«Ecole et cinéma» ou salles indépendantes : des changements qui abiment un système vertueux et efficace

Plusieurs événements récents témoignent d’inquiétantes dérives dans l’action publique à propos du cinéma.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, et Franck Riester, ministre de la Culture et de la Communication, viennent de recevoir le même courrier. Cette lettre les alerte sur la mise en danger d’un dispositif dont ils ont ensemble la tutelle et qui concerne chaque année un million d’enfants en France.

Destiné aux élèves de maternelle et d’école primaire, «École et cinéma» est, avec «Collégiens au cinéma» et «Lycéens et apprentis au cinéma», un des trois dispositifs qui accompagne durant tout le parcours scolaire la relation au cinéma, non comme une «matière» à apprendre mais comme une ressource de formation.

Créé en 1994, doyen des dispositifs, «École et cinéma» est depuis sa naissance piloté par l’association Les Enfants de cinéma. Celle-ci coordonne un réseau de milliers d’enseignants volontaires, en concertation avec les salles indépendantes des villes, quartiers et bourgades concernées, pour la découverte des films destinés à ouvrir l’esprit et à associer plaisir et réflexion.

La progression du nombre d’élèves ayant participé au dispositif École et cinéma | Site des Enfants de cinéma

De manière discrétionnaire et au sortir d’un «appel à initiative», le Centre national du cinéma (CNC) a décidé dans une décision rendue publique le 7 décembre 2018 de détruire «Les Enfants de cinéma», en confiant désormais le dispositif à une autre association, Passeurs d’images, opportunément créée quelque mois auparavant (en juin 2018) en reprenant le nom d’un –très légitime– dispositif d’initiation au cinéma hors temps scolaire.

Pourtant, le travail d’Enfants de cinéma n’a jamais fait l’objet d’évaluation négative. Mieux, le même CNC lui avait proposé en 2017 de reprendre également le pilotage de «Collégiens au cinéma».

Au terme de cette procédure opaque («l’appel à initiative» n’a aucune existence juridique, la proposition de Passeurs d’image n’a jamais été rendue publique[1]) et expéditive, la décision met en danger le réseau aussi riche que fragile d’investissements personnels sur le terrain qu’a suscité «Les Enfants de cinéma» et menace l’esprit même des dispositifs. Il inquiète également quant au sort de l’excellente plateforme numérique mise en place par Les Enfants de cinéma, Nanouk.

La catégorie fourre-tout de «l’image»

La lettre envoyée aux deux ministres, cosignée par de nombreux cinéastes, professionnels de l’éducation et acteurs de l’«action culturelle», s’alarme de ce coup de force et demande que la décision soit au moins suspendue et réexaminée.

Trois affiches récentes éditées par des membres du dispositif «École et cinéma».

Faute de clarification, cette décision apparaît aujourd’hui comme la convergence entre une volonté autoritaire du CNC de contrôler un dispositif qui pourtant fonctionnait bien et les intérêts d’un groupe professionnel puissant, les exploitants de cinéma, qui apprécieraient que les choix de films ressemblent plus à ce qu’ils diffusent dans leurs multiplexes.

Aux côtés du président de Passeurs d’image, le réalisateur Laurent Cantet dont on veut croire que d’autres occupations (ses propres films) l’accaparent davantage, on trouve en effet comme vice-président Denis Darroy, un proche de Richard Patry, le président de la Fédération des exploitants de salles, poids lourd de l’industrie.

La présentation de Passeurs d’images sur son site montre en tout cas un risque évident de dilution des objectifs de l’éducation avec le cinéma, sous la catégorie fourre-tout de «l’image».

On y perçoit fort bien les effluves de ce brouet où se mélangent films, séries et jeux vidéo, mixant caméras et téléphones portables, salles et ordinateurs, avec une complaisance démagogique pour les formes les plus aguicheuses, paresseuses et commerciales. Pas exactement ce qu’on est en droit d’espérer d’un projet d’enseignement.

