«Quiet People», un film paisible –donc maltraité

Sensible et intense, le récit du beau film d’Ognjen Svilicic fait tristement écho au destin promis à cette œuvre auprès du public.

Photo: Maja et Ivo (Jasna Zalica et Emir Hadzihafizbegovic), ces «gens paisibles» de Zagreb et de partout.

Rien ne justifie que ce film croate sorte en France avec un titre anglais. Mais surtout, rien ne justifie qu’un beau film comme celui-ci sorte dans des conditions aussi précaires: une séance par jour, dans une seule salle parisienne.

Il n’est pas le seul à subir semblable traitement, dira-t-on. C’est exact mais, outre que celui-ci est une réussite de cinéma qui rend particulièrement injuste cette obscurité, il se trouve que ce que raconte le film fait étrangement écho à sa propre situation.

 

Tragédie qui déchire le quotidien

Ivo et Maja sont un couple sans histoire; lui est conducteur de bus, ils habitent un HLM de Zagreb, ont un grand adolescent de fils. Un jour, une tragédie brutale, imprévisible, déchire la trame de leur quotidien.

Ils vont faire face comme ils peuvent à ce qui leur tombe dessus. Ils ne vont pas se mettre à se comporter comme Bruce Lee ou Liam Neeson. Ils ne vont pas se transformer en vengeurs masqués ou en superhéros.

Ils «font ce qu’il faut», vont voir les personnes et les institutions qu’on est censé aller voir lorsque son fils est agressé violemment, puis se trouve dans le coma: l’hôpital, les médecins, la police, les professeurs.

Leur douleur, leur violence est à la mesure de ce qu’ils sont, de ce qu’une tragédie ne les fait pas cesser d’être: des gens paisibles.

Maja, la mère, essaie de comprendre.

Sort injuste

Mais voilà, le scénariste et metteur en scène s’appelle Ognjen Svilicic, les comédiens Emir Hadzihafizbegovic et Jasna Zalica. Vous ne les connaissez pas? Moi non plus. Vous trouvez leurs noms difficiles à prononcer et à mémoriser? Moi aussi. Et alors? Depuis quand cela devrait être une raison pour qu’un film soit confiné à une pénombre injuste?

Cette injustice d’un état général du monde face auquel les protagonistes ne sont pas armés pour lutter est aussi –toutes proportions gardées– celui du film lui-même. Quiet People est un «quiet film», que ne dispose ni du budget publicitaire massif, ni de la célébrité de son auteur ou de ses acteurs pour exister dans l’environnement du cinéma actuel.

Ivo, le père, tente de réagir. Mais comment?

Pourtant Svilicic n’est pas un complet inconnu: Quiet People est son cinquième long métrage, il a été sélectionné et primé dans nombre des plus grands festivals du monde (Venise, Busan, Thessalonique…).

Mais une séance quotidienne dans une seule salle –Le Saint-André des Arts, qui avec beaucoup de courage joue les sauveteurs en mer de nombreux films menacés de noyade– est un sort comparable à celui d’Ivo et Maja, frappés par une injustice venue de «nulle part».

Part d’ombre dans un bilan positif

Le cas de Quiet People est tristement exemplaire d’une situation qui ne cesse de se dégrader. Le 27 avril dernier a eu lieu au siècle du Centre national du cinéma la présentation du bilan pour l’année 2017.

La cérémonie a donné lieu à un déferlement de communiqués de victoire et de statisfécits (auto)décernés au cinéma, au cinéma français, au cinéma en France et à l’administration qui s’en occupe. C’est que tous les chiffres annoncés étaient en effet très largement positifs. (…)

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Le silence et l’impasse: la culture et les temps qui viennent

L’absence de la culture de la campagne électorale témoigne d’un véritable abandon politique. Il est urgent pourtant de s’interroger sous quelle forme ses enjeux essentiels devraient être au cœur du débat public. Paradoxalement, une polémique sur le rayonnement de la France venue des États-Unis pourrait y aider.

