Clearstream déjà au cinéma

Un film de fiction transpose de manière transparente « l’affaire ». Exemplaire et inhabituelle réactivité du cinéma à l’actualité, mais pourquoi au fait ?

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Très explicitement inspiré de l’affaire Clearstream, voici qu’arrive sur nos écrans Clearfield, les carnets noirs, long métrage de fiction de Jean-Luc Miesch, annoncé pour le mois de janvier. On a suffisamment reproché au cinéma français de ne pas réagir à l’actualité, et en particulier aux affaires politiques, lui opposant les exemples des films étatsuniens et italiens, pour remarquer cette curiosité. Cette fois, c’est un record de vélocité puisque le film a été réalisé avant le procès, et sortira avant le verdict. Le petit jeu des changements de nom ne dissimule rien, même si Jean-Louis Gergorin est rebaptisé Corbin, si Imad Lahoud s’appelle Iskander Labade, et si Pierre Arditi campe un premier ministre à la mèche conquérante se livrant à une exultante danse du scalp lorsqu’il est informé que le nom de « Nicozy » figure sur les listings Clearfield.

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Mais le film ne se contente pas de mimer sous forme de farce le déroulement de la manipulation qui agite le landernau politico-médiatique depuis sa découverte.

Aux côtés d’une accorte dessinatrice de bande dessinée occupant plus ou moins l’emploi du journaliste Denis Robert, Clearfield, les carnets noirs défend une thèse précise, et qui tranche avec ce qui s’est dit dans les journaux comme dans le prétoire : à savoir qu’au delà des lampistes Lahoud et Gergorin, cette affaire s’explique par l’action d’un responsable occulte tirant toutes les ficelles au service d’un puissant commanditaire. Le manipulateur désigné par le scénario ne serait autre que Yves Bertrand, l’ancien patron des RG (devenu Gaspard Arthus dans le film, et auquel le comédien Philippe Morier-Genoud ressemble étrangement) tandis que le commanditaire, qui n’apparaît pas plus à l’écran qu’il n’est apparu au procès Clearstream, ne serait autre que Jacques Chirac.

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Le scénario du film a notamment bénéficié de la collaboration de Patrick Rougelet, ancien commissaire principal des Renseignements généraux, auteur de RG, la machine à scandales et des Carnets noirs de la République (tous les deux chez Albin Michel), ce dernier ouvrage inspirant directement le film, comme son titre en prend acte.

Mais telle que présentée par le film, loin des détails et des complexités mises en évidence par la découverte des fameux carnets (et par les révélations de Rougelet dans ses livres), toute l’affaire se résume, à l’écran, à la bonne vieille certitude que sous l’écume des apparences feuilletonesques et le cirque médiatique un appareil d’Etat machiavélique et invisible tient solidement en mains tous les rouages qui règlent nos existences. Que cette vision du monde  soit  à la fois banale et paranoïaque ne signifie d’ailleurs pas qu’elle soit entièrement fausse. Et d’autre part il ne faut pas oublier qu’elle est aussi la toile de fond de tout le « grand cinéma politique » américain et italien, Hommes du président, Jours du Condor, Mensonges d’Etat et autres Cadavres exquis. Où il apparaît que ces films, quelle qu’ait été par ailleurs leur virtuosité de réalisation et d’interprétation, ne disaient pas grand chose que le public ne savait déjà,  ou plutôt croyait déjà savoir (les puissants, tous pourris). Et que eux non plus ne contribuaient guère une compréhension plus fine de procédés politiques précis.

Quand à Jean-Luc Miesch, réalisateur d’un peu mémorable Nestor Burma il y a 27 ans, il ne cherche aucune virtuosité du côté du film d’action, préférant un théâtre de marionnettes sculptées à la hâte, selon une distribution des rôles droit venue de la commedia dell’arte. Dans un genre où s’illustra fréquemment, et fréquemment avec plus de verve, un Jean-Pierre Mocky, celui de la pochade assassine, Miesch manifeste le peu de cas qu’il fait aussi bien du sujet qu’il traite (la politique) que du moyen qu’il utilise (le cinéma). On dira que les vilénies et les ridicules des grands de ce monde ne méritent pas forcément plus de subtilité, et que le jeu de massacre de cabaret a ses vertus (démocratiques ? ou de défoulement ?). On peut aussi regretter que lorsque le cinéma se décide à prendre en considération une actualité si intrigante il soit si mal servi. Il y a de (rares) contre exemples, en particuliers les deux réalisations inspirées par l’affaire ELF, les très différents et tous deux réussis L’Ivresse du pouvoir de Claude Chabrol et, pour Canal +, Les Prédateurs de Lucas Belvaux (Belvaux dont on verra bientôt en salle le remarquable travail de cinéaste à partir de l’enlèvement du Baron Empain, Rapt, sortie le 18 novembre).