Abordage meurtrier à Quimper

Une autre histoire, complètement différente, mais issue du même état d’esprit. Depuis sa naissance en 1982, l’association Gros Plan Cinéma anime la cinéphilie à Quimper et dans sa région. Jusqu’en 2012, elle s’appuie sur le cinéma municipal Le Chapeau rouge, fréquenté par un public nombreux et enthousiaste. Le lieu devient aussi un point de passage régulier de tout ce que la France compte de réalisateurs d’art et essai et de passeurs impliqués dans la transmission de cinéma. (…)

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«Quiet People», un film paisible –donc maltraité

Sensible et intense, le récit du beau film d’Ognjen Svilicic fait tristement écho au destin promis à cette œuvre auprès du public.

Photo: Maja et Ivo (Jasna Zalica et Emir Hadzihafizbegovic), ces «gens paisibles» de Zagreb et de partout.

Rien ne justifie que ce film croate sorte en France avec un titre anglais. Mais surtout, rien ne justifie qu’un beau film comme celui-ci sorte dans des conditions aussi précaires: une séance par jour, dans une seule salle parisienne.

Il n’est pas le seul à subir semblable traitement, dira-t-on. C’est exact mais, outre que celui-ci est une réussite de cinéma qui rend particulièrement injuste cette obscurité, il se trouve que ce que raconte le film fait étrangement écho à sa propre situation.

 

Tragédie qui déchire le quotidien

Ivo et Maja sont un couple sans histoire; lui est conducteur de bus, ils habitent un HLM de Zagreb, ont un grand adolescent de fils. Un jour, une tragédie brutale, imprévisible, déchire la trame de leur quotidien.

Ils vont faire face comme ils peuvent à ce qui leur tombe dessus. Ils ne vont pas se mettre à se comporter comme Bruce Lee ou Liam Neeson. Ils ne vont pas se transformer en vengeurs masqués ou en superhéros.

Ils «font ce qu’il faut», vont voir les personnes et les institutions qu’on est censé aller voir lorsque son fils est agressé violemment, puis se trouve dans le coma: l’hôpital, les médecins, la police, les professeurs.

Leur douleur, leur violence est à la mesure de ce qu’ils sont, de ce qu’une tragédie ne les fait pas cesser d’être: des gens paisibles.

Maja, la mère, essaie de comprendre.

Sort injuste

Mais voilà, le scénariste et metteur en scène s’appelle Ognjen Svilicic, les comédiens Emir Hadzihafizbegovic et Jasna Zalica. Vous ne les connaissez pas? Moi non plus. Vous trouvez leurs noms difficiles à prononcer et à mémoriser? Moi aussi. Et alors? Depuis quand cela devrait être une raison pour qu’un film soit confiné à une pénombre injuste?

Cette injustice d’un état général du monde face auquel les protagonistes ne sont pas armés pour lutter est aussi –toutes proportions gardées– celui du film lui-même. Quiet People est un «quiet film», que ne dispose ni du budget publicitaire massif, ni de la célébrité de son auteur ou de ses acteurs pour exister dans l’environnement du cinéma actuel.

Ivo, le père, tente de réagir. Mais comment?

Pourtant Svilicic n’est pas un complet inconnu: Quiet People est son cinquième long métrage, il a été sélectionné et primé dans nombre des plus grands festivals du monde (Venise, Busan, Thessalonique…).

Mais une séance quotidienne dans une seule salle –Le Saint-André des Arts, qui avec beaucoup de courage joue les sauveteurs en mer de nombreux films menacés de noyade– est un sort comparable à celui d’Ivo et Maja, frappés par une injustice venue de «nulle part».

Part d’ombre dans un bilan positif

Le cas de Quiet People est tristement exemplaire d’une situation qui ne cesse de se dégrader. Le 27 avril dernier a eu lieu au siècle du Centre national du cinéma la présentation du bilan pour l’année 2017.