C’était le grand absent du premier débat télévisé de la présidentielle ce lundi 20 mars. Non, on ne parle pas ici de Nicolas Dupont-Aignan, dont plusieurs candidats ont regretté que lui et les autres écartés ne bénéficient de la même exposition médiatique, mais de la culture. Pas une question, pas une remarque, le vide. À l’image de la tonalité des débats des derniers mois.

Il faudra à tout le moins rendre grâce à Emmanuel Macron d’avoir fait réapparaître dans la campagne présidentielle un thème qui en avait entièrement disparu, la culture. En affirmant lors d’un discours à Lyon le 5 févier qu’il n’y a pas «une culture française, mais une culture en France», il s’est attiré les attaques violentes du Front national et des Républicains.

Pas sûr que Macron soit lecteur de François Jullien, mais assurément ce dernier, avec son récent Il n’y a pas d’identité culturelle clarifiait les impasses et les mensonges de ce au nom de quoi la droite plus ou moins extrême s’est dressée sur ses ergots.

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Pablo Picasso, Femme couchée lisant, 1960

Ce qui a donné au candidat d’En Marche! l’occasion presque trop facile de rappeler combien, depuis toujours mais récemment plus que jamais, la créativité et le rayonnement artistique et intellectuel, donc aussi l’influence de la France bénéficient de constants apports étrangers, hommes et femmes, formes, rythmes et récits. Cela vaut pour les grands artistes d’origines étrangères, cela vaut aussi pour les innombrables apports qui ne sont pas nécessairement associés à des noms célèbres.

L’abandon des responsables politiques

Il est pourtant douteux que la culture devienne pour autant un sujet important des débats –c’est-à-dire que l’action publique dans ce domaine soit prise en considération. Chez les politiques à l’échelon national comme local, depuis Sarkozy (mais le quinquennat Hollande n’y aura pas changé grand chose), la culture n’apparait plus guère dans les discours des responsables que comme opportunité d’opérer des coupes budgétaires en rognant sur les investissements publics.

Ce phénomène est d’autant plus absurde que la politique culturelle est globalement un succès. Le pays compte plus de musées et de théâtres que jamais, Paris propose simultanément en ce moment même au moins huit expositions de niveau international, le nombre de librairies augmente, le cinéma français bat des records de production et de fréquentation, le secteur culturel dans son ensemble est, selon un récent rapport, un important bassin d’emploi (1,3 million), et contribue de manière significative à la richesse nationale (83,6 milliards d’euros).

Ce désintérêt méprisant fait assurément partie de la vulgarité d’une époque dominée par l’infotainment et la démagogie dont les grands médias, la culture du chiffre et la majeure partie d’Internet sont les promoteurs, tendances lourdes déclinées  avec succès dans le champ politicien par les Trump, Marine Le Pen et consorts.

Interroger les effets du mot «culture»

Face à la puissance du phénomène, il peut toutefois être utile de s’interroger sur les effets du mot «culture» lui-même. Cette notion est très marquée historiquement, notamment en France, où elle a suivi une trajectoire ascendante et même glorieuse. Celle-ci part des mouvements d’éducation populaire nés dans les marges du syndicalisme, elle a connu notamment au moment du Front populaire puis dans l’immédiat après-guerre une expansion gigantesque en même temps qu’une inventivité et une diversité de formes admirables.

Comme domaine de l’action publique aux plus hauts échelons de l’État, elle est depuis près de soixante ans marquée par les figures majeures que sont André Malraux et Jack Lang, avec les leviers d’une «divinisation» de l’œuvre chez le premier, de médiatisation de l’artiste chez le seconds, qui auront été en leur temps des armes très utiles.

