Ombres officielles sur les Journées Cinématographiques de Carthage

Les JCC sont une manifestation historique née dans le mouvement des indépendances d’un amour du cinéma porté par le désir de visibilité et de partage autour des films d’Afrique et du monde arabe. Premier festival de ce type dans la région, elles occupent depuis leur création en 1966 une place majeure, maintenue malgré les multiples aléas politiques qu’a connu la Tunisie, et la montée en puissance d’autres propositions importantes dans cette partie du monde. À l’heure où le pays est soumis à un régime autoritaire de plus en plus répressif et où s’y développe une politique ouvertement raciste contre les personnes originaires de l’Afrique subsaharienne, la question de leur légitimité pouvait se poser.

De manière plus anecdotique, elle s’est posée à moi de manière directe lors de l’invitation du directeur artistique de la 36e édition de faire partie du jury de la compétition des longs métrages de fiction. Dilemme courant, en réalité, quant à savoir s’il convient de se rendre dans des pays soumis à des régimes particulièrement oppresseurs. Dilemme auquel chacun(e) répondra en conscience, mais face auquel, à l’exception de cas extrêmes – pas question de mettre les pieds en Russie ni en Israël, pays engagés dans des guerres d’agression criminelles – il m’a paru le plus souvent préférable « d’y aller ». Sans certitude, mais en ayant par exemple dans ce cas consulté des amis tunisiens, qui ont chaudement recommandé d’être présent aux côtés de celles et ceux, si nombreux, qui essaient de faire vivre esprit démocratique et amour du cinéma dans un environnement particulièrement hostile.

Durant une semaine, la durée de cette édition (du 13 au 20 décembre), je me suis félicité d’avoir répondu à l’invitation de Tarek Ben Chaabane, critique et enseignant reconnu et courageux, qui aura dirigé cette édition dans des conditions de surveillance politique et de pression économique inédites. Je m’en suis félicité pour la qualité des films découverts, parmi lesquels le très remarquable premier film, My Father’s Shadow du jeune réalisateur nigérian Akinola Davies . Et, surtout, pour la vitalité d’un public jeune, nombreux, curieux, très réactif à la diversité des propositions. Comme il se doit, la délibération du jury présidé par la réalisatrice palestinienne Najwa Najjar a donné lieu à des débats animés avec également le cinéaste tunisien Lotfi Achour, lauréat des JCC l’année précédente pour son très beau Les Enfants rouges, le cinéaste algérien Lofti Bouchouchi et la cinéaste rwandaise Kantarama Gahigiri. Mais, au-delà du palmarès[1], le fruit de cette semaine à la rencontre des quatorze longs métrages en compétition tenait à la manière dont, comme il est d’usage (et comme il avait été demandé par le directeur), le jury tenait à présenter ses motivations. Avec notamment la création, en plus des récompenses aux différents postes techniques et artistiques et des trois Tanit (or, argent, bronze) régulièrement attribués, d’un Tanit d’honneur destiné à distinguer La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, œuvre exceptionnelle, déjà à juste titre couverte de récompenses, et qui invente une forme singulière en relation directe avec le génocide toujours en cours en Palestine.

C’est là que commença un long jeu de dupes avec les organisateurs, et surtout les représentants de la télévision nationale qui devait diffuser la cérémonie en direct, puis avec le cabinet de la ministre de la culture. Dès lors qu’il fut signifié au jury que ses membres ne seraient pas autorisés à prendre la parole s’engagèrent des négociations qui aboutirent à plusieurs reprises à l’assurance d’un arrangement satisfaisant, chaque fois remis en cause par l’intervention d’une autorité supérieure. Déplaisante, la mésaventure est surtout significative de l’emprise croissante d’une bureaucratie politicienne déterminée à contrôler une manifestation qui a toujours été un espace de liberté d’expression. Après avoir finalement reçu l’accord ferme de pouvoir expliquer ses choix sur scène, dans le respect des contraintes de durée, et sans aucune volonté provocatrice, le jury apprenait à la dernière minute qu’il n’en serait rien, et que des « personnalités » choisies par le pouvoir viendrait annoncer les prix. Les jurés, eux, n’étaient conviés à monter sur scène que pour applaudir la ministre, avant de regagner sagement leur fauteuil. Après une ultime tentative, restée sans réponse, et et suite à une décision unanime mûrement discutée et réfléchie de ne pas se laisser ainsi manipuler par des responsables pour qui le cinéma n’est qu’un prétexte à opérations de communication, l’ensemble du jury choisit de ne pas assister à la soirée de clôture. En notre nom, Najwa Najjar s’en est expliquée de manière détaillée dans une lettre qu’elle a rendue publique. De façon tout à fait inhabituelle,  la remise des récompenses s’est donc déroulée en l’absence de celles et ceux qui les avaient choisies.