L’affaire Cleastream, elle, n’a pas fini d’inspirer le cinéma, puisqu’on nous annonce maintenant un documentaire sur le procès, réalisé par Daniel Lecomte. Après son médiocre pseudo-film sur le procès des caricatures de Mahomet, C’est dur d’être aimé par des cons, voilà qui n’augure rien de bon.

En attendant, le film de Miesch, aussi virulent que creux, s’en vient confirmer par l’absurde ce dont on se doutait : ce sont les journalistes et les militants qui reprochent au cinéma de ne pas se précipiter pour renvoyer les balles de l’actualité. C’est à dire qu’ils lui reprochent de ne pas faire leur travail à eux, de ne pas être comme eux, faute de comprendre ce qu’il est, lui, et quel est son travail. Ce qui n’exclue bien sûr pas que le cinéma puisse réagir à l’actualité brûlante, mais seulement si une idée de cinéma préside à sa mise en jeu.

JMF

Le film que vous ne verrez pas

Sorti en salles en même temps que beaucoup d’autres films, Violent Days, premier film de Lucile Chaufour, connaît un destin qui ressemble à ceux dont il parle : devenir invisible parmi nous.

A la maison, ils font les idiots entre copains, reprennent sans une erreur les titres de standards du rock qu’égrène la chaine, s’engueulent avec leur femme et se rabibochent. C’est drôle et vif, ça bouge sans oublier de bien regarder, et vite nous voici serrés avec quatre passagers dans une vieille Renault, en route pour le Havre pour un concert. De rock toujours, par les petites routes. En noir et blanc assez surexposé pour donner aux images un côté un peu fantastique, et souvent très beau sans perdre la matière du document, c’est le début du premier film de Lucile Chaufour, Violent Days. Il est sorti en salles le 16 septembre, mais il est probable que vous ne le savez pas. Rien de honteux à cela, il était pratiquement impossible de le repérer dans le flot des sorties de ce mercredi là, entre des titres qui, pour une raison ou une autre, étaient effectivement susceptibles d’attirer l’attention des médias et des spectateurs (District 9, L’Armée du crime, Rien de personnel, Fish Tank, Julie et Julia, Humpdays…). Ce sont désormais, en moyenne, 14 films nouveaux films qui débarquent chaque semaine sur nos écrans. Cela fait de la France le pays au monde où l’offre cinématographique est la plus diversifiée, ce dont il y a matière à se réjouir. Mais la contrepartie de cette situation est que beaucoup de titres passent complètement inaperçus, parfois très injustement.

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On pourra toujours rétorquer qu’il y a aussi des films, y compris des films français, qui ne sortent pas du tout, et que Lucile Chaufour pourrait s’estimer heureuse d’avoir au moins obtenu un accès aux écrans. D’autant que Violent Days a fait l’objet de quelques excellentes critiques (lire par exemple celle du Monde : http://abonnes.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/ARCHIVES/archives.cgi?ID=c41690b05d55fda97ea77631eeb2e7f452457d0e2c67eeeb ), et a reçu des prix dans plusieurs festivals, qu’il est donc loin d’être le plus mal loti. Il est clair, hélas, que cela ne suffit plus aujourd’hui à assurer on ne dit pas le succès, mais un minimum de reconnaissance auprès ne serait-ce que de la partie du public qui prête attention aux nouveautés au-delà des seuls blockbusters.
Si le cas de son film attire particulièrement l’attention, c’est à la fois du fait de la réussite de l’œuvre et de ce, ou plutôt de ceux qu’elle montre. L’œuvre, donc – le mot n’est pas employé au hasard – tient au détonnant assemblage d’un suivi documentaire très précis, d’une étonnante énergie alliée à une grande élégance dans la manière de filmer, et d’une totale incertitude quant à la part de fiction de ce que nous voyons. Ces hommes (pour la plupart) et ces femmes de tous âges, tous ouvriers, amateurs de rock’n’roll vintage, qui se retrouvent dans une salle du Havre pour boire de la bière en écoutant des épigones normands de Gene Vincent et de Bill Haley acquièrent très naturellement dans le film un triple statut, entre lesquels Violent Days prend soin de ne pas choisir : ce sont à la fois des personnes, des personnages, et des « icônes », au sens d’ images représentatives de quelque chose de beaucoup plus vaste que ce qu’elles figurent explicitement. Ils sont brutaux ou atones, racistes souvent et admirateurs du drapeau sudiste, couverts de tatouage et de cuirs, ils sont chaleureux, infantiles, timides ou grande gueule. Beaucoup ont femmes et enfants (volontiers baptisés Elvis ou Priscilla) trainés de plus ou moins bon gré au concert. Ils jouent des rôles grossiers et n’en sont pas forcément dupes. Ils sont laids souvent, très beaux et séduisants soudain à force de sincérité, d’énergie vitale jaillissant comme fontaine de jouvence, comme mousse de canettes secouées par le quotidien, l’absence de perspective, le retrait dans une imagerie violemment passéiste qui fut, un jour, symbole de jeunesse et promesse d’avenir.
Il y a les quatre dont on suit les tribulation, la dizaine qui viennent parler à la caméra de leur existence, la cinquantaine aperçus au cours du concert : ils font partie de la face cachée du monde d’aujourd’hui. L’histoire, la mode, la musique, les médias, les politiques et les agents sociaux. Sauf sans doute le Front national, ou des organes communautaires pour ceux qui sont issus de l’immigration. Combien sont-ils, quel poids sociologique ou électoral représentent-ils ? On ne sait pas, on s’en fiche. Dans les statistiques ils ne valent pas tripette. Ce sont des gens d’ici et de maintenant pourtant, des contemporains, des quasi-voisins. L’omerta à leur sujet est totale. Lucile Chauffour les regarde, les écoute, ne les juge pas. Elle change de distance, de l’empathie au recul, du détour par des épisodes romanesques à l’enregistrement mat des attentes, des impuissances, des redondances, des simagrées. Leur misère, leur mauvaise adaptation aux règles du jeu, leur violence, leurs mythologies est à eux. Parfois cela fait sourire, ou peur, ou horreur. Parfois c’est simplement juste, et émouvant. Et dès lors qu’il se trouve quelqu’un pour savoir les filmer, cela résonne avec bien d’autres détresses, d’autres solitudes, d’autres constructions fantasmatiques pour échapper à la loi d’airain du réel.

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Là se joue cette mise en écho des deux invisibilités, celle des hommes et des femmes évoqués par le film, et le film lui-même. Dans un monde dont on ressasse la supposée transparence, où les êtres auraient soi-disant conquis une existence reconnue et où les œuvres disposeraient d’une accessibilité inédite grâce aux nouvelles technologies, Violent Days témoigne deux fois du contraire. Le sort parallèles de Serena (étonnante Serena Lunn, actrice qu’on espère retrouver bientôt), Franck, Frédéric, François et les autres et celui du film manifeste avec la force d’un rif de Chuck Berry combien nul n’est égal en droit ni en fait devant le regard de la collectivité.
JMF

Du bois dont on fait les légendes

A propos de L’Armée du crime de Robert Guédiguian (sortie le 16 septembre)


Il faut attendre le générique de fin de L’Armée du crime, le nouveau film de Robert Guédiguian, pour lire sur l’écran le mot qui commande tout le projet. Avec une honnêteté qui lui fait honneur, et qu’il partage avec bien peu de ses confrères, le cinéaste avertit qu’il a pris quelques libertés avec l’exactitude historique pour mieux parvenir à son but : donner corps à une légende. La légende, donc, du groupe Manouchian, ces résistants communistes d’origine étrangère regroupés au sein de la FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans – Main d’œuvre immigrée) qui passèrent à l’action violente contre l’occupant allemand sans attendre d’ordre de leur parti, et parfois contre sa stratégie, accomplirent à Paris un nombre impressionnant d’actes de guerres (meurtres et sabotages), furent capturés et torturés par la police française, et fusillés.

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Les témoins (cf. Testament : Après quarante-cinq ans de silence, le chef militaire des FTP-MOI de Paris parle, de Boris Holban, Calmann-Lévy, 1989 et le film Des terroristes à la retraite de Mosco, 1985) et les historiens (cf. notamment Le Sang de l’étranger : Les Immigrés de la M.O.I. dans la Résistance de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, Fayard, 1989 et le film La Traque de l’Affiche rouge de Jorge Amat, 2006), mais aussi le poème L’Affiche rouge de Louis Aragon devenu chanson de Léo Ferré, et le film de fiction du même titre réalisé par Franck Cassenti en 1976 (avec notamment Pierre Clementi et Laszlo Szabo) avaient déjà travaillé selon bien des manières le savoir et l’imaginaire du combat des jeunes gens fusillés le 21 février 44 au Mont Valérien. Mais il y a beaucoup entre le fait de ne pas être ensevelis dans l’oubli du passé et la possibilité de devenir une légende au sens fort. Le projet du film est bien, par le travail d’une fiction, de rendre présents, dans l’esprit des spectateurs, des êtres et des faits du passé, et de leur conférer une importance particulière, qui fasse référence. Il s’agit d’inspirer une forme particulière de croyance, non pas en l’exactitude scientifique des faits décrits, mais en la légitimité du sentiment inspiré par un récit.

A ceux qui rétorqueront qu’il ne faut pas croire bêtement aux légendes, répondons qu’il ne faut « croire bêtement » à rien, ni aux conteurs ni aux savants, ni aux poètes ni aux historiens. La nécessité de l’esprit critique ne disparaît jamais, et moins encore lorsqu’une affirmation ou une description se donne les apparences de l’objectivité. Que le travail de la fiction, et qui a du moins l’honnêteté de se donner comme telle, appelle donc aussi du recul, de la distance, y compris vis-à-vis des émotions éprouvées (et pas seulement des arguments et de leur enchaînement) ne disqualifie en rien le processus même de la fiction, ni celui de la croyance. Croire et douter, c’est le viatique infiniment recommencé du spectateur.

Reste à voir comment Robert Guédiguian s’emploie à rendre légendaires Missak Manouchian et ses camarades. Atteindre ce résultat exige de mener à bien simultanément deux opérations, complémentaires mais distinctes. La première consiste à inscrire les figures et les actes du passé dans le présent. Aucune chance qu’ils acquièrent une stature légendaire si ce qu’ils furent et ce qu’ils firent ne résonne pas puissamment avec aujourd’hui. Les légendes sont mortelles : elles dépendent des préoccupations de l’époque où elles sont perçues comme telles, quel que soit le caractère grandiose ou exceptionnel des faits qui ont permis qu’elles deviennent légendaires. Quand ces préoccupations changent, les légendes qui s’y rapportaient meurent.

Le film cherche donc à inscrire l’histoire racontée dans le présent, à la fois sur les versants privé et public. Ainsi le scénario insiste sur le quotidien des jeunes résistants (les rapports amoureux de Manouchian et de sa femme Mélinée, les relations familiales de Marcel Rayman et de Thomas Elek) afin de nous les rendre plus proches, dotés d’une psychologie « éternelle », c’est-à-dire aussi valable pour des adolescents ou un jeune couple actuels. Surtout – versant collectif – il souligne deux aspects : l’attitude de la police française, dénoncée comme coupable directe des horreurs et infamies alors commises mais de manière à laisser entendre que rien n’empêcherait que ça recommence (avec en écho subliminal les reconduites brutales à la frontière des sans-papiers) et la manipulation du mot « terrorisme » par le pouvoir, avec des argumentaires qui n’ont pas tellement changé, voire des citations anachroniques (« terroriser les terroristes »).

Sur ce plan, Guédiguian fait un choix politique : il ne cherche pas à faire du groupe Manouchian une légende pour tout le monde, il vise à produire une figure idéalisée pour ceux qui combattent l’organisation sociale actuelle. Sans jamais se livrer à quelque chose d’aussi stupide qu’une assimilation de la situation présente à celle de la France occupée, il fait ce qu’on appelle au cinéma du montage : il fait jouer ensemble des systèmes d’échos, échos dans la résonance desquels naissent – éventuellement – les légendes.

Mais pour que cela advienne, il faut, si on file la métaphore de l’écho, qu’existent des espaces de vibration et de résonance. Il faut du vide pour que ça vibre et que ça touche. Et le vide est bien, hélas, ce qui manque à son Armée du crime. Le film énonce tout, et simplifie tout. Il ne laisse place à aucun doute, à aucun trouble. Les jeunes résistants sont beaux, libres, généreux, ils aiment la vie même s’ils donnent la mort, etc., alors que l’organisation politique est bornée et bureaucratique, les flics sont un ramassis d’ordures, ad lib. Nul trouble non plus, et surtout, quant à la manière de filmer, tout cela est montré dans une frontalité qui semble découpée dans du carton et éclairée des projecteurs d’une foi historique et morale verrouillée comme un credo. Mise en scène sans ombre, envahie des tristes « accessoires d’époque » dont la fausseté souligne celle, bien plus triste encore, du jeu des acteurs. Rien qui vive ni qui vibre. Comme si la certitude du bon droit assurée par le sujet dispensait de se poser aucune question de mise en scène de cette histoire-là, justement. Comme si, après 100 000 films de reconstitution historique, aucune question n’avait été posée.

Au moment où deux événements dans le monde des images font travailler avec ardeur ces questions de mise en récit et en images de l’histoire, et précisément à propos de la même période historique, je veux parler de la sortie d’Inglourious Basterds au cinéma et de la diffusion d’Apocalypse sur France 2 (1), cette platitude n’est pas seulement confondante. Elle est ravageuse contre l’objectif déclaré de Guédiguian. Pas de légende possible sans ouverture, sans élan au-delà de soi-même et de son propre sujet. Exemple par excellence : le western n’a certes pas dit la vérité de la conquête de l’Ouest américain, il en a créé la légende, qui fut active pendant des décennies, grâce à la force inventive, exagérée, sauvage, de son cinéma. Et nul ne fut plus grand que John Ford, qui n’était certainement pas un historien méticuleux, pour accomplir ce sursaut. Mais qui, lorsqu’il « imprima la légende » selon la formule célèbre de L’Homme qui tua Liberty Valance, a dit avec force une autre vérité, à la fois esthétique et historique, en manipulant hardiment les faits et gestes, et les « bons sentiments ».

Comme souvent, le cinéma dit quand même la vérité, du moins sur lui-même. Et c’est le cas d’emblée avec L’Armée du crime, qui s’ouvre par une scène où sont appelés, off, un par un, les noms des membres du groupe Manouchian, suivis à chaque fois de la formule « Mort pour la France ». On entend bien ce que veut Guédiguian en faisant tout de suite entendre ces noms « difficiles à prononcer » comme le disait Aragon : à la fois individualiser ses personnages en les nommant un à un et se placer de ce côté-là, aujourd’hui où sont traqués et expulsés d’autres gens aux noms exotiques. Mais en entendant cette litanie, on voit hélas surtout tout de suite à quoi on aura affaire : à la construction d’un monument aux morts. Le contraire d’une légende.
JMF

(1) Sur le film de Tarantino, voir notamment le débat ouvert sur Slate.fr par Jonathan Schel
http://www.slate.fr/story/9835/linconsequence-du-spectateur et par la critique de Jean-Luc Douin dans Le Monde : http://lemonde.fr/archives/article/2009/08/18/inglourious-basterds-a-t-on-le-droit-de-jouer-avec-adolf_1229561_0.html et les beaux textes critiques parus dans les Inrocks du 26 août sous la plume d’Axelle Ropert et dans les Cahiers du cinéma de septembre sous celle de Serge Bozon.
A propos d’Apocalypse, lire le commentaire de Samuel Gontier sur le site de Télérama http://television.telerama.fr/television/apocalypse-non,46881.php