Quatre lumières tamisées pour le début de l’automne

Dans La Voix d’Aïda, le colonel néerlandais (Johan Heldenbergh) et Aïda (l’impressionnante Jasna Đuričić) face à la catastrophe annoncée, évitable, et qui se produira. | Condor Distribution

«La Voix d’Aïda» de Jasmila Žbanić, «Tout s’est bien passé» de François Ozon, «La Troisième Guerre» de Giovanni Aloi et «Stillwater» de Tom McCarthy attirent l’attention parmi les pléthoriques sorties de la semaine.

Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais la longue fermeture des salles l’a encore aggravé. Chaque semaine voit débarquer sur les grands écrans une quantité déraisonnable de nouveaux films, dont ceux qui ont dû repousser leur sortie du fait de la pandémie. Ce sont ainsi dix-huit inédits qui atteignent les salles ce 22 septembre.

Pas de chef-d’œuvre en vue, mais au moins quatre réalisations qui méritent attention. Chacune a des motifs, chaque fois singuliers, de suciter l’intérêt. Ensemble, elles esquissent aussi la manière dont tant de films, malgré leurs qualités, restent si souvent assujettis à leur programme de départ.

«La Voix d’Aïda» de Jasmila Žbanić

La cinéaste bosniaque poursuit son inlassable travail de mémoire, commencé en 2006 avec Sarajevo, mon amour et continué avec le très impressionnant et émouvant Les Femmes de Visegrad. Son nouveau film est consacré à un crime de masse commis en Europe, avec la complicité des puissances occidentales dont la France: le massacre de Srebrenica, ville à majorité musulmane que devaient protéger les Casques bleus et qu’ils ont livrée à la soldatesque serbe.

Les plus de 8.000 morts de Srebrenica ne sont pas un crime occulté, c’est peut-être encore pire: un événement sinistre désormais passé par les profits et pertes des soubresauts de la fin de la Yougoslavie et du bloc de l’Est. Pour l’immense majorité de nos contemporains, le crime génocidaire de Srebrenica est juste un moment pénible qui appartient à un passé trouble qui s’éloigne.

Face à cet ensevelissement de la mémoire, la cinéaste mobilise les ressources d’un thriller qui montre une femme, traductrice pour les troupes néerlandaises supposées protéger la ville, se démener pour empêcher que son mari et ses fils soient exterminés, comme vont l’être tous les autres.

Reconstituant les épisodes les plus marquants de cette tragédie fort bien documentée, sans que cette «documentation» ait servi à grand-chose, la cinéaste réussit de surcroît à associer les ressources du film de suspense et le refus d’une description simpliste, notamment en ce qui concerne l’attitude du commandement sur le terrain et des soldats de l’ONU.

Elle bénéficie également de la puissance d’incarnation de l’actrice Jasna Đuričić. Mise en forme fictionnelle mais très réaliste d’une tragédie authentique, La Voix d’Aïda ne peut échapper au poids de l’urgence et de la douleur dont il est porteur, film à la fois nécessaire et contraint par la mission qui lui incombe. Le message, légitime et grave, dont il est investi devient aussi sa limite.

Pourtant, celle-ci est étrangement et douloureusement franchie lorsque des foules massées aux portes d’un camp tenu par des soldats occidentaux sont repoussées entre les mains de leurs bourreaux. Malgré les différences immenses entre les situations, ces séquences résonnent avec les images très récentes venues de Kaboul, où les forces des grandes puissances occidentales se sont avérées incapables de protéger des civils. Pour cela aussi, La Voix d’Aïda ne parle pas que du passé.

«Tout s’est bien passé» de François Ozon

Comme Grâce à Dieu l’avait fait à propos d’une bien réelle affaire de pédophilie dans l’Église catholique, il pourrait sembler que le cinéaste se confronte à un autre débat de société brûlant, celui de l’euthanasie, ou plus précisément ici de la possibilité pour un individu de décider de mourir.

Mais si le film renvoie assurément à cette question, c’est par l’intermédiaire d’une œuvre littéraire, même si pas une œuvre de fiction. L’écrivaine Emmanuèle Bernheim avait raconté dans le livre éponyme  comment elle et sa sœur avaient été confrontées à la décision de leur père de mettre fin à ses jours après un AVC.

