«A Brighter Summer Day», un chef-d’œuvre pour l’été

Fresque historique, histoire d’amour, de musique et de mort, le film d’Edward Yang inédit dans sa version complète est à la fois un sommet de l’invention moderne du cinéma chinois et d’ores et déjà un classique du cinéma mondial.

Photo: Lisa Yang et Chang Chen, entre vert paradis des amours de jeunesse et couple fatal.

Distribué pour la première fois dans sa version intégrale qui lui rend enfin justice (une version amputée d’une heure a été distribuée en France en 1992), le quatrième long-métrage d’Edward Yang est un chef-d’œuvre. Rien que ça? Oui, oui.

C’est quoi un chef-d’œuvre ? Il y a trop de réponses à cette question, à laquelle il nous est arrivé d’essayer de répondre, pour entrer ici dans les détails. Disons que, comme L’Aurore, La Règle du jeu, Citizen Kane, Vertigo, La Dolce Vita, À bout de souffle, La Jetée ou Shoah, c’est un film que devrait avoir vu quiconque s’intéresse au cinéma.

Oui mais un Chinois? Exactement, un Chinois. Plus précisément un réalisateur taïwanais, figure majeure du renouvellement du langage cinématographique venu d’Extrême-Orient à partir du début des années 1980. Ce renouvellement est né au sein du mouvement du Nouveau Cinéma Taïwanais tel qu’il s’est développé avec cet auteur et Hou Hsiao-hsien comme figures de proue. Yang signe là le film qui à la fois cristallise et magnifie l’importance de ces apports.

Edward Yang, le futur auteur de Yiyi, a 44 ans en 1991 lorsqu’il termine son quatrième long-métrage. Mais il en a conçu le projet aussitôt après la levée de la Loi martiale en 1987, pour raconter une histoire qui est à la fois celle de sa génération et celle de son pays. Une histoire interdite, qui continuait alors de faire l’objet d’une omerta collective dans le pays.

L’histoire d’un pays, et d’une génération.

Il n’oublie pas que ce fut aussi une période dramatique pour la génération précédente, qui a subi directement la Terreur blanche instaurée par la dictature de Tchang Kaï-chek après sa défaite face à Mao, dans ces années 1950-1960 où le régime a usé systématiquement de l’humiliation et de la torture, sans parler des milliers d’exécutions. Une fois le film achevé, Yang publiera une sorte d’agenda qui en retrace les principales étapes, et qui s’ouvre par la mention: «Ce livre est dédié à mon père et à sa génération. Ils ont beaucoup souffert pour que nous ne souffrions plus».

Sur cette base autobiographique, le cinéaste s’inspire pour le scénario d’un fait divers, le meurtre d’une lycéenne par un de ses condisciples, sur fond d’affrontements entre bandes adolescentes. La presse s’en était alors emparée pour dénoncer la perte des valeurs traditionnelles et stigmatiser l’influence de références étrangères qui sont pourtant celles de l’allié et protecteur américain, mais sous les espèces fort peu respectables du rock’n roll et de la nouvelle culture adolescente.

A Brighter Summer Day est une œuvre complexe, dans sa construction narrative et par les thèmes qu’elle mobilise, et pourtant un film d’une grande lisibilité. (…)

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Le chef-d’œuvre de ce début d’année n’est pas américain mais philippin

Autour du destin d’une femme, à la fois bienfaitrice et vengeresse, «La Femme qui est partie» est un film d’une splendeur exceptionnelle, bouleversante.

Contrairement à ce qui se dit ou s’écrit parfois, le cinéma contemporain est bien vivant, créatif, divers. On a tenté ici même d’en donner une illustration avec la longue liste (incomplète) des films qu’il fallait voir au cours de l’année passée.

Mais dans ce paysage loin d’être désertique, il est exceptionnel, et peut-être encore plus exceptionnel que jadis, de voir surgir ce qu’on ne saurait appeler autrement qu’un chef-d’œuvre.

 

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre au cinéma?