La cérémonie a donné lieu à un déferlement de communiqués de victoire et de statisfécits (auto)décernés au cinéma, au cinéma français, au cinéma en France et à l’administration qui s’en occupe. C’est que tous les chiffres annoncés étaient en effet très largement positifs. (…)

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Cannes jour 9 : loin de la compétition, les autres visages du Festival

La diversité des films présentés, mais aussi la circulations des informations, les négociations et les réflexions participent de l’ADN de la plus grande manifestation de cinéma au monde.

Photos: Le jeune Han Solo (Alden Ehrenreich) et Chewbacca dans « Solo » de Ron Howard (© The Walt Disney Company), Lola Dueñas et Bojena Horackova dans « Il se passe quelque chose » d’Anne Alix (©Shellac)

Cette année particulièrement, le très bon niveau de la compétition officielle tend à maintenir dans l’ombre les films des autres sections et les autres aspects d’une manifestation qui ne se limite pas, loin s’en faut, à présenter des films.

Hors compétition, on trouve ainsi aussi bien le spin-off de Star Wars qu’un premier film signé d’une parfaite inconnue dans une section marginale. Aux deux extrêmes du continent cinéma tel qu’il est représenté à Cannes, ils méritent l’un et l’autre attention.

Débarrassé de Dark Vador

Avec Solo: A Star Wars Story, qui sort le 23 mai, le Festival ne s’offre pas seulement une montée des marches glamour, compensant en partie un certain manque de grandes stars hollywoodiennes.

 

Le récit de la jeunesse de Han Solo –pour les tribus isolées qui l’ignoreraient, un des héros de la saga créée par George Lucas, interprété à l’origine par Harrison Ford– aura prévisiblement fait grincer les dents des intégristes.

Il bénéficie pourtant d’un avantage évident: la disparition de Dark Vador, et avec lui de la tambouille œdipienne recuite par les huit épisodes –à ce jour– de l’interminable Guerre des étoiles. Du coup, sans casser trois pattes à un droïde, on a droit à des petites aventures de science-fiction plutôt distrayantes, avec les ingrédients du genre –pétarades lumineuses et clins d’œil aux aficionados.

À l’autre bout de la Croisette

C’était quelques jours après la découverte, aux antipodes du Festival –c’est-à-dire à au moins 400 mètres sur la Croisette, du film d’ouverture de la toujours stimulante sélection de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion).

Cette association de cinéastes engagés pour la diffusion des films que le marché tend à éliminer présente à Cannes douze longs métrages inédits, dont certains encore en quête d’un distributeur. Parmi ces films, qu’on ne peut tous évoquer ici, on signalera en particulier celui qui a fait l’ouverture de la sélection, Il se passe quelque chose, d’Anne Alix.

Une femme parcourt le sud de la France en voiture; elle croise par hasard le chemin d’une autre, à pied et au fond du désespoir. Il se trouve qu’aucune n’est française, mais que les deux parlent cette langue –quoique pas avec le même accent, ni la même culture. Elles n’ont d’abord pas grand-chose à se dire. Et puis… et puis des images et des durées, des gestes et des regards.

https://player.vimeo.com/video/268386057?color=ffffff&title=0&byline=0

Ce n’est pas seulement le récit d’une amitié entre la photographe espagnole et la veuve bulgare, c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas. Un monde de lieux sans autre grâce que d’y abriter des humains, des visages de rencontre, des gestes généreux ou hostiles –tout un déploiement de situations marrantes, émouvantes, pertinentes.

En effet, «il se passe quelque chose» dès qu’une cinéaste sait si bien écouter et regarder, ne serait-ce qu’une station-service ou un rond-point de banlieue. Il se passe plein de choses, à vrai dire, dans cette variante du roman picaresque qui à chaque étape, rencontre, séparation ou retrouvaille gagne en ampleur et en présence, en humour et en sensualité.