Littéraire par la qualité de l’écriture, romanesque par les ressorts dramatiques qu’il mobilisait, le livre était pourtant non seulement un récit de faits réels, mais un récit qui conservait les noms des personnes évoquées et de multiples éléments de leur biographie. (…)

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Cannes 2021, jour 2: 3 films, 3 Français, 3 fictions, 3 fois le réel

«Tout s’est bien passé» de François Ozon, «Ouistreham» d’Emmanuel Carrière et «Onoda» d’Arthur Harari, par-delà leurs immenses différences, sont directement transposés d’expériences vécues.

Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte
Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte

Plus prolifique que jamais, François Ozon, dont Été 85 figurait dans la sélection fantôme de 2020, revient en compétition avec Tout s’est bien passé.

Comme Grâce à Dieu l’avait fait à propos d’une bien réelle affaire de pédophilie dans l’Église catholique, il pourrait sembler que le cinéaste se confronte à un autre débat de société brûlant, celui de l’euthanasie, ou plus précisément ici de la possibilité pour un individu de décider de mourir.

 

Mais si le film renvoie assurément à cette question, c’est par l’intermédiaire d’une œuvre littéraire, même si pas une œuvre de fiction. L’écrivaine Emmanuèle Bernheim avait raconté dans le livre éponyme comment elle et sa sœur avaient été confrontées à la décision de leur père de mettre fin à ses jours après un AVC.

Littéraire par la qualité de l’écriture, romanesque par les ressorts dramatiques qu’il mobilisait, le livre était pourtant non seulement un récit de faits réels, mais un récit qui conservait les noms des personnes évoquées et de multiples éléments de leur biographie.

À cette béance entre réalité et narration qui redoublait et intensifiait celle entre refus de la mort d’un proche et compréhension de ses motivations à en finir (sans parler de l’obligation d’affronter les rigueurs de la loi, qui en France punit le recours à la mort assistée comme un meurtre) s’ajoutent, dans le film, l’écart entre le maintien de tous ces repères réels et le fait que les protagonistes sont évidemment des acteurs –et des acteurs tout à fait reconnaissables comme tels, à commencer par Sophie Marceau et André Dussolier dans les rôles d’Emmanuèle et d’André Bernheim.

 

Emmanuèle (Sophie Marceau) et son père (André Dusssolier). | Diaphana

L’actrice et l’acteur ont une (trop?) lourde charge à porter, tant les personnages qu’ils interprètent sont entièrement définis par des situations tragiques.

Toute la finesse de François Ozon consiste à faire de ce poids de drame –le drame personnel de chacune et chacun, le drame sinon collectif du moins commun d’affronter la fin de vie, pour soi-même ou pour un proche, et d’avoir à prendre des décisions sans retour– une sorte de balancier réglant un mouvement qui porte tout le film, et que rien ne semble pouvoir entraver.

C’est parce que, drame intimiste et psychologique tant qu’on voudra, Tout s’est bien passé est filmé comme un film d’action, action que ni les flashbacks ni les apartés autour de figures secondaires ne détournent de son cours, bien au contraire, que le film tient sa ligne de tension.

Il la tient d’autant mieux que, constamment aux côtés de celle par qui le récit arrive, on se doute bien de son terme, même sans avoir lu le livre. L’absence de véritable suspense quant au résultat, au bénéfice d’une attention au chemin qui sera parcouru, est ici la meilleure des ressources, à la fois narrative et authentique.

La sortie du film est annoncée le 22 septembre 2021.

Le vrai monde, qui peut le dire?

En ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Ouistreham d’Emmanuel Carrière est lui aussi à la fois directement inspiré de la réalité, et la transposition à l’écran d’un livre –Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas.

Mais le réalisateur écrivain ne se contente pas ici d’une adaptation de l’œuvre de l’écrivaine enquêtrice qui avait partagé durant des mois la vie de travailleuses précaires à Caen et dans sa banlieue.

 

Incarnée avec une sombre conviction par Juliette Binoche, remarquable, celle autour de qui se construit le film est confrontée à la fois aux conditions d’existence indignes de toutes les femmes auxquelles elle s’est mêlée sous une fausse identité, et au dilemme de cette fausseté même.

