très différemment, un feu continue de brûler, une douleur ne cesse de résonner au-delà de ce qui est montré et de ce qui est dit expriment un monde plus vaste, un drame plus ample.

 

Justa (Madalena Cunha) et son père Mariano (Ricardo Vidal): la lecture à propos de cette nature qui n’est pas une ennemie, même si la douleur extrême est venue par elle. | Épicentre Films

La composition de plans dépourvus de présence humaine –des feuilles à la surface de l’eau, deux verres de vin à moitié vides sur une table– et pourtant habités, ou des éclats de voix qui convoquent d’autres possibles histoires, suggèrent qu’on n’a jamais accès qu’à des fragments de ce qui fait l’existence des êtres et des communautés.

Poème hanté de présences, vivantes ou non, humaines ou non, le film est infiniment attentif à la singularité des situations, au détail des expériences et à leurs effets dans les relations avec des autres –le compagnon de la psy, la fille de la vieille femme– qui s’éloignent ou se ferment, des autres qui ne seront pas jugés pour autant.

Cela compose un paysage dont la singularité à fleur de peau et d’intimité vaut pour l’épreuve atroce endurée par les habitants de cette région particulière, dans leur singularité, et vaut pour la douleur longue des victimes de tant d’autres catastrophes, par le feu, par les eaux, par la guerre.

Justa ne prêche rien, Justa accueille ses spectateurs et spectatrices avec la même douceur bienveillante que ses protagonistes. Sans prétention à une réconciliation, le film, par une sorte de grâce matérielle et émue, par sa manière de montrer un visage abîmé, une main de jeune homme qui prend une main de vieille femme, fabrique du commun, partageable entre celles et ceux qui sont montrés, celles et ceux dont le sort est ainsi évoqué et celles et ceux qui verront le neuvième long-métrage d’une cinéaste qui a trouvé avec celui-ci une authentique réponse de cinéma aux malheurs du monde.

Justa
De Teresa Villaverde
Avec Betty Faria, Madalena Cunha, Ricardo Vidal, Alexandre Batista, Francisco Nascimento, Filomena Cautela, Robinson Stévenin
Durée: 1h48
Sortie le 25 février 2026

«Orwell: 2+2=5», de Raoul Peck

De l’ancien dirigeant congolais Patrice Lumumba, auquel il a consacré deux films, à l’écrivain américain James Baldwin (I Am Not Your Negro) et au photographe sud-africain Ernest Cole, le cinéma de Raoul Peck s’appuie fréquemment sur des figures repères pour construire des questionnements concernant tout autant le présent que les situations historiques directement concernées. Il en va de même avec cette réalisation mi-pamphlet mi-essai, à partir de l’existence de l’auteur américain George Orwell et de son livre le plus célèbre, 1984.

Orwell: 2+2=5 entrelace le récit de la vie de George Orwell, depuis sa découverte des crimes colonialistes en Birmanie et son engament durant la guerre d’Espagne (1936-1939), mais surtout ses dernières années, marquées par l’installation de l’écrivain et journaliste dans l’île écossaise de Jura, où il met en place un mode d’existence autarcique, en rupture avec l’essentiel de la vie sociale, et la manière dont son ultime roman anticipe les dérives contemporaines, sous les signes conjoints de la montée des autoritarismes fascisants et de la manipulation du langage et de l’information.

Dans ce but, le cinéaste haïtien Raoul Peck assemble des images de différentes natures: photos et films montrant le fascisme, le nazisme et le stalinisme, fragments d’adaptations à l’écran de 1984 et de La Ferme des animaux et d’autres films moins directement liés à George Orwell, plans fabriqués exprès pour illustrer le propos, captures d’écrans actuels avec apparitions des potentats –Donald Trump, Vladimir Poutine, Narendra Modi, Xi Jinping, etc.– qui contrôlent l’essentiel de la planète.

Cette circulation, accompagnée d’une voix off qui se substitue à George Orwell, cherche la mise en écho des totalitarismes identifiés comme tels, la finesse des analyses de l’auteur d’Hommage à la Catalogne (1938) sur les usages du langage par ces régimes, la manière dont l’avait mise en scène son grand roman dystopique et les manipulations actuelles, communes aux crimes contre l’esprit que commettent la publicité, la communication politique et les réseaux sociaux sous l’influence d’algorithmes modélisés par les maîtres du monde d’aujourd’hui. (…)

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À voir en salles: «L’Enlèvement», «Marx peut attendre», «Le Garçon et le héron», «MMXX», «Zorn I, II, III»

L’immense brasier d’images et de sentiments allumé par Hayao Miyazaki pour son dernier film.