Le génie dans la machine

Quatre-vingt-dix-sept longs métrages inédits sont cette année présentés dans l’une des quatre sélections: l’officielle –qui comprend la compétition, Un certain regard et plusieurs autres catégories hors-compétition, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’ACID.

Ensemble, ces films dessinent un paysage du cinéma mondial contemporain, que personne ne peut voir en entier mais sur lequel sont ouvertes plusieurs perspectives très utiles.

Une partie du village international sur la Croisette

Surtout, «être à Cannes» est pour beaucoup de ces titres –et surtout les moins prestigieux– la promesse d’être aussi dans beaucoup d’autres endroits: dans plus de festivals, en salle, sur les chaînes de télévision ou les plateformes de VOD. (…)

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Ces films injustement passés inaperçus en 2017

Parce qu’ils ont été distribués avec peu de moyens, ou qu’ils viennent de loin, ils ont vite été retirés des salles. Et pourtant… Hommage à ces films qui ne méritent pas d’être oubliés.

S’il n’est pas sûr que 2017 restera comme un très grand crû dans l’histoire du cinéma (aucun chef d’œuvre évident en vue), l’année a bien entendu offert son lot de propositions mémorables. Et parmi elles, comme il est d’usage, certaines, pour ne pas dire la plupart, n’ont pas connu la reconnaissance immédiate qu’elles méritaient.

Il faut ici parler de reconnaissance plutôt que de succès, en tout cas de succès commercial. La «structure du marché» (pardon) du cinéma en salles est désormais telle qu’il est pratiquement exclu qu’un film tant soit peu ambitieux figure dans les hauteurs du box-office.

Parmi les 47 titres distribués en 2017 et ayant dépassé le million d’entrées en France, seuls La La Land de Chazelle, Split de Shyamalan et, à la rigueur, Dunkerque de Nolan, présentent un intérêt comme idée du cinéma ou simplement originalité dans la mise en scène.

La reconnaissance et le succès, deux échelles différentes

Ce sont trois films de majors qui, indépendamment de leurs qualités, ont bénéficié de la puissance de distribution et de promotion de ce système. Mais le meilleur film hollywoodien de l’année, Detroit de Kathryn Bigelow, n’aura pas pu atteindre un tel score.

En sens inverse, et de manière exemplaire, la plus haute reconnaissance est allée à deux très beaux films français (et ce n’est sans doute pas terminé, la saison des prix arrive). Mais ni 120 Battements par minute de Robin Campillo, pour lequel ses 800.000 entrées doivent être considérées comme un triomphe, ni Visages Villages d’Agnès Varda et JR, qui ont toutes raisons de se féliciter de leurs 230.000 entrées, ne jouent dans la catégorie des caïds du box-office.

Et il en va de même avec les 360.000 entrées de Barbara, qui sont une très belle réponse au film de Mathieu Amalric, ou La Villa, un des meilleurs scores de Robert Guédiguian (déjà plus de 320.000 entrées),

C’est a fortiori le cas du magnifique Félicité d’Alain Gomis, à juste titre remarqué au Festival de Berlin et à sa sortie, mais qui aura attiré 65.000 spectateurs.

Mal montrés, vite évacués

Beaucoup de beaux films auront été loin de susciter autant l’attention, et seront donc restés dans les enfers du box-office, d’autant plus que les salles les programment souvent de manière très médiocre, et les excluent des écrans avant qu’ils aient une chance de construire un possible public.

Précisons qu’on ne mentionnera ici que des films qui avaient ce qu’on appelle dans le jargon des marchands un «potentiel public», des films qui, en d’autres temps, auraient pu attirer un beaucoup grand nombre de spectateurs –alors que, aussi beaux soient par exemple Laetitia de Julie Talon ou Les Derniers Jours d’une ville de Tamer El Saïd, tout en se désolant qu’ils aient été si peu vus, on en sera moins étonné.