Mise en lumière précise et attentive d’innombrables sorts aussi réels et banals qu’atroces, Ouistreham interroge ce qu’il peut y avoir d’infranchissable entre le monde d’une écrivaine, même attentive et pleine d’empathie, et la réalité de toutes ces femmes travaillant dans des conditions de misère, d’humiliation et dans certains cas de violence physique, aujourd’hui en France. Et garde vive l’hypothèse qu’il s’agit de deux faces du même enjeu, qu’on résume (et dissimule) sous l’expression d’«inégalité sociale». (…)

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«Grâce à Dieu», lumières et ombres d’une «affaire»

L’image d’ouverture du film: la hiérarchie de l’Église face à la cité.

Le film de François Ozon documente avec précision et sensibilité l’affaire de pédophilie dans le diocèse de Lyon et la naissance de l’action citoyenne qui en a permis la révélation.

1,2,3… soleil? Non, pas soleil, ni même grande lumière, mais un peu moins d’obscurité. Parce qu’un type, puis un deuxième, un troisième, et peu à peu d’autres, ont trouvé l’énergie, le courage, la colère de s’extraire d’une glu sinistre qui leur collait à la peau depuis l’enfance.

On le sait, le film de François Ozon est consacré à l’affaire de pédophilie qui a secoué le diocèse de Lyon –et au-delà– et mis en cause le cardinal Barbarin pour ne pas avoir dénoncé ni mis un terme aux agissements d’un prêtre pédophile.

Mais Grâce à Dieu, s’il s’appuie sur une reconstitution scrupuleuse d’un ensemble de faits avérés, fait ce que fait tout film: il choisit parmi les éléments disponibles; il organise un récit; il construit une certaine relation, émotionnelle, à des situations.

Bien davantage qu’un «dossier de société»

Les choix de narration et de mise en scène de François Ozon s’appuient sur des événements ayant eu lieu, des paroles ayant été prononcées, des actes ayant été reconnus par leurs auteurs. Et c’est aussi pour s’approcher d’enjeux qui dépassent ses sujets évidents.

Ceux-là, affichés et traités, ce sont les innombrables actes de pédophilie du père Preynat, le silence des victimes, de l’institution religieuse et des familles pendant des décennies, les manœuvres de la hiérarchie catholique pour minimiser les faits ou ralentir les tentatives de les exposer, le caractère nullement exceptionnel de tout cela au sein de l’Église catholique.

Mais Grâce à Dieu est bien davantage qu’un «dossier de société» bien ficelé et bien filmé, parce qu’il touche, deux fois, à une zone obscure.

La première concerne Preynat, le curé pédophile. La manière dont Bernard Verley, qui l’interprète, et François Ozon, qui le filme, acceptent et rendent sensibles cette présence, dans son vertige de culpabilité, de souffrance, de brutalité et de volonté de bien faire, de piété sans doute, de narcissisme aussi, engendre une extraordinaire zone de trouble, sans minimiser une seconde la gravité des actes commis.

Bernard Verley, extraordinaire interprète du père Preynat

Face à lui, le jugement moral est sans appel, mais le film trouve l’intelligence sensible de prendre acte que l’on n’en aura pas fini ainsi –et pas plus avec le jugement pénal et le procès canonique encore à venir. Qu’il y a un reste, opaque et terriblement humain, au-delà de ce que peuvent prendre en charge la morale et le droit.

Abîme individuel et émergence du collectif

L’autre dimension, centrale pour le film, est la construction d’une action collective mobilisant des personnes extrêmement différentes. (…)

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Au Festival de Venise, tout de même de belles rencontres

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Le trou est bouché ! C’est la principale et la meilleure nouvelle concernant cette 73e Mostra. Voici 8 ans qu’à côté du Palais du Festival et du Casino, bâtiments vénérables et inadaptés, se tenait cette immense excavation entourée de palissades, début d’un chantier interrompu avant même que soient coulées les fondations du pharaonique palazzo novo pourtant présenté avec éclat et prestigieuse maquettes en 2008.

Ce fameux trou, devenu objet de douloureuses plaisanteries, était la matérialisation du mélange d’impéritie et de combinazzione caractéristique de tant de choses en Italie, y compris son cinéma, y compris sa vénérable Mostra, ancêtre de tous les festivals de films.