 La formule est lourde. On hésite à l’employer, de peur d’une part de se ridiculiser (tant pis), d’autre part, et c’est plus grave, d’infliger un fardeau plutôt que d’apporter un soutien au film ainsi qualifié. Mais c’est pourtant le terme qui convient.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre au cinéma? Un film qui dès les premières minutes impose la singularité de son ton et la splendeur de ses images. Un film qui, tout au long, ne faillira jamais au projet artistique affirmé d’emblée. Un film où l’assemblage des moyens narratifs, visuels, sonores et des échos esthétiques, politiques, éthiques qu’il suscite ne cessent de se confirmer, en semblant se réinventer sans cesse.

Le souci est que cet accomplissement majeur de l’art du cinéma souffre de plusieurs handicaps. Il n’est pas américain, pas même français ni italien, mais philippin. Il dure 3 heures 45. Et de toute façon l’époque n’est guère bienveillante aux chef-d’œuvres, préférant les coups médiatiques et les ruses de petits malins.

C’est pourquoi il est à craindre que le bénéficiaire du Lion d’or du dernier Festival de Venise ne reçoive pas toute la considération, et tout le succès qu’il mérite. Son origine le marginalise, et sa durée servira de prétexte y compris aux innombrables addicts qui se vantent de passer des centaines d’heure accrochés à des séries télé répétitives, mais se déclarent indisponibles pour une expérience de la beauté de plus d’une 1h40. Nous vivons des temps où la bassesse se porte bien.

Rencontrer madame Horacia

 Il faut pourtant se réjouir pour ceux qui feront la connaissance de Horacia, l’héroïne de La Femme qui est partie.

Lorsqu’on la rencontre, elle est en prison. Plutôt un camp de travail, à la campagne, où avec ses compagnes elle travaille aux champs. Le soir, elle qui fut institutrice fait l’éducation des enfants et des adultes, et invente des contes. Jusqu’au jour où la cheffe du camp lui apprend qu’après 30 ans d’incarcération suite à une erreur judiciaire, elle est libérée.

Ce n’est que le prologue. Mais d’emblée, beaucoup est d’évidence: la splendeur simple du noir et blanc, la justesse des cadres fixes, l’humanité attentive de la distance à laquelle les êtres sont filmés. C’est même étrange, au cours de ces quelques scènes qui pourraient n’avoir rien de remarquable, cette certitude que presque toujours la même situation aurait été, ailleurs, moins bien montrée, qu’il y a là, sans effet de mise en scène, une absolue pertinence de tous les choix.

Y compris, évidemment, la durée, durée du film qui parfois tient à une nécessaire lenteur, à une attente, à une montée en intensité, et souvent pas du tout, dans ce film où il se passe de très nombreuses péripéties. Cette durée fait partie des nécessités intérieures du cinéma selon Lav Diaz.

Ce réalisateur, également scénariste, chef opérateur, monteur et producteur, est connu pour ses films beaucoup plus longs que la moyenne – c’est une des raisons qui le confinent d’ordinaire au circuit des festivals, où il a raflé d’innombrable prix. Parmi ses 15 réalisations avant La femme qui est partie, Batang West Side (2002), Death in the Land of the Encantos (2007), Melancholia (2008), Norte ou la fin de l’histoire (2013) ont fermement établi sa réputation auprès des cercles cinéphiles les plus attentifs. Mais jamais il n’avait atteint un tel accomplissement.

Horacia est dehors, elle est sur un pont, à l’entrée de la ville, à l’entrée de sa nouvelle vie, à l’entrée du film. Elle doit faire beaucoup de choses très difficiles : réapprendre à vivre hors de prison, retrouver sa famille, partir à la recherche de son fils disparu à Manille, régler son compte à celui qui l’a fait condamnée injustement. Et le plus difficile, elle doit choisir entre ces impératifs.

Elle le fera, tout en laissant advenir ce que la vie mettra sur son chemin, et qui sera compliqué, dangereux, inattendu. Nous sommes dans une ville quelque part aux Philippines, ville dont l’immense majorité d’entre nous n’a jamais entendu parler, avec des gens qui nous sont à de multiples égards très lointains.

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