Parmi eux, commençons par deux amendes honorables, puisqu’ils n’ont pas été chroniqués sur Slate, ce qui est bien dommage et entièrement de la faute de l’auteur de ces lignes.

Un des films les plus importants de 2017, sans doute la réflexion la plus intelligente sur l’Europe aujourd’hui en même temps qu’une œuvre puissante et sensuelle, est Western de la réalisatrice allemande Valeska Grisebach. L’année aura aussi vu une nouvelle réalisation tout à fait accomplie, drôle et émouvante d’Aki Kaurismaki, L’Autre Côté de l’espoir, injustement resté absent de ces virtuelles colonnes.

Français, Américains, Européens…

Parmi les beautés de 2017 victimes d’une injuste obscurité figurent plusieurs premiers films français dont on veut croire que ce destin inique n’empêchera pas leurs si prometteurs auteurs de poursuivre.

Ainsi de Lumières d’été, premier long métrage de fiction de Jean-Gabriel Periot et de la découverte des débuts de Marine Francen, Le Semeur, ou de Rachida Brakni, De sas en sas.

Même une véritable réussite d’un cinéaste aussi connu qu’André Téchiné, Nos années folles, aura également connu un incompréhensible désintérêt. Sans parler du si juste et émouvant Tous les rêves du monde de Laurence Ferreira Barbosa, dont la très grande majorité de nos contemporains n’a simplement pas l’idée qu’il existe, alors qu’ils l’auraient presque certainement aimé s’ils l’avaient vu.

Le cinéma indépendant américain n’est pas logé à meilleure enseigne. L’admirable  Certaines femmes de Kelly Reichardt, l’énergie vitale de American Honey d’Andrea Arnold, ou l’invention fantastique d’Upstream Colours de Shane Carruth sont ainsi restés lettres quasi-mortes pour le public. (…)

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Éloge du DVD aux temps des films en ligne

Pourquoi, alors que de nouvelles pratiques dominantes de consommation des films cherchent à s’imposer, le DVD offre une précieuse relation avec le cinéma. Et quelques conseils de nouveautés pour accompagner l’été.

L’affaire est entendue. Le DVD, qui fut la grande nouveauté en terme d’accès aux films au tournant du siècle, rebattant les cartes distribuées par la VHS comme alternative à la salle et à la télévision, n’est plus et ne sera plus un outil dominant de diffusion du cinéma. Est-ce à dire qu’il est obsolète? C’est loin d’être sûr.

S’il n’est plus le support par excellence de circulation des blockbusters, il conserve, sur le plan de la qualité ce qu’il a perdu sur le plan de la quantité. On parle ici de la qualité du rapport au cinéma, pas nécessairement, hélas, de la qualité technique des images et des sons, laquelle reste très inégale – on ne s’attarde pas ici non plus sur les différences, parfois significatives, entre DVD et Blu-ray, et bien sûr entre différentes éditions du même film.

Un autre rapport aux films

La question principale est, en effet, celle du rapport au film –et dans de nombreux cas, de l’accès au film. La logique du DVD est aujourd’hui, sans coût particulièrement élevé, une logique de la distinction, mot à entendre de manière positive.

La distinction, on a autrefois appelé ça la liberté, consiste à échapper aux logiques écrasantes, réductrices et addictives du marché, telle qu’elles s’exercent avec une violence et une efficacité encore jamais connues, sur les trois supports dominants, la salle, les télévisions et les services VOD.

Les ravages de l’hypermarché Netflix

Avec la domination arrogante de Netflix, la SVOD affiche les apparences de la diversité, exactement du même type que l’offre d’un hypermarché. Et c’est en fait à un écrasement des goûts et des curiosités sans précédent qu’on assite.

Hormis quelques services de niche, les télévisions, en perte de vitesse, sont pour l’essentiel à la remorque du box-office, avec une dimension familialiste accrue.

