«Swagger», le film sur la banlieue que l’on n’attendait plus

Le film d’Olivier Babinet ne cesse d’inventer des manières attentives et créatives pour donner la parole à des jeunes d’une cité près de Paris. Travaillé par des enjeux comparables, «Tour de France» de Rachid Djaïdani explore d’autres voies stimulantes mais ne va pas au bout de sa démarche.

Le voilà, le film qu’on attendait. On a failli écrire, qu’on n’attendait plus, tant le monde des jeunes dans les cités aura été mal pris en charge par le cinéma –récemment avec le racoleur Divines comme contre-exemple caractérisé.

Qu’est-ce que Swagger? Une enquête et une danse, un jeu de piste, et de rôles, et parfois un jeu vidéo, un documentaire assurément mais plein de fictions, de rêves, de creux silencieux et de bosses de l’humour ou de la provocation. Une dizaine d’élèves du lycée Claude Debussy d’Aulnay-sous-Bois sont au cœur de cette invention de cinéma.

Partout, du respect

Ils se présentent face caméra au début –même Aissatou, qui n’arrive pas à dire son nom, ce qui est aussi une manière de se présenter.

 

Invention parce qu’il devient vite évident qu’Olivier Babinet est prêt à, et est capable de changer sa caméra d’épaule, son regard de focale et ses choix de mise en scène aussi souvent que l’exigeront les réalités, c’est à dires les personnes et les situations qu’il rencontre.

Swagger est vu du ciel, au raz du bitume, dans les chambres d’ado et dans les vestiaires du bahut, il court et saute et danse, il surprend et fait attention.

 

© Ronan Merot

Une telle disposition pourrait faire un film foutraque, qui part dans tous les sens. C’est juste le contraire. Et le mot qui vient immédiatement ici est: respect. Respect pour ces individus, regardés et écoutés.  

Pas de complaisance à leur égard: ces garçons et ces filles disent des choses qui pourront être perçues comme des bêtises, des mensonges, des illusions, des enfantillages, des provocs ou des menaces. À aucun moment ne vient le doute que, cela aussi, il est préférable de l’entendre.

Respect pour ce qu’est, de fait, ce quartier où les adolescents disent qu’on n’y voit plus de Français. Enfin de blancs. Enfin, vous voyez, quoi… Puisque c’est là, et que c’est ainsi que les hommes vivent. Et les femmes, et les enfants.

Loin des clichés

La violence, la délinquance, les trafics, la misère sont là, eux aussi. Ils ne sont jamais un spectacle. Ils sont une, ou plutôt des réalités, des composants d’un monde dont la complexité ne sera jamais évacuée.


Incarnations, toutes différentes, de cette complexité, chacun des onze jeunes qui interviennent face caméra se prénomment Aissatou, Mariyama, Abou, Nazario, Astan, Salimata, Naïla, Aaron, Régis, Paul, Elvis. Ni témoins ni personnages: des personnes, avec des histoires, des problèmes, des imaginaires, des délires, des peurs.

La religion, le bled, l’apparence physique, les projets professionnels, les filles et les garçons, les rêves farfelus, la musique, les parents, les profs, les rapports de force, les usages de la parole, les films et les séries, les dealers, Paris qu’on voit au loin et où on ne va pas, la politique… ils peuvent et savent parler de tout, à leur façon.

Chacune et chacun a beaucoup à dire, et qui est si rarement entendu, loin des clichés –des stéréotypes racistes fabriqués par les médias comme des imageries rassurantes promues par les associations.

 

Tour à tour face à eux, avec eux ou à leur suite, Olivier Babinet ne cesse de reconfigurer ses moyens de réalisateur pour composer cet objet-film qui ressemble à un Rubik’s Cube en mouvement, et où les cases seraient bien plus nuancées.

Une majesté de l’image

Une des belles idées de ce cinéaste déjà remarqué pour son premier long métrage, Robert Mitchum est mort, présenté par l’Acid à Cannes en 2011, vient de ce premier essai: ses protagonistes y roulaient vers le Festival du Soleil de Minuit créé près du cercle polaire par Aki Kaurismaki. Plus heureux que ses personnages de fiction, Babinet en aura ramené un trésor, le chef opérateur de Kaurismaki, le surdoué Timo Salminen.

Celui-ci offre au film une majesté de l’image, une «classe» à la hauteur des ambitions dans un monde où le paraître, sous de multiples formes, est vital –ce que désigne le terme swagger, venu des ghettos noirs américains, et dont «frimeur» ne donne qu’un traduction imparfaite et dépréciative, quand le mot est au contraire valorisé par ceux qui l’emploient.