Mais c’est, de fait, une histoire qui appartient au XXe siècle. Et au nom même des enjeux, toujours aussi essentiels, qui ont motivé et orienté ces politiques, il est peut-être aussi temps de réinventer l’action publique, voire de la nommer autrement que du nom de «culture». (…)

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« Au nom de tous » : Olivier Assayas sur ce que les cinéastes doivent aux responsables de l’action publique

Le 19 janvier a eu lieu à La fémis un hommage à l’ancien directeur de l’école de cinéma, Marc Nicolas, mort le 21 décembre à 59 ans. A cette occasion, Olivier Assayas a dit ce que l’action publique aux côtés du cinéma signifiait à ses yeux lorsqu’elle est à son meilleur, ce meilleur que Marc Nicolas aura incarné toute sa vie.

« Je suis certainement, parmi ceux qui ont parlé ce soir de Marc Nicolas, celui qui l’a le plus mal connu. Je n’ai pas travaillé avec lui, je n’ai été ni son élève ni son interlocuteur. Je suis aussi le seul cinéaste, mis à part ses étudiants, (à prendre la parole ici) et si je tiens à lui exprimer mon amitié et ma gratitude c’est que je sais, j’ai toujours su, que Marc Nicolas travaillait, au fond, pour moi, et pour tous les autres cinéastes, au nom d’une haute idée du cinéma dont il était conscient, plus qu’aucun autre, de combien elle était précieuse, de combien elle était fragile.

J’ai souvent croisé Marc, dans la vie et dans ses fonctions, et j’ai toujours été sensible à ses qualités humaines, d’écoute, d’attention à autrui – et chaque fois je l’ai trouvé engagé dans une réflexion à la fois sur le présent et sur le devenir du cinéma qui lui était devenue consubstantielle. Il était l’un des rares à savoir articuler un amour et une connaissance du cinéma à la fois passé, présent et à venir avec une maîtrise des arcanes de sa législation, de ses règles, des soutiens qui en supportent l’édifice.

Si j’ai le privilège d’être un cinéaste français, c’est à dire issu d’une culture de cinéma riche, multiple, profondément ancrée, et déterminée par la liberté, liberté de chercher, d’essayer, liberté de constamment réinventer le cinéma, je sais que c’est à une idée qui parcourt l’histoire du Septième Art que je la dois et qui sans doute se formule, se révèle dans toute son ampleur avec l’avènement de la Nouvelle Vague.

Je sais aussi combien cette idée n’est pas seulement née d’elle-même mais que si elle est parvenue jusqu’à moi, jusqu’à nous, aujourd’hui, pour que nous la protégions et la transmettions intacte, véritable trésor national, aux générations à venir, nous le devons au dévouement, à la vigilance, à l’abnégation aussi, de politiques, de haut fonctionnaires qui se la sont appropriée, qui s’y sont identifiés. Pour ma génération Marc Nicolas en était l’incarnation.

Je veux dire par là qu’il en était la pensée en action. Jamais gardien du Temple, jamais défenseur réactionnaire d’un ordre établi (aussi précieux cet ordre soit-il), ou de valeurs fossilisées, jamais imbu d’une quelconque légitimité auto-proclamée, il était sensible, attentif aux évolutions, aux mouvements souterrains du cinéma, à une époque de constante réinvention, de bouleversement du monde des images et des modes de lecture de celles-ci. Il estimait qu’il était de son devoir d’en être le guetteur, de les lire, de les comprendre, de les anticiper pour contribuer, et selon ses grands talents, à défendre constamment, pied à pied, la ligne de front du cinéma auquel il croyait, un cinéma exigeant, à la fois témoin du monde et audacieux dans son exploration des méandres de l’humain autant que de son imaginaire.