Quant aux salles, si, en France tout au moins, elles maintiennent une considérable diversité de l’offre, la force d’occupation des blockbusters est telle, et souvent le manque d’engagement des exploitants, que l’immense majorité des films ne sont visibles que dans quelques salles, à quelques séances, durant quelques jours. L’écart ne cesse de se creuser entre l’offre théorique (ce qui sort effectivement au cinéma) et l’offre réelle, ce qu’il est possible de voir à un instant donné.

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À Cannes, l’affaire Netflix est la deuxième saison d’une série bien connue

Le cinéma est à un tournant majeur de son histoire, et il est légitime que Cannes en soit le théâtre. Mais si les effets d’Internet sont immenses, la situation est loin d’être désespérée –à condition de maintenir le rôle décisif des salles.

La présence à Cannes, en compétition officielle, de deux films produits par le fournisseur de contenu en ligne Netflix a déclenché une polémique de première magnitude. C’est tout à fait légitime. La sélection d’Okja de Bong Joon-ho et de The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach fait en effet entrer en résonnance l’événement cinéma le plus important de la planète et un phénomène stratégique, qui intéresse tout l’avenir du cinéma.

La polémique, les inquiétudes, les manœuvres n’ont pourtant pas commencé avec l’annonce de la programmation du 70e Festival. Voilà au moins cinq ans que monte la fièvre, avec des déclarations de plus en plus angoissées des représentants de l’industrie classique, à mesure que se précisent les stratégies, et que s’additionnent les succès de Netflix et d’Amazon.

À Hollywood plus que partout ailleurs, déclarations enflammées, prophéties apocalyptiques et annonces d’un nouvel âge d’or se multiplient. Le bulletin corporatif des Majors, Variety, en cartographiait l’essor le 27 mars dans un dossier truffé de tableaux aux allures de prédiction de l’ouverture imminente de la faille de San Andrea. 

Ce sont pour l’essentiel les hommes d’argent (producteurs, exploitants, industriels du Net) qui s’expriment –ainsi que, en France, des responsables de l’administration, garants du droit qui encadre le secteur. Les créateurs, lorsqu’ils interviennent en faveur des «nouveaux opérateurs», ne disent au fond qu’une chose: «Comment ne pas être avec eux puisqu’ils paient?»

L’argument n’est pas sans poids. Mais s’il est encore possible aujourd’hui de ne pas se poser que des questions d’argent, le problème devient différent. Parce que la salle de cinéma n’est pas seulement l’affaire des exploitants. La salle du cinéma est l’affaire du cinéma lui-même, de tout ceux qui le font, de tous ceux qui aiment voir des films.

Ces films, nous les voyons et nous les verrons aussi, et en très grand nombre, ailleurs que dans des salles. Mais si ce sont des films, et pas des produits audiovisuels, c’est qu’ils ont été pensés, rêvés pour la salle.

Alors on va chercher Scorsese, dont Netflix produit le prochain film pour une somme  pharaonique, pour dire que même produit pour le net, ce qu’il livrera sera du cinéma. Bien sûr! Scorsese est tombé dans la marmite cinéma quand il était petit, il ferait un objet saturé de cinéma même si on lui donnait une caméra en carton.

Le cas Scorsese, c’est par excellence l’arbre qui cache la déforestation, celle qui menace si la salle cesse d’être ce qu’elle est aujourd’hui: non seulement un lieu économique, de mise sur le marché, mais à la fois un lieu imaginaire et un lieu d’apparition.

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«La Grande Muraille», bastion sino-américain menacé par les monstres et Donald Trump

Le film à grand spectacle de Zhang Yimou est une production hollywoodienne-type, portée par un projet capitalistique chinois. Matt Damon et Jing Tian l’emportent, mais une nouvelle menace se lève à Washington.