© Faro – Kidam – Mathematic – Carnibird

Portraits ou plan large, la beauté des plans comme marqueur de dignité évoque la splendeur des images d’En avant, jeunesse! de Pedro Costa, similaire à cet égard dans sa manière de filmer les déclassés comme des princes.

Les protagonistes de Swagger ne sont pas des princes ni des princesses même si certains se rêvent tels. Ce sont des habitants de ce monde, notre monde. Des gens plein d’énergie, d’idées, d’angoisses et de désirs. C’est bien mieux.

Tour de France s’arrête en chemin

Sorti le même jour, un autre film entreprend, très différemment, de prendre en charge des enjeux en partie comparables, un état de la société française et la difficulté de la décrire.

Lui aussi pour son deuxième long métrage, après le mémorable Rengaine, Rachid Djaïdani invente selon un motif farfelu (refaire le voyage du peintre Joseph Vernet dans 10 ports français et refaire chaque fois un tableau) un Buddy Movie associant sur les routes le rappeur en cavale Far’Hook (Sadek) et l’ancien ouvrier Serge (Gérard Depardieu).

Le slogan du film pourrait être «Caillera et prolos gaulois unissez-vous». Le moment où ce programme prend les rênes du film est aussi celui où celui-ci perd son énergie. Avant, il y aura eu un long moment d’instabilité dans l’assignation à une place et à un rôle des deux personnages.

C’est cette incertitude, ce tremblé à l’intérieur d’une montagne de clichés, sur les rappeurs comme sur les ouvriers déclassés, qui donne son énergie à la première heure du film. Avec, face à l’auteur interprète de Nique le casino, cet acteur de génie qu’est, oui qu’est toujours Gérard Depardieu. L’un et l’autre donne chair et voix à une multitude de variations et de nuances autour et à l’intérieur des stéréotypes.

Gérard Depardieu et Sadek dans « Tour de France » ©Marsfilms

Hors sujet

Ensuite, le film retrouvera les rails d’un scénario plus convenu et d’un message stabilisé. Il choisit alors d’offrir aux spectateurs un réconfort dont il suffit d’ouvrir un journal pour savoir combien il est non seulement illusoire, mais hors sujet.

En cela, il finit par rejoindre tous ces films qui, prétendant décrire une réalité difficile, compliquée, privilégie l’efficacité spectaculaire au détriment de ce qu’il prétend évoquer. Sans en avoir l’exclusivité, «la banlieue», «les cités», «les jeunes issus de l’immigration», toutes ces entités qu’on ne sait que mal nommer, entre essentialisation et stigmatisation, en ont fait les frais.

Il en est ainsi depuis le manipulateur La Haine, hélas devenu une référence, et qui déjà à l’époque avait occulté le bien plus juste et bien plus complexe État des lieux de Jean-François Richet. Tout ce à quoi s’attaque avec courage le Swagger de Babinet. 

Swagger d’Olivier Babinet

Durée: 1h24. Sortie le 16 novembre.

 

Tour de France de Rachid Djaïdani. Avec Gérard Depardieu, Sadek.

Durée: 1h35. Sortie le 16 novembre.

« The Program », ou de quoi Lance Armstrong est le visage

 The-Program

The Program de Stephen Frears, avec Ben Foster, Chris O’Dowd, Jesse Plemons, Guillaume Canet, Denis Menochet. Durée : 1h43. Sortie 16 septembre.

The Program raconte l’histoire de Lance Armstrong, de ses débuts dans le Tour de France à sa confession publique chez Oprah Winfrey. Le film décrit les principales étapes de sa carrière, les victoires, le cancer, les triomphes, les soupçons, l’intimidation du peloton et des médias, l’extraordinaire succession d’envolées dans les cols et les contre la montre et d’arrivées en jaune aux Champs Elysées, les contrôles et leurs failles, le rôle des médecins et directeurs sportifs, la figure à la Frankenstein de Docteur Ferrari, l’attitude des institutions du cyclisme international.

Pour organiser cette matière très riche, et en gros déjà connue, et lui donner une énergie dramatique, le scénario organise une sorte de combat à trois, trois protagonistes de la véritable affaire : le champion tricheur, le journaliste voué à faire éclater une vérité dont personne ne veut, et un coéquipier d’Armstrong qui deviendra le témoin décisif pour que les pratiques de la star américaine, et du système qui régit le cyclisme professionnel, éclatent au grand jour.

Le journaliste, David Walsh, auteur d’articles longtemps restés sans suite, puis de plusieurs livres[1], incarne et synthétise l’obstination des quelques journalistes (également au Monde et à L’Equipe) qui, à contre-courant, ont amené dans la lumière le système généralisé de tricherie porté à l’extrême par Armstrong. Le coéquipier, Floyd Landis, donne vie à une relation ambiguë à la volonté de vaincre par tous les moyens, dans l’ombre de son patron au sein de l’US Postal – Landis a ensuite gagné le Tour de France dans une autre équipe, puis été disqualifié pour dopage.