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Non content d’être comblé, le trou est remplacé par un imposant bâtiment rouge vif, grande salle de cinéma à l’intention non des festivaliers accrédités mais du public, ce qui est sans doute la meilleure réponse possible dans les conditions financières et politiques actuelles.

L’écarlate Sala Giardini ne saurait pourtant suffire à résoudre tous les problèmes qu’affronte la manifestation. Durablement blessée par la concurrence artificielle créée par un Festival de Rome qui n’a jamais trouvé sa raison d’être mais continue de grever les ressources publiques allouées à un cinéma italien qui aurait bien d’autres besoins, elle est surtout prise en tenailles par deux ennemis aussi redoutables que différents.

D’une part elle subit de plein fouet la concurrence du Festival de Toronto, qui l’a supplantée parmi les principales manifestations internationales et commence au milieu du déroulement de la Mostra. D’autre part et peut-être surtout elle souffre du peu d’intérêt des grands médias italiens pour l’art cinématographique, télévisions et journaux du pays qui fut dans les années 50 à 70 la patrie d’un des plus beaux cinémas du monde, mais ne se soucient plus désormais que par les stars hollywoodiennes et les querelles de clocher italo-italiennes.

Un tel environnement explique le caractère hétérogène, pour ne pas dire difficilement lisible, de la sélection vénitienne. Alberto Barbera, la valeureux directeur artistique, doit se battre pour attirer des titres « porteurs », peu demandeurs d’un passage par le Lido aussi onéreux que dépourvus de suites commerciales visibles. Il doit satisfaire au moins un peu aux exigences des groupes locaux. Il doit aussi s’assurer de la venue de quelques grandes figures du cinéma mondial pour rester attractif auprès de la presse cinéphile internationale. Bref il doit effectuer simultanément plusieurs grands écarts dans des directions différentes.

D’où une sélection, toutes sections confondues, très inégale. Une sélection où figurait un objet aussi étrange que symbolique de ces tiraillements : The Young Pope sembla d’abord la réalisation la plus intéressante jamais signée par Paolo Sorrentino. Si on retrouvait les outrances tape-à-l’œil de l’auteur de Il Divo et Youth, ce qu’on était en droit de considérer comme un film, puisque présenté par un grand festival de cinéma, trouvait une sorte d’étrangeté et de liberté dans la disjonction entre ces différents protagonistes et le côté ouvert des éléments narratifs autour du jeune Pape, aussi madré et racoleur que le réalisateur, interprété par Jude Law. Jusqu’à ce qu’il apparaisse qu’il ne s’agissait pas d’un film, mais des deux premiers épisodes d’une série, toutes les qualités inattendues du produit se révélant dues  à son inachèvement, tout en laissant deviner les manipulations auxquelles Sorrentino pourra se livrer dans les épisodes à venir.

il-più-grande-sogno-2016-michele-vannucci-recensione-1-932x460Mirko Frezza, acteur et pesonnage principal de « Il piu grande sogno »

Pourtant, comme chaque année, il aura été possible de faire quelques heureuses rencontres au bord de la lagune, souvent inattendues. Ainsi d’un premier film italien, Il piu grande sogno de Michele Vannucci, aventure frénétique et plus qu’à demi-documentaire d’un groupe de marginaux de la banlieue romaine tentant de se réinventer un avenir, version très contemporaine et très vive de La Belle Equipe.

Autre film italien, mais signé par un des plus grands auteurs du cinéma moderne, Amir Naderi, iranien aujourd’hui exilé de par le monde, de New York à Tokyo, Monte est un conte médiéval et obsessionnel où se rejoue dans la splendeur aride des Apennins une éternelle fable de la solitude et de l’obstination de l’homme à forger son destin qui est le thème majeur de réalisateur.

Capture d’écran 2016-09-06 à 14.58.24« Drum » de Keywan Karimi

Un autre iranien aura lui présenté le plus beau film vu durant ce passage à Venise. Le jeune cinéaste Keywan Karimi n’est hélas pour l’instant surtout connu que comme victime d’une condamnation à 1 an de prison et 223 coups de fouet, à cause d’un remarquable documentaire sur l’histoire contemporaine de l’Iran racontée par les inscriptions sur les murs de Téhéran, Writing on the City. Tourné clandestinement au printemps dernier dans l’attente de l’exécution de la sentence, composé de plans séquences en noir et blanc hypnotique, son premier long métrage de fiction, Drum, est une parabole en forme de conte policier et drolatique, aussi mystérieux que splendide. Ne ressemblant à rien de ce qu’on connaît du cinéma iranien – s’il faut chercher une comparaison ce serait plutôt du côté de Béla Tarr – ce film présenté à la Semaine de la critique est peut-être la plus importante œuvre de cinéma présente à Venise cette année.