Bellocchio, Miyazaki, Puiu, Amalric: abondance de beaux films, d’autant plus incomparables entre eux que tous valent mise en œuvre des puissances d’émotions et de compréhension du cinéma.

Guère de semaines où l’on ne se plaigne de la déferlante de nouveautés sur les grands écrans, avec les risques d’embouteillage et de confusion que le phénomène engendre. Mais il est exceptionnel qu’il s’accompagne d’une offre à la fois aussi riche et aussi diverse. Avec en outre une caractéristique tout à fait singulière: parmi les titres qu’on tient à accompagner dans les lignes qui suivent, deux dans un cas et trois dans un autre sont signés d’un même auteur, Marco Bellocchio pour les uns et Mathieu Amalric pour les autres.

N’importe, un beau film est un beau film, quels que soient son style et les conditions dans lesquelles il est distribué. C’est le cas de tous ceux-là, y compris la fulgurante œuvre-testament du vieux maître Miyazaki, y compris la nouvelle proposition de ce grand artiste solitaire, chroniqueur sans concession de notre temps et de notre monde qu’est Cristi Puiu.

«L’Enlèvement», de Marco Bellocchio

L’Enlèvement est un nouveau et important chapitre de l’œuvre désormais imposante de Marco Bellocchio –on ne parle pas tant ici de ses trente longs-métrages depuis Les Poings dans les poches en 1965, que d’un ensemble de films, depuis La Nourrice en 1999, sur les imaginaires du pouvoir en Italie, imaginaires dont le fascisme est une donnée majeure, mais qui trouve d’autres traductions comme en a aussi témoigné l’an dernier l’immense Esterno Notte.

L’Enlèvement est un film historique qui a pourtant trouvé d’étranges échos contemporains à Cannes, où fut projeté à plusieurs reprises en avant-programme un court-métrage évoquant l’actuelle opération de vols d’enfants ukrainiens menée à grande échelle par les sbires de Vladimir Poutine.

​Comment ne pas faire le rapprochement avec cet épisode qu’évoque le film, lorsque qu’au milieu du XIXe siècle, l’Église apostolique et romaine entreprit, sous la direction du pape d’alors, Pie IX, de voler des enfants juifs pour les convertir et leur laver le cerveau?​

Le nouveau film retrouve cette forme opératique, qui affectionne de grandes envolées lyriques et des effets de contraste puissants dans un univers visuel très sombre qu’a souvent travaillé le cinéaste. La référence à l’opéra, forme artistique en phase avec cette époque en Italie, est ici tout à fait logique.

Un enfant et sa mère, appartenant à une minorité, encerclés par les puissants qui veulent leur destruction: quand un fait historique est aussi une fable de toutes les époques. | Ad Vitam

À partir d’un événement précis, oublié mais bien documenté, L’Enlèvement poursuit en fait un travail au long cours du cinéaste sur des formes de domination et de manipulation, indissolublement psychologiques et politiques. Comme Marco Bellocchio le faisait dans d’autres contextes avec récemment Buongiorno, notte ou Le Traître, il déconstruit les mécanismes d’adhésion, d’appartenance, de multiples allégeances sentimentales, religieuses, culturelles, politiques, familiales…

Aux côtés du jeune Edgardo Mortara, dont le sort devint à l’époque le symbole de ces épisodes sinistres, le film met à jour un écheveau de folies mêlées, folies qui ne se limitent assurément pas à la seule période historique décrite –ni d’ailleurs à l’Italie, même s’il s’agit en grande partie de décrire un processus fondateur lié à cette nation, au moment même où elle se constituait comme telle.

L’Enlèvement de Marco Bellocchio avec Enea Sala, Leonardo Maltese, Paolo Pierobon

Séances

Durée: 2h15   Sortie le 1er novembre 2023

«Marx peut attendre», de Marco Bellocchio

À la fresque d’époque qu’est L’Enlèvement fait pendant ce documentaire intime, où le cinéaste se met en scène entouré des membres de sa famille. Des membres toujours présents (ses frères et sœurs plus âgés), pour évoquer le drame qui a traversé l’histoire des Bellocchio et, singulièrement, celle de Marco. Au point de littéralement hanter son œuvre cinématographique.

Ce drame, c’est le suicide, à 29 ans, du frère jumeau de celui qui était déjà à ce moment, en 1968, un cinéaste fêté pour Les Poings dans les poches et La Chine est proche. Juste après Noël de cette année-là, Camillo s’est pendu.

Par petites touches à la fois attentives et souvent cruelles, associant témoignages, souvenirs, archives publiques et privées, le film explore avec une honnêteté disponible à toutes les remises en question, y compris du cinéaste lui-même, les méandres d’une histoire longue et sombre.