«Nous sommes moins différents que nous le croyons.» La réplique finale de La Grande Muraille énonce à la fois le constat de ce qui s’est joué entre ses deux protagonistes principaux, le mercenaire occidental William et la générale chinoise Lin, et la thèse économique, politique et esthétique que plaide le film, dans son dispositif de production autant que par son scénario.

 

Un film américain réalisé par un Chinois

Il sont bien pratiques, ces monstres numériques pleins de griffes et de dents qui attaquent par millions le mur où les affrontent l’armée d’élite de l’empire du milieu, avec Matt Damon comme arme de destruction massive surgie en renfort. À l’heure du marché mondialisé, plus question de désigner une nation comme figure du mal (il y a bien Daech et la Corée du Nord, mais ils ne peuvent pas toujours servir).

Contre de pareils méchants, plus de soucis géopolitiques, les Chinois et l’Américain flanqué d’un copain latino peuvent sans souci représenter toute l’humanité. La blague, habituelle à Hollywood, étant que ces forces du mal sont réputées incarner l’avidité et le goût du lucre –comme si ce n’était ce qui guide aussi les fabricants du film.

La Grande Muraille est situé en Chine. Il est signé par le plus célèbre réalisateur chinois, Zhang Yimou. Pourtant, en le regardant, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un film américain. Il est d’ailleurs écrit et produit par des citoyens des États-Unis.

Ses concepteurs n’ont pourtant pas lésiné sur les tentatives de métissage. Entre occidentaux et asiatiques donc, mais aussi entre cinéma et jeux vidéo pour ce qui est de l’imagerie, et entre film et série avec cette manière de filmer la muraille qui rappelle d’autant mieux le Mur du Nord de Game of Thrones que la musique composée par le même compositeur, Ramin Djawadi, ne manque jamais de souligner l’analogie.

Ce recours systématique à l’hybridation est un tantinet paradoxal dans un film dont le théâtre principal est une muraille supposée assurer une barrière infranchissable entre «nous» (quel que soit ce nous) et ceux du dehors.

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«Fuocoammare», what is your position?

Tourné pendant un an à Lampedusa, le documentaire de Gianfranco Rosi, récompensé d’un Ours d’or au Festival de Berlin, construit une compréhension du monde commun au sein duquel est en train de se produire un interminable massacre, avec la mort de milliers de migrants en Méditerranée.

Dès le début, Gianfranco Rosi construit l’espace où se jouera son film. À l’écran, en lettres blanches sur fond noir, des données factuelles concernant l’île de Lampedusa et les statistiques des centaines de milliers de migrants qui y arrivent, des milliers morts en mer à l’approche de ses côtes. Puis, aussitôt, un enfant qui grimpe à un arbre, se fabrique un lance-pierre, vise les oiseaux. C’est là, Fuocoammare.

Là, c’est-à-dire dans un territoire à la fois habité du quotidien de gens, hommes, femmes, enfants, et à proximité immédiate d’ une tragédie gigantesque, hors de proportion –une tragédie qu’on décrit, et enterre, avec une poignée de statistiques, ou de nouvelles choc à la télé.

Ces hommes, femmes et enfants à la vie normale, qui se font un café dans la cuisine, qui ont des problèmes de famille, de travail, de santé, ce sont les habitants de Lampedusa, mais aussi les Européens.

Aujourd’hui, les habitants de l’île ne rencontrent plus les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont survécu à la traversée: les bateaux militaires les interceptent, les encadrent, les convoient vers des camps, ailleurs.

Sauf, bien sûr, ceux qui travaillent à bord des navires, les secouristes, les pompiers, les militaires, les policiers –étranges policiers en combinaisons étanches mais flanqués d’une matraque. Et le docteur. Le docteur Pietro Bartolo, médecin local devenu autorité médicale en charge de l’examen des arrivants, sans avoir pour autant abandonné sa pratique de généraliste avec les autochtones –tâche herculéenne accomplie avec modestie depuis plus de vingt ans.