THE-ROAD-TO-MANDALAY_webThe Road to Mandaly » de Midi Z

Egalement dans une section parallèle, The Road to Mandalay, le nouveau film du jeune réalisateur birman, mais installé à Taïwan Midi Z aura lui aussi impressionné ses spectateurs. Le mélange de douceur et de violence, de précision et de poésie qui accompagne deux jeunes Birmans sans papiers essayant de survive en Thaïlande est une tragédie réaliste d’une rare puissante. Des personnages, des situations, la réalité et la fiction : dans ces plans fixes mais palpitants de vie, le cinéma est là, il brûle.

A côté, des réalisations dignes d’estime, comme El Ciudadino Ilustre des argentins Mariano Cohn et Gaston Duprat, mise en scène plutôt conventionnelle d’une interrogation aussi judicieuse que douloureuse, celle du divorce, éventuellement violent, entre art et goût populaire. Ce Citoyen illustre aura été le meilleur film de la compétition qu’on ait pu voir, avec Frantz de François Ozon, qui sort dans les salles françaises ce mercredi 7 septembre.

frantz-francois-ozon-avec-pierre-niney-paula--L-2QXuqTPaula Beer et Pierre Niney dans « Franz » de François Ozon

Cette variation sur un beau film d’Ernst Lubitch, L’homme que j’ai tué possède une vertu rare désormais, le parti pris de raconter son histoire sans tricher, avec fois dans son scénario et dans la construction des émotions que les spectateurs sont susceptibles d’éprouver en accompagnant ce récit. Il bénéficie en outre de deux associations bénéfiques.

La première concerne l’apparence visuelle du film, avec le surgissement dans un très légitime et élégant noir et blanc de poussées chromatiques utilisées comme le serait une musique de film venant à certains moments intensifier ou commenter un état des relations entre les personnages.

La seconde tient aux deux acteurs, l’allemande Paula Beer, sublimement classique et vraie révélation, et le français Pierre Niney, subtilement postmoderne. La qualité comme la disparité de leur présence à l’image donne à cette histoire d’amour entre une jeune Bavaroise pleurant son fiancé tué au front en 1918 et un soldat français une richesse secrète qui anime de l’intérieur le récit de leurs relations marquées par le jeu entre les apparences et les passions.

maxresdefault-728x410Nick Cave dans One More Time With Feeling

Décidément très présent, mais de manière fort variée, le noir et blanc est aussi une des caractéristiques visuelles du film peut-être le plus émouvant et le plus inattendu découvert sur la lagune. One More Time with Feeling est un documentaire en 3D consacré au musicien Nick Cave décidément très présent au cinéma en ce moment : si Nocturama emprunte son titre à une de ses chansons, s’il signe la BO de Comancheria, il fait aussi une remarquable apparition dans un autre film en 3D, Les Beaux Jours d’Aranjuez de Wim Wenders d’après une pièce de Peter Handke, également en compétition à la Mostra.

One More Time with Feeling est en effet cela : un documentaire en noir et blanc et en 3D sur Nick Cave enregistrant son disque Skeleton Tree, film signé d’Andrew Dominik auquel on devait le remarquable L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007. Ne serait-il que cela que ce serait un film remarquable, pour cette simple et imparable raison qu’il n’est rien de plus beau peut-être au cinéma que le travail, le travail bien filmé. Mais le film se révèle peu à peu aussi bien autre chose, à mesure qu’affleure peu à peu dans son déroulement la tragédie qui a frappé le musicien, et qui hante l’homme, l’artiste, sa musique et le film de manière à la fois directe et spectrale. One More Time with Feeling était presque d’emblée passionnant, à mesure qu’il se déploie, il devient bouleversant.