Utilisant adroitement quelques séquences d’archives, le film réussit comme rarement à donner une sentiment de vécu lors des scènes de course, notamment dans les ascensions des coureurs durant les quelques épisodes des Tours de France reconstitués. Ecrit avec efficacité, The Program est remarquablement filmé par le styliste Frears, dont l’admirable The Queen montrait déjà sa capacité à rendre élégant et émouvant un récit très factuel et saturé d’enjeux de pouvoirs. Il est aussi très bien interprété, en particulier par Ben Foster étonnant dans le rôle du champion félon. Le film a donc tout pour offrir sur un mode excitant (thriller) un récit convaincant d’une grande affaire publique de notre époque[2].

Il est ça, et bien plus que ça.  Paraissant ne se concentrer que sur la précision des faits et la manière la plus efficace d’en faire spectacle de cinéma, Frears parvient en fait à distiller une interrogation bien plus complexe que les sujets évidents (et nullement dépourvus d’intérêt) que mobilisent cette histoire, autour des grandes notions de Vérité et de Morale – avec majuscule.

Par petites touches, le cinéaste compose en effet une mise en question des mécanismes de croyance et de désirs à l’œuvre partout, chez chacun – y compris chez un réalisateur britannique ou un spectateur comme vous et moi. Il ne cesse de régler et dérégler la distance à la certitude, à la fermeté du jugement, aux motivations qui organisent les comportements.

Aucun relativisme complaisant, se doper n’est pas la même chose que ne pas se doper, mentir n’est pas la même chose que dire la vérité (sans majuscule), gagner n’est pas la même chose que ne pas gagner ( qui est différent de perdre). Et si Armstrong incarne presque trop évidemment la mentalité du gagneur, du self made man à tout prix, l’idéologie américaine dans toute son abjection, Frears et Foster travaillent de leur mieux à rester à proximité du bonhomme, à laisser transparaître tout ce qui en lui ressemble tellement à tant de héros positifs, dans la vie et dans les fictions, à tout ce avec quoi chacun peut trouver des affinités.

Le personnage positif de Walsh, figure classique du journaliste de cinéma qui fera éclater le Bien et le Vrai, est un ressort pour le coup simpliste. Mais il échoue, même s’il joue un rôle important. The Program fonctionne sur le dépassement du scénario binaire (sur lequel est construit l’affiche), le héros qui était finalement un salaud, l’homme de l’ombre qui fera advenir la lumière.

Il le dépasse en accordant une part essentielle aux autres protagonistes, les coureurs, les responsables du Tour, les autres journalistes, les patrons de média, les agents, les dirigeants, le charity business, les supporters, les spectateurs de cinéma, finalement tout le monde – ce monde qui aura voulu croire à la légende Armstrong, à l’histoire mythologique du survivant gagneur, au grand récit sportif, et à l’équivalent de tout cela dans tous les autres domaines.

Puisque le vrai sujet de The Program n’est bien sûr pas le cyclisme ni le dopage, mais la croyance – plus exactement le vouloir-croire, le besoin de croyance, l’addiction à des représentations. « La foule aime les vainqueurs » est une vérité au très long cours. Elle ne prend son sens qu’à condition de ne jamais sous-entendre que « la foule », c’est les autres.

« Le programme », c’est la procédure qui permet la production de ça – des vainqueurs, de la foule, ce que désigne là le mot « aime », et qui s’actualise par exemple dans ce vocable qui aura signé une dégradation majeure de l’espèce humaine, le fan.

La croyance, le jeu entre production d’une image (de soi, de l’autre) et l’adhésion à cette image, est un thème récurrent chez Frears, et qui était notamment au cœur d’un de ses meilleurs films, Héros malgré lui (avec Dustin Hoffman, qui fait ici une apparition savoureuse, justement en homme qui fait du business sur la crédibilité des apparences).

Avant de l’être à l’EPO et aux anabolisants, Armstrong est camé à la réussite, à l’image du vainqueur – et chacun des autres personnages est lui aussi addict d’un modèle, d’une représentation, y compris le journaliste en soldat de vérité.

Du point de vue romanesque, le personnage le plus intéressant est dès lors ni Armstrong ni Walsh, mais ce Landis, adepte de la foi de la gagne mais aussi d’une autre foi, plus archaïque – il appartient à une secte chrétienne.

La tension entre ces régimes de croyance et les déplacements qu’elle engendre dans le système sont le véritable enjeu du film. Puisque, à nouveau, il s’agit de bien plus que de course cycliste, même si celle-ci est traitée avec un maximum d’attention.