Cette histoire est celle d’une famille particulière, bien sûr. C’est aussi à bien des égards une histoire collective, celle de l’Italie de l’après-guerre, et la mise à jour des fonctionnements de la famille comme mode d’organisation, de contrôle, de transmission et, dans tant de cas, de soumission.

Les survivants de la fratrie Bellocchio (dont Marco, le cinéaste, à droite), témoins et acteurs d’un drame familial. | Ad Vitam

À ce titre, Marx peut attendre s’inscrit de plein droit dans l’ensemble de la formidable filmographie de l’auteur du Saut dans le vide, d’Au nom du père et du Sourire de ma mère. Il n’en donne pas la clé (quel intérêt?), il en déploie un peu plus les profondeurs et les abîmes.

Marx peut attendre de Marco Bellocchio

Séances

Durée: 1h36  Sortie le 1er novembre 2023

«Le Garçon et le héron», de Hayao Miyazaki

Il faut un peu de temps pour prendre la mesure de ce que propose le grand maître de l’anime. Le film s’ouvre par une évocation réaliste d’une enfance durant la Seconde Guerre mondiale sous les bombardements, la mort de la mère, le départ du garçon, Mahito, dans une campagne aux allures de paysage et de château de conte de fées.

Puis, selon des cheminements qui font écho à pratiquement toutes les précédentes réalisations du cinéaste de Mon voisin Totoro, comme à de multiples autres références, d’Alice au pays des merveilles au Roi et l’oiseau, de Blanche-neige au Tombeau des lucioles, les tribulations du jeune garçon dans plusieurs mondes oniriques connectés par des voies improbables s’emballent en un maelström de graphismes, d’aventures, de personnages, de symboles.

C’est lui, Miyazaki, ce garçon audacieux et malheureux, et c’est lui aussi ce vieux sage démiurge, maître d’un cosmos instable et constamment à réinventer.

La puissance de l’accumulation des récits, l’énergie surhumaine dans leur déploiement et la modestie dans la manière de toujours rester à hauteur d’humain, de jeune humain, sont la véritable magie de cette offrande somptueuse qu’est le douzième long-métrage du fondateur du Studio Ghibli. (…)

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«Ghost in the Shell» entre deux eaux

Bénéficiant de la présence de Scarlett Johansson, le remake du chef-d’œuvre de l’animation japonaise fluctue entre réussite visuelle et simplifications du récit.

Ghost in the Shell, c’est du sérieux. Pas question de le traiter comme le tout-venant (la diarrhée?) de remakes lamentables que Hollywood lobotomisé par ses calculs financiers déverse sur les écrans du monde.

Le film de Mamoru Oshii de 1995 d’après le manga éponyme de Masamune Shirow reste dans l’histoire comme un sommet de l’anime, œuvre à la fois parfaitement fidèle aux canons du genre et en dépassant toutes les limites simplificatrices.

 

 

C’est beau

La première réponse, et non des moindres: c’est beau –bien plus que la bande annonce. Largement inspiré des images de la bande dessinée et du dessin animé d’origine, mais aussi très créatif dans la conception des décors, le GITS version Rupert Sanders/Avi Arad (le producteur et patron de Marvel) est une proposition visuelle plus que convaincante.

La ville du futur où évolue la cyborg nommée Major et ses acolytes les superflics de la Section 9 rejoint ainsi les grandes cités imaginaires de cinéma, celles de Metropolis, Blade Runner ou Le Cinquième Elément.

On ne saurait ici parler de prises de vues réelles, tout étant fabriqué en computer graphics. Le «réel» revient avec la présence de Scarlett Johansson.

La question n’est pas vraiment celle du whitewashing qui, thème à la mode, a fait couler beaucoup d’encre virtuelle. Il faudrait à ce titre plutôt s’offusquer de l’Americanwashing – ou du Hollywoodwashing, 70 ans qu’«ils» ont américanisés l’Alice de Lewis Carroll, la Cendrillon de Perrault, le Pinocchio de Collodi, le Mowgli de Kipling, la Mulan des Chinois, l’Aladin des 1001 nuits – et dans cette affaire ce n’est pas la couleur de peau le principal. L’univers dans lequel se joue Ghost in the Shell est d’ailleurs méthodiquement global à dominante US, that’s real too.

À poil Scarlett?

Non, le souci –américain lui aussi, mais pas seulement– c’est qu’au moment de passer à l’action, et comme ne l’ignore aucun lecteur ou spectateur des GITS fondateurs, la très séduisante Major se débarrasse de la totalité de ses vêtements. A poil, Scarlett? Impossible! Enfin si, mais pas vraiment. (…)

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