Sa vie à elle

Jeune & jolie de François Ozon

Il est arrivé une injuste mésaventure à François Ozon et à son film. Bien accueillis lors de la présentation en compétition au début du Festival de Cannes, ils ont ensuite été quasi-effacés de l’attention collective. La bonne qualité de l’ensemble de la sélection l’explique en partie, et surtout le fait qu’un autre film français consacré aux amours d’une très jeune fille a ensuite concentré toute l’attention : La Vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche, qui a parfaitement mérité son succès et sa Palme d’or, sans que cela ne diminue en rien les mérites de l’autre film. Il vient confirmer l’importance et l’ambition de l’œuvre que le réalisateur construit sans relâche, avec un sens du récit, une capacité à se renouveler sans se déjuger et une recherche sur les déplacements de points de vue à partir de situations souvent convenues qui font des François Ozon, 14 longs métrages en 15 ans, une figure importante du cinéma français actuel.

Jeune & jolie part d’une banalité protégée et proche, celle d’une famille de bourgeois cultivés et libéraux (ils fument des pétards!) en vacances au bord de la mer. Dans le rôle tout de suite intéressant, même s’il ne sera pas développé, du réalisateur lui-même, le petit frère mate tant qu’il peut les émois de sa (demi-)sœur, qui vient de fêter ses 17 ans et de faire l’amour pour la première fois. Les vacances finies, Isabelle retourne au lycée Henri IV, mais surtout se met à donner des rendez-vous sur internet et couche pour 300 euros. Pourtant, Jeune & jolie n’est pas une histoire de prostitution. Là, exactement, se situe la force et la finesse du film.

Elle tient, durant l’essentiel de sa durée, à la mise en jeu simultanée de trois ressources. La première est la beauté de Marine Vacth qui joue Isabelle, beauté d’autant plus troublante d’être de manière aussi instable entre adolescente et femme, enfant éperdue et allumeuse, force érotique et être mélancolique. La jeune actrice est assurément très charmante, mais pour faire percevoir, et faire vivre dans la durée cette complexité, il faut en outre une mise en scène inhabituellement subtile.

Celle-ci, et c’est la deuxième ressource de Jeune & jolie, évite toute insistance (le film est quasi-dépourvu de scènes de sexe) et se révèle capable de décalage —c’est l’enjeu du regard de son frère et de son beau-père sur Isabelle, ou du pas de côté le temps d’une récitation collective du On n’est pas sérieux quand on a 17 ans de Rimbaud, sans oublier le commentaire flottant et délicat par quatre chansons de François Hardy, qui scandent les quatre saisons de cette histoire.

La troisième ressource consiste à déjouer les explications prévisibles du comportement de l’héroïne, sans pour autant se réfugier dans une opacité simpliste, mystère féminin ou incompréhensible jeunesse. François Ozon pose une équation, qui ne prétend pas signifier au-delà du cas d’Isabelle: sexe+argent=addiction+solitude. C’est comme ça. C’est comme ça pour cette fille-là. Avec son titre en forme d’intitulé de magazine de presse adolescente (où le « & » n’est pas le moins important), le film indique la dimension fabriquée, imposée de ce que vit Isabelle, mais sans en faire un discours. La sociologie n’en peut mais. Le psy, pas plus bête qu’un autre, voit plus ou moins de quoi il retourne, ce qui ne le mènera pas bien loin. Elle, c’est elle, elle fait comme ça —beaucoup ce qu’elle peut, pas mal ce qu’elle veut aussi.

Et voilà que face cet assemblage de comportements et de pratiques qu’aucune clé ne viendra verrouiller sous prétexte de l’expliquer, le spectateur se trouve à nouveau mis en jeu, et en mouvement, sensuellement et mentalement, par un agencement de montré/pas montré, une stratégie de déplacement des points de vue. Ce spectateur pourra plus ou moins partager la situation, nullement confortable, de la mère d’Isabelle (Géraldine Pailhas, excellente), entre volonté d’interpréter, accès de colère et élan d’affection. Cette mise en jeu passe par la mise en question des propres désirs de normalité dudit spectateur face au trouble (physique, moral, légal, affectif…) que constitue le comportement d’Isabelle. Elle trouvera une très belle voie de sortie avec un épilogue qu’on pourrait appeler «Le songe de la chambre 6095». Ce pur geste romanesque d’un cinéaste de toute façon très présent dans son film, on se gardera bien de le raconter.

Cette critique reprend avec des variantes celle publiée sur Slate.fr lors de la présentation du film à Cannes