« Au nom de tous » : Olivier Assayas sur ce que les cinéastes doivent aux responsables de l’action publique

Le 19 janvier a eu lieu à La fémis un hommage à l’ancien directeur de l’école de cinéma, Marc Nicolas, mort le 21 décembre à 59 ans. A cette occasion, Olivier Assayas a dit ce que l’action publique aux côtés du cinéma signifiait à ses yeux lorsqu’elle est à son meilleur, ce meilleur que Marc Nicolas aura incarné toute sa vie.

« Je suis certainement, parmi ceux qui ont parlé ce soir de Marc Nicolas, celui qui l’a le plus mal connu. Je n’ai pas travaillé avec lui, je n’ai été ni son élève ni son interlocuteur. Je suis aussi le seul cinéaste, mis à part ses étudiants, (à prendre la parole ici) et si je tiens à lui exprimer mon amitié et ma gratitude c’est que je sais, j’ai toujours su, que Marc Nicolas travaillait, au fond, pour moi, et pour tous les autres cinéastes, au nom d’une haute idée du cinéma dont il était conscient, plus qu’aucun autre, de combien elle était précieuse, de combien elle était fragile.

J’ai souvent croisé Marc, dans la vie et dans ses fonctions, et j’ai toujours été sensible à ses qualités humaines, d’écoute, d’attention à autrui – et chaque fois je l’ai trouvé engagé dans une réflexion à la fois sur le présent et sur le devenir du cinéma qui lui était devenue consubstantielle. Il était l’un des rares à savoir articuler un amour et une connaissance du cinéma à la fois passé, présent et à venir avec une maîtrise des arcanes de sa législation, de ses règles, des soutiens qui en supportent l’édifice.

Si j’ai le privilège d’être un cinéaste français, c’est à dire issu d’une culture de cinéma riche, multiple, profondément ancrée, et déterminée par la liberté, liberté de chercher, d’essayer, liberté de constamment réinventer le cinéma, je sais que c’est à une idée qui parcourt l’histoire du Septième Art que je la dois et qui sans doute se formule, se révèle dans toute son ampleur avec l’avènement de la Nouvelle Vague.

Je sais aussi combien cette idée n’est pas seulement née d’elle-même mais que si elle est parvenue jusqu’à moi, jusqu’à nous, aujourd’hui, pour que nous la protégions et la transmettions intacte, véritable trésor national, aux générations à venir, nous le devons au dévouement, à la vigilance, à l’abnégation aussi, de politiques, de haut fonctionnaires qui se la sont appropriée, qui s’y sont identifiés. Pour ma génération Marc Nicolas en était l’incarnation.

Je veux dire par là qu’il en était la pensée en action. Jamais gardien du Temple, jamais défenseur réactionnaire d’un ordre établi (aussi précieux cet ordre soit-il), ou de valeurs fossilisées, jamais imbu d’une quelconque légitimité auto-proclamée, il était sensible, attentif aux évolutions, aux mouvements souterrains du cinéma, à une époque de constante réinvention, de bouleversement du monde des images et des modes de lecture de celles-ci. Il estimait qu’il était de son devoir d’en être le guetteur, de les lire, de les comprendre, de les anticiper pour contribuer, et selon ses grands talents, à défendre constamment, pied à pied, la ligne de front du cinéma auquel il croyait, un cinéma exigeant, à la fois témoin du monde et audacieux dans son exploration des méandres de l’humain autant que de son imaginaire.

Marc Nicolas connaissait les enjeux du futur parce qu’il savait scruter la transformation de nos sociétés, parce qu’il savait combien chaque époque a le devoir, et la nécessité, non seulement de protéger les acquis de l’histoire, mais aussi de les reformuler selon les circonstances du présent et en ce sens il était dans le meilleur ordre des choses qu’il porte seize ans durant la responsabilité de la FEMIS où se constitue le cinéma français de demain, défini par les enjeux cruciaux du devenir du cinéma mondial, ce qu’il sera, où et comment on le regardera, et comment il restera ancré dans son précieux rapport à son public le plus populaire, à son public historique. Non, le cinéma n’a pas vocation à se refermer sur lui-même. Non, il n’est pas fatal que son public le plus jeune s’identifie exclusivement au cinéma américain.

La clairvoyance de Marc tenait à son excellente connaissance d’un système vertueux qu’il a grandement contribué à définir et à sa lucidité quant aux dangers qu’il affronte au jour le jour, et ceux que lui réserve le futur. C’est à les déjouer qu’il a voulu préparer ses étudiants.

Ce n’est pas seulement en mon nom que je veux saluer Marc ce soir, que je veux dire ma gratitude, c’est au nom de tous les cinéastes, ceux qui sont là et ceux qui ne sont pas là. Ceux qui savent ce qu’ils lui doivent et ceux qui l’ignorent. Car c’est eux aussi qu’il a défendus, avec modestie, discrétion et détermination. »

 

Marc Nicolas, l’amour du cinéma et du bien commun

Disparu fin décembre à 59 ans, il avait quitté la direction de la Fémis il y a quelques mois, après un parcours exemplaire au service d’une haute idée du septième art et de la République.

L’homme qui s’est éteint le 21 décembre, emporté à 59 ans par la maladie, n’était pas célèbre. Il aura pourtant incarné, avec courage, passion, opiniâtreté et adresse, à la fois quelques vertus essentielles et particulièrement maltraitées ces temps-ci, et le meilleur d’une action exemplairement pensée pour et avec le cinéma.

Marc Nicolas a été le conseiller «cinéma» du deuxième ministère de Jack Lang à la Culture (1988-1993). Il y a proposé, et réussi, la mise en œuvre de réformes décisives pour le maintien et l’adaptation du système d’accompagnement public du cinéma, dispositif envié et imité dans le monde entier, et qui célèbre en ce moment un des aspects les plus visibles, sinon le plus significatif, de sa réussite avec une année record de fréquentation en salles.

Il alliait un amour exigeant et érudit des films, la compréhension fine des mécanismes économiques et corporatifs qui régissent leur existence, et la maîtrise des rouages administratifs qui peuvent contribuer à leur naissance et à leur circulation. Surtout, pour Marc Nicolas, aimer le cinéma, c’était penser ensemble les promesses d’un art dans sa singularité et les enjeux sociaux, d’éducation, d’égalité, de construction du commun.

Pas que des succès

Son chemin n’aura pas été jalonné que de succès. Dans un monde, la haute administration française, où le fait de sortir de l’ENA garantit postes et soutiens, lui qui n’était pas énarque aura vu se fermer bien des portes auxquelles ses compétences auraient dû lui donner accès, lui interdire un statut auquel, à l’évidence, ses mérites et les services rendus au bien commun auraient dû lui donner droit.

Parmi les nombreux projets qu’il aura initié et porté, chez Jack Lang puis comme directeur adjoint du cabinet de Catherine Trautmann rue de Valois et comme directeur général adjoint du CNC, le plus ambitieux n’aura pas abouti: celui d’une Maison du cinéma, au Palais de Tokyo, qui devait réunir la Cinémathèque française, la Bibliothèque du film et la Fémis. Les esprits de chapelle ici, la pusillanimité des politiques là auront eu raison de cette ambition, et de ses promesses.

En septembre 2015 à La Fémis, avec Jack Lang lors de la clôture de la Gulf Summer University

La Fémis, un lieu d’excellence

Et c’est finalement à la tête de la Femis, qu’il aura dirigée, développée, sauvée de menaces multiples, ouverte au monde lointain comme à la diversité sociale ou aux établissements éducatifs, qu’il aura pu donner toute la mesure de ce qu’il convient d’appeler son talent.

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