Marc Nicolas connaissait les enjeux du futur parce qu’il savait scruter la transformation de nos sociétés, parce qu’il savait combien chaque époque a le devoir, et la nécessité, non seulement de protéger les acquis de l’histoire, mais aussi de les reformuler selon les circonstances du présent et en ce sens il était dans le meilleur ordre des choses qu’il porte seize ans durant la responsabilité de la FEMIS où se constitue le cinéma français de demain, défini par les enjeux cruciaux du devenir du cinéma mondial, ce qu’il sera, où et comment on le regardera, et comment il restera ancré dans son précieux rapport à son public le plus populaire, à son public historique. Non, le cinéma n’a pas vocation à se refermer sur lui-même. Non, il n’est pas fatal que son public le plus jeune s’identifie exclusivement au cinéma américain.

La clairvoyance de Marc tenait à son excellente connaissance d’un système vertueux qu’il a grandement contribué à définir et à sa lucidité quant aux dangers qu’il affronte au jour le jour, et ceux que lui réserve le futur. C’est à les déjouer qu’il a voulu préparer ses étudiants.

Ce n’est pas seulement en mon nom que je veux saluer Marc ce soir, que je veux dire ma gratitude, c’est au nom de tous les cinéastes, ceux qui sont là et ceux qui ne sont pas là. Ceux qui savent ce qu’ils lui doivent et ceux qui l’ignorent. Car c’est eux aussi qu’il a défendus, avec modestie, discrétion et détermination. »

 

Marc Nicolas, l’amour du cinéma et du bien commun

Disparu fin décembre à 59 ans, il avait quitté la direction de la Fémis il y a quelques mois, après un parcours exemplaire au service d’une haute idée du septième art et de la République.

L’homme qui s’est éteint le 21 décembre, emporté à 59 ans par la maladie, n’était pas célèbre. Il aura pourtant incarné, avec courage, passion, opiniâtreté et adresse, à la fois quelques vertus essentielles et particulièrement maltraitées ces temps-ci, et le meilleur d’une action exemplairement pensée pour et avec le cinéma.

Marc Nicolas a été le conseiller «cinéma» du deuxième ministère de Jack Lang à la Culture (1988-1993). Il y a proposé, et réussi, la mise en œuvre de réformes décisives pour le maintien et l’adaptation du système d’accompagnement public du cinéma, dispositif envié et imité dans le monde entier, et qui célèbre en ce moment un des aspects les plus visibles, sinon le plus significatif, de sa réussite avec une année record de fréquentation en salles.

Il alliait un amour exigeant et érudit des films, la compréhension fine des mécanismes économiques et corporatifs qui régissent leur existence, et la maîtrise des rouages administratifs qui peuvent contribuer à leur naissance et à leur circulation. Surtout, pour Marc Nicolas, aimer le cinéma, c’était penser ensemble les promesses d’un art dans sa singularité et les enjeux sociaux, d’éducation, d’égalité, de construction du commun.

Pas que des succès

Son chemin n’aura pas été jalonné que de succès. Dans un monde, la haute administration française, où le fait de sortir de l’ENA garantit postes et soutiens, lui qui n’était pas énarque aura vu se fermer bien des portes auxquelles ses compétences auraient dû lui donner accès, lui interdire un statut auquel, à l’évidence, ses mérites et les services rendus au bien commun auraient dû lui donner droit.

Parmi les nombreux projets qu’il aura initié et porté, chez Jack Lang puis comme directeur adjoint du cabinet de Catherine Trautmann rue de Valois et comme directeur général adjoint du CNC, le plus ambitieux n’aura pas abouti: celui d’une Maison du cinéma, au Palais de Tokyo, qui devait réunir la Cinémathèque française, la Bibliothèque du film et la Fémis. Les esprits de chapelle ici, la pusillanimité des politiques là auront eu raison de cette ambition, et de ses promesses.

En septembre 2015 à La Fémis, avec Jack Lang lors de la clôture de la Gulf Summer University

La Fémis, un lieu d’excellence

Et c’est finalement à la tête de la Femis, qu’il aura dirigée, développée, sauvée de menaces multiples, ouverte au monde lointain comme à la diversité sociale ou aux établissements éducatifs, qu’il aura pu donner toute la mesure de ce qu’il convient d’appeler son talent.

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