La salle étonnamment peu remplie lors de la soirée de clôture

La télévision s’est de son mieux abstenue de montrer leurs fauteuils vides, mais ceux-ci sont apparus ici et là sur des réseaux sociaux moins bien contrôlés – où des internautes ne se sont pas privés de commenter l’esprit qui régnait sur l’ensemble de la soirée (cf aussi ce post). Très inhabituellement, outre la « politique de la chaise vide » adoptée par le jury de la compétition longs métrages réduit au silence, la grande salle de la Cité de la culture était d’ailleurs très loin d’être remplie, l’obsession du pouvoir d’éviter tout risque de manifestation hostile ayant amené à un restriction stricte de l’accès à l’événement. Jusqu’au jour, proche, où l’IA y mettra bon ordre, le direct télévisé reste un danger pour les dictatures, danger que celles-ci encadrent aussi strictement qu’elles le peuvent.

Redisons ici que ces mauvaises manières sont anodines en ce qui concerne la personne des membres du jury. Mais qu’elles sont la marque, inédite aux JCC, d’une emprise politique destructrice, qui mérite, elle, de susciter l’inquiétude et même l’indignation. Cela vaut à l’échelle d’un pays où la cinéphilie active est depuis longtemps, et demeure, une force artistique et démocratique. Et cela vaut à l’échelle de toute une partie de la planète, où la montée en force des grandes puissances économiques du Golfe, et les régimes militaires au pouvoir dans de nombreux pays d’Afrique bouleversent l’ensemble des possibilités de création et de circulation des films, et de construction de relations exigeantes et chaleureuses avec les publics.

[1] Tanit d’or : « The stories », d’Abu Bakr Shawky(Egypte)
Tanit d’argent : « My father’s shadow », d’Akinola Davies Jr (Nigéria)
Tanit de bronze : « Sink », de Zain Duraie(Jordanie)
Tanit d’honneur: « La voix de Hind Rajab », de Kaouther Ben Hania (Tunisie)
Meilleur scénario : Amel Guellaty pour son film « Où le vent nous emmène-t-il ? »
Meilleure interprétation féminine : Saja Kilani dans le film « La voix de Hind Rajab »
Mention spéciale meilleure actrice : DeboraLobe Naney dans le film « Promis le ciel »
Meilleure interprétation masculine : NawafAl-Dhuairy dans le film « Hijra »
Mention spéciale meilleur acteur : Hussein Raad Zuwayr dans le film « Irkalla le rêve de Gilgamesh »
Meilleure musique : Afrotonix pour le film « Diya »
Meilleure image : Miguel Yoan Littin Menzpour le film « Hijra »
Meilleur Montage : Guillaume Alvar pour le film « Diya »
Meilleur Décor : Assem Ali dans le film « My father’s scent »

Le Qatar se projette sur grand écran

Une image du Miracle du saint inconnu, un des films coproduits par le DFI en sélection à Cannes cette année.

Au prochain Festival de Cannes, un nombre significatif de films auront été produits grâce au Doha Film Institute, organe de la stratégie de soft power de l’émirat dans le domaine du cinéma.

Au générique de sept films présentés lors du prochain Festival de Cannes, qui commence ce mardi 14 mai, figure le logo du Doha Film Institute (DFI). Soit un titre de plus que l’an dernier, confirmant le rôle croissant que joue cet organisme dans la production et la visibilité de films du monde entier.

Aucun de ces treize films n’est qatari –il n’existe pas à ce jour de production nationale dans le pays– et si la grande majorité d’entre eux vient du monde arabophone, on trouve aussi parmi eux deux chinois, un turc, un serbe, un afghan(1), etc.

Cette présence, qui se retrouve dans tous les grands festivals internationaux de par le monde, est la manifestation à ce jour la plus visible d’une stratégie au long cours initiée par le plus grand émirat du Golfe.

Une stratégie au long cours

La création du DFI est une réponse adaptée, après des tentatives moins bien pensées. Au début des années 2000, Dubaï, Abou Dabi et le Qatar se lançaient quasi simultanément dans une course au prestige culturel, marquée en particulier par l’installation de grands musées américains et européens, et par de juteux contrats de collaboration avec des grandes universités occidentales –avec en outre un effort particulier du petit émirat de Charjah dans le domaine de l’art contemporain.

Le cinéma faisait également partie de cette approche, sous la forme de festivals financés à coups de centaines de millions de dollars pour faire venir sur leurs tapis rouges des stars hollywoodiennes et, secondairement, les grands noms du cinéma d’auteur international.

Le logo du DFI qui figurera au générique de sept films de Cannes cette année.

Tirant avant ses rivaux le bilan de la vanité dispendieuse de ce type d’opération, le Qatar a supprimé son festival en 2012, deux ans après la création de l’organisme destiné à devenir le maître d’œuvre d’une stratégie autrement sophistiquée, le Doha Film Institute. (…)

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