Ce que le titre désigne est bien davantage qu’un programme de traitements chimiques destinés à augmenter les performances d’un coureur, ou de la plupart des coureurs. Le programme (télévisé, informatique) est ce qui modélise le fonctionnement social bien au-delà des sphères de la communication ou de l’informatique. La domination dans une compétition de tous contre tous est ce qui programme les rapports sociaux.

Et la croyance est l’énergie qui fait fonctionner ces programmes, qui ne sont que des aspects différents de la même dynamique. Là est le ressort intime de The Program, qui raconte aussi comment la version Armstrong a fini par bugger – mais bien sûr, un bug, ça se débugge, et le programme, lui continue de tourner. Sur les routes de France et sur les écrans des télévisions du monde chaque été en juillet, et partout ailleurs, tout l’année.


[1] Notamment L.A. Confidentiel : Les secrets de Lance Armstrong, L.A. Officiel, Le sale Tour, tous les trois cosignés avec le journaliste de L’Equipe Pierre Ballester, et Seven Deadly Sins : my Pursuit of Lance Armstrong, qui a directement inspiré le scénario.

[2] Cette affaire avait déjà fait l’objet d’un documentaire, Le Mensonge Armstrong d’Alex Gibney, sorti en 2014.

Les salles de cinéma ne vont pas mourir

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Les prophètes de malheur sont en pleine forme. A vrai dire, ils n’auront jamais désarmé. Depuis que Louis Lumière a déclaré que le cinématographe était une invention sans avenir au moment même où avec son frère Auguste ils le rendaient techniquement possible, depuis que, le jour même de la première projection publique et payante du 28 décembre 1895, le père Lumière, Antoine, décourageait un spectateur enthousiaste nommé Georges Méliès qui voulait acheter cet appareil extraordinaire en lui disant qu’il ne pourrait que le ruiner, les annonces funestes n’ont cessé d’accompagner un art qui se porte pourtant très bien.

C’est ce qui fait le cœur du cinéma, la salle, qui est aujourd’hui la principale cible de nouvelles prédictions fatales. Après bien d’autres raisons, ce serait l’arrivée de serveurs de films en ligne, Netflix en tête, qui en signerait la condamnation à mort. A ces Cassandre incapables de penser les transformations autrement qu’en termes de substitution vient d’être adressé un vigoureux démenti. Leur auteur n’est pas exactement un cinéphile rétrograde les yeux fixés sur un passé aussi glorieux qu’inexorablement révolu. Et ce plaidoyer n’est pas non plus paru dans l’avant dernier numéro d’une revue des catacombes.

Signataire notamment de la trilogie The Dark Knight et de l’extraordinaire Inception, Christopher Nolan est l’exemple de ces grands créateurs de cinéma capables de vivre au cœur du système industriel hollywoodien tout en faisant vivre une idée ambitieuse des puissances du cinéma pour raconter et comprendre le monde contemporain. Dans le Wall Street Journal daté du 7 juillet, il fait paraître une tribune intitulée «Les films du futur continueront d’attirer les gens dans les cinémas». Dans le seul langage que comprennent les lecteurs de cette publication, celui de la rentabilité financière, il explique par le menu combien la salle est une installation d’avenir, avec toutes les raisons de continuer d’inventer des réponses désirables pour un public payant.

Se moquant au passage de son collègue Tarantino qui n’a rien trouvé de mieux que de déclarer que le cinéma disparaitrait avec l’utilisation de la pellicule (sic), Nolan pense, ou en tout cas s’exprime selon les critères en vigueur dans son monde, celui du grand spectacle et des blockbusters. L’essentiel de son argumentaire est parfaitement transposable à d’autres formes de cinéma. Mieux: il vaut pour le cinéma dans son ensemble, au-delà des gigantesques différences, voire des antagonismes violents qui séparent une idée du cinéma représentée par, disons, Transformers VI et le prochain film d’Alain Cavalier ou de Naomi Kawase.

C’est pourquoi le plaidoyer de l’auteur de The Dark Knight est si significatif. Il trouve écho dans un projet tellement sans commune mesure qu’il semble appartenir à un autre monde, mais qui en fait est une autre façon de travailler le même sujet. Une élève du département distribution/exploitation de La fémis, Agnès Salson, et son compagnon Mikael Arnal ont entrepris un tour de France des salles indépendantes. Après un échantillonnage un peu partout dans le pays (Saint-Ouen, Dijon, Bayonne, Paris 5e, Romainville, Orléans, Saint-Etienne…), ils ont mis en place un parcours organisé sur la route duquel ils se sont lancés le 12 juillet, et dont ils publient chaque jour la récolte.

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