Le vent de la mémoire

Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit d’Olivier Zuchuat

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La puissance du vent, et la dureté des pierres. La puissance du vent, et la violence de la lumière. La puissance du vent, et l’éclat bleu de la mer. Il y a ça. Cette présence matérielle, d’une incroyable force, d’une présence menaçante. Ça n’arrête pas. Et puis il y a des voix grecques, et une voix française, des photos en noir et blanc, des archives sonores, des fragments de films d’actualité, des vestiges, des images documentaires de ce qui ne se passe pas, si loin si proche, sur la côte en face. Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit est un film composite, mais dont l’un des éléments – la matière physique de l’île de Makronissos dans la mer Egée – saturerait l’espace et les sensations. Et c’est de là, de cette matière, que le contact avec tous les autres composants fait surgir une mémoire, une tristesse, et une colère.

Ils ont été 80 000. 80 000 hommes et femmes déportés dans l’ile de Makronissos entre 1947 et 1950. Tous opposants de gauche au pouvoir installé par les Alliés, la plupart avaient été des résistants aux nazis et à leurs alliés grecs, ce sont ces mêmes grecs pro-nazis que les Américains et les Anglais ont installé en garde chiourme pour écraser la résistance communiste grecque, noyer dans le sang la lutte des Kapetanios (partisans) durant la guerre civile qui a succédé au conflit international. Parmi eux, des enseignants et des soldats, des ouvriers et des médecins, des avocats et des artisans, et des poètes. Enfermés, humiliés, torturés, pour beaucoup fusillés ou morts de mauvais de traitement comme leurs compagnons, ces poètes ont laissé des textes, enterrés, cachés dans des bouteilles.

Ce sont les textes de Yanis Ritsos, de Tassos Livaditis, de Maneleos Loudemis, textes de poussière et d’effroi, textes de fierté malgré tout que l’on entend. Pas seuls : les discours de la propagande des militaires grecs au pouvoir, et qui gèrent ce camp de concentration qu’ils ont nommé  « Sanatorium national berceau d’une Grèce éternelle » résonnent d’une voix métallique, qui fut celle jaillissant des hauts parleurs répartis dans les six installations carcérales de Makronissos. Et la voix du réalisateur, Olivier Zuchuat, qui livre les informations nécessaires pour situer ce moment enterré de la naissance de l’Europe à l’issue de la deuxième guerre mondiale. Il y a des documents visuels aussi, beaucoup : la terreur à Makronissos, grossièrement maquillée en rééducation heureuse, ne se cachait pas.

Il y a, surtout, ces longs et lents mouvements de caméra qui parcourent l’ile. Nous savons d’où ils viennent. Ils prolongent les rails de travelling installés par Alain Resnais à Auschwitz, ils font écho à la traversée des paysages vides et si habités de la caméra de Claude Lanzmann à Chelmno, ils répondent, autrement, au grand mouvement lyrique dans les images blanches et bleues du Méditerranée de Jean-Daniel Pollet. Ils sont la procédure d’une invocation, qui est à la fois celle d’hommes bien réels, et celle d’une histoire, et d’une tragédie. Aujourd’hui, quand on tape « Kapetanios » sur Google, on a une liste d’hôtels pour touristes.

 

Sortie le 15 janvier. Une part importante des archives du camp de Makronissos est accessible sur http://makronissos.net/

Le recueil des poèmes de Yannis Ritsos Temps pierreux est édité en français par les Editions Ypsilon (traduction Pascal Neveu)

 

3 réflexions au sujet de « Le vent de la mémoire »

  1. Sûrement un très beau film. Mais si la « résistance communiste » l’avait emporté, la Grèce (qui certes ne va pas très fort) se serait retrouvée dans le bloc communiste, avec stalinisation forcée, goulag et autres pendant plus de quarante ans, et serait aujourd’hui dans l’état de l’Albanie, de la Corée du Nord, ou au mieux de la Bulgarie.
    Gare à l’idéalisation et à ce que feu Georges Marchais appelait « l’indignation sélective ».

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    1. Vos arguments sont tout à fait recevables (sauf la Corée du Nord). Mais on ne sait pas ce qui se serait passé si… On sait ce qui s’est effectivement passé, emprisonnements arbitraires en masse, torture systématique, travaux forcés, milliers de morts. Pour ma part, je refuse de cautionner cela au nom d’une hypothèse qui justifie sans fin le recours à la terreur par des dirigeants qui se réclament de la démocratie. Croyez bien que mon indignation n’a rien de sélective. En est-il de même de la vôtre?

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