Sa vie à elle

Jeune & jolie de François Ozon

Il est arrivé une injuste mésaventure à François Ozon et à son film. Bien accueillis lors de la présentation en compétition au début du Festival de Cannes, ils ont ensuite été quasi-effacés de l’attention collective. La bonne qualité de l’ensemble de la sélection l’explique en partie, et surtout le fait qu’un autre film français consacré aux amours d’une très jeune fille a ensuite concentré toute l’attention : La Vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche, qui a parfaitement mérité son succès et sa Palme d’or, sans que cela ne diminue en rien les mérites de l’autre film. Il vient confirmer l’importance et l’ambition de l’œuvre que le réalisateur construit sans relâche, avec un sens du récit, une capacité à se renouveler sans se déjuger et une recherche sur les déplacements de points de vue à partir de situations souvent convenues qui font des François Ozon, 14 longs métrages en 15 ans, une figure importante du cinéma français actuel.

Jeune & jolie part d’une banalité protégée et proche, celle d’une famille de bourgeois cultivés et libéraux (ils fument des pétards!) en vacances au bord de la mer. Dans le rôle tout de suite intéressant, même s’il ne sera pas développé, du réalisateur lui-même, le petit frère mate tant qu’il peut les émois de sa (demi-)sœur, qui vient de fêter ses 17 ans et de faire l’amour pour la première fois. Les vacances finies, Isabelle retourne au lycée Henri IV, mais surtout se met à donner des rendez-vous sur internet et couche pour 300 euros. Pourtant, Jeune & jolie n’est pas une histoire de prostitution. Là, exactement, se situe la force et la finesse du film.

Elle tient, durant l’essentiel de sa durée, à la mise en jeu simultanée de trois ressources. La première est la beauté de Marine Vacth qui joue Isabelle, beauté d’autant plus troublante d’être de manière aussi instable entre adolescente et femme, enfant éperdue et allumeuse, force érotique et être mélancolique. La jeune actrice est assurément très charmante, mais pour faire percevoir, et faire vivre dans la durée cette complexité, il faut en outre une mise en scène inhabituellement subtile.

Celle-ci, et c’est la deuxième ressource de Jeune & jolie, évite toute insistance (le film est quasi-dépourvu de scènes de sexe) et se révèle capable de décalage —c’est l’enjeu du regard de son frère et de son beau-père sur Isabelle, ou du pas de côté le temps d’une récitation collective du On n’est pas sérieux quand on a 17 ans de Rimbaud, sans oublier le commentaire flottant et délicat par quatre chansons de François Hardy, qui scandent les quatre saisons de cette histoire.

La troisième ressource consiste à déjouer les explications prévisibles du comportement de l’héroïne, sans pour autant se réfugier dans une opacité simpliste, mystère féminin ou incompréhensible jeunesse. François Ozon pose une équation, qui ne prétend pas signifier au-delà du cas d’Isabelle: sexe+argent=addiction+solitude. C’est comme ça. C’est comme ça pour cette fille-là. Avec son titre en forme d’intitulé de magazine de presse adolescente (où le « & » n’est pas le moins important), le film indique la dimension fabriquée, imposée de ce que vit Isabelle, mais sans en faire un discours. La sociologie n’en peut mais. Le psy, pas plus bête qu’un autre, voit plus ou moins de quoi il retourne, ce qui ne le mènera pas bien loin. Elle, c’est elle, elle fait comme ça —beaucoup ce qu’elle peut, pas mal ce qu’elle veut aussi.

Et voilà que face cet assemblage de comportements et de pratiques qu’aucune clé ne viendra verrouiller sous prétexte de l’expliquer, le spectateur se trouve à nouveau mis en jeu, et en mouvement, sensuellement et mentalement, par un agencement de montré/pas montré, une stratégie de déplacement des points de vue. Ce spectateur pourra plus ou moins partager la situation, nullement confortable, de la mère d’Isabelle (Géraldine Pailhas, excellente), entre volonté d’interpréter, accès de colère et élan d’affection. Cette mise en jeu passe par la mise en question des propres désirs de normalité dudit spectateur face au trouble (physique, moral, légal, affectif…) que constitue le comportement d’Isabelle. Elle trouvera une très belle voie de sortie avec un épilogue qu’on pourrait appeler «Le songe de la chambre 6095». Ce pur geste romanesque d’un cinéaste de toute façon très présent dans son film, on se gardera bien de le raconter.

Cette critique reprend avec des variantes celle publiée sur Slate.fr lors de la présentation du film à Cannes