Des jours scandés de banalité et de tragédie

Il y a un troisième personnage dans ce film documentaire mieux écrit, et plus riche de narration que la plupart des films de fiction. Une sorte d’aède, qui accompagne par la voix et les chansons le déroulement des jours, scandés de banalité et de tragédie: l’animateur de la station de radio locale.

 

Il lui arrive de diffuser cette chanson populaire, «Fuocoammare», inspirée par une catastrophe d’un autre temps, dont le récit surgira un jour d’orage, raconté à l’enfant. Mais le feu à la mer est à présent de toute autre ampleur. Il n’y a plus le feu au lac, c’est un océan embrasé, celui-là exactement dont les miasmes alimentent la popularité des Marine Le Pen et des Sarkozy, des Orban et des Brexit.

Gianfranco Rosi: «Nous sommes les témoins d’une tragédie européenne qui est sans doute la plus grande depuis l’Holocauste et, au lieu de créer un pont humanitaire pour ces gens qui continueront, quoi qu’il leur en coûte, à vouloir échapper aux guerres et aux désastres économiques, nous les laissons mourir en mer par dizaines de milliers.»

Lui, fidèle à ses méthodes, qui lui ont valu un Lion d’or à Venise en 2013 pour son précédent film, Sacro Gra, et qui a valu en février dernier à cette nouvelle réalisation, qui fut un des événements du Festival de Berlin, un judicieux Ours d’or, est resté un an sur place. Il a «pris de lenteur» la frénésie médiatique qui couvre les pires instants du massacre continu en Méditerranée, et puis s’en va.

S’il reste, c’est pour pouvoir construire cela: la recomposition par le cinéma, qui est le contraire de la télévision, d’un monde commun. Un monde où coexistent, selon des modalités variables, les Européens et les Africains, les vivants et les morts, les sauvés, les sauveteurs, les pas sauvés, et tous les autres, nous, vous.

Les jeux et les jours de Samuele l’enfant frondeur, l’engagement d’une incroyable générosité du médecin, le labeur des ouvriers du sauvetage en mer, les souffrances insondables des survivants à la traversée, les rouages bureaucratiques du traitement des corps, plus ou moins en vie, ou pas du tout, la petite cité qui vaque à ses besoins et plaisirs: c’est cet extraordinaire agencement dynamique que réussit le film.

C’est-à-dire bien plus qu’un témoignage ou qu’un cri d’alarme, la possibilité pour chacun de construire sa propre place dans ce monde complexe et mouvant, où l’horreur et le quotidien cohabitent de fait.

Mouvements intérieurs

«What is your position?», répète inlassablement l’homme de quart d’un navire du dispositif Mare Nostrum cherchant à aller secourir une embarcation en perdition. Mais dans la radio crachotante, nulle réponse, sans qu’on sache si ce silence plein de parasite indique un naufrage, ou l’incapacité de répondre.

«What is your position?», semble répéter inlassablement le film. Non qu’il connaisse la réponse, ou prétende intimer quoique ce soit. Mais la question doit être posée, ne pas cesser d’être posée à chacun.

Fuocoammare est bouleversant. Mais pas de ce bouleversement qui tétanise, au contraire comme association d’émotions –au sens premier de mouvements intérieurs. Sans doute le mieux qu’on puisse attendre d’un film en pareilles circonstances.

* À l’occasion de la sortie de Fuocoammare sont aussi distribués en salle les trois premiers films de Gianfranco Rosi, Boatman (1993), tourné sur les ghât de Bénarès, Below Sea Level (2008), réalisé au sein d’une communauté de marginaux dans le désert californien, et surtout l’extraordinaire El Sicario, Room 164 (2010), rencontre avec un tueur de la mafia mexicaine.

Fuocoammare, par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi. Durée: 1h49. Sortie: 28 septembre 2016