«Vice», plongée fabuleuse dans les mécanismes du pouvoir

Dick Cheney (Christian Bale) et George W. Bush (Sam Rockwell), le manipulateur et la marionnette dans le Bureau ovale

Le récit de l’ascension de Dick Cheney s’arrogeant les pleins pouvoirs à Washington grâce à la pusillanimité de George W. Bush puis à la sidération qui a suivi le 11-Septembre est un remarquable exemple des puissances de la fiction appliquée à des faits réels.

Le cinéma n’est pas particulièrement fait pour montrer ce qu’on ignorait –c’est plutôt le travail du journalisme. Il est davantage fait pour montrer ce qu’on sait, ou croit savoir, d’une manière qui donne un accès nouveau, plus intense, plus émouvant et stimulant, à un monde infiniment tissé de connu et d’inconnu. Très précisément ce que propose Vice.

Le film d’Adam McKay est un biopic de Dick Cheney, vice-président des États-Unis aux côtés de George W. Bush durant les deux mandats de celui-ci (2001-2009), période marquée notamment pat les attentats du 11-Septembre et l’invasion de l’Irak par les Américains.

Nous connaissons (ou croyons connaître) ces événements importants et dont nous avons été contemporains. Nous savons qui est Dick Cheney et qu’en penser –du mal. Nous savons ce qu’est un biopic et comment Hollywood utilise ce format. Très bien.

Décalages ironiques

Vice ne va pas contredire nos opinions, ne va pas non plus révéler grand-chose, ne va pas bouleverser la forme biopic. Vice fait autre chose, qui s’avère, artistiquement et politiquement, au moins aussi intéressant, peut-être plus.

McKay réussit cela précisément en jouant en permanence des espaces entre les conventions de la fiction et les événements de la réalité.

Il redouble cette mise en mouvement par un arsenal de petits décalages ironiques, qui visent aussi bien les protagonistes réels (Cheney, Bush et Donald Rumsfeld en particulier) que le dispositif du film, et sa prétendue objectivité.

Des appartés, des sautes temporelles, l’intervention d’un narrateur dont l’identité mettra longtemps à être explicitée, des explications qui ne rechignent pas au didactisme, déploient une multiplicité de facettes tout en alimentant la chaudière d’une narration lancée à toute vapeur.

Lynne et Dick Cheney (Amy Adams et Christian Bale), couple shakespearien.

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«Pentagon Papers», brillant plaidoyer pour une cause entendue

Inspiré de faits réels datant d’il y a près de cinquante ans, le nouveau film de Steven Spielberg est un vibrant éloge de la liberté de la presse et de l’égalité des sexes qui se veut pamphlet anti-Trump, sans prendre en compte tout ce que la situation contemporaine a de singulier.

Dans quel musée, ou dans quel pays du tiers-monde Steven Spielberg est-il allé dénicher la magnifique rotative sur laquelle s’imprime l’édition du 18 juin 1971 du Washington Post avec en «Une » les révélations sur les mensonges officiels concernant la guerre au Viêt Nam?

On sait du moins où il a trouvé la manière de filmer cette rotative, et de montrer ensuite les camions qui se répandent dans les rues, diffusant par gros paquets les informations qui matérialisent la démocratie américaine grâce à l’exercice de la liberté de la presse: dans les films classiques hollywoodiens chez lesquels ces images furent un archétype visuel et dramatique.

D’ailleurs, revoici Katharine Hepburn et James Stewart, ils ont pris les traits de Meryl Streep et de Tom Hanks.

Une réponse dans l’urgence

Réagissant au quart de tour à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et à son utilisation manipulatrice de l’information comme à ses tentatives de bâillonner les enquêtes indépendantes des grands médias, Spielberg a bouleversé son plan de travail (consacré au film de science fiction Ready Player One) pour tourner et sortir à toute vitesse Pentagon Papers.

Le film s’inspire, comme on sait, de l’histoire réelle des documents secrets révélés grâce à un analyste de l’armée américaine, Daniel Ellsberg, et diffusés par le New York Times, puis, après que le président Nixon ait fait bloquer la parution par un juge, par le Washington Post, et repris ensuite, face aux pouvoirs exécutifs et judiciaires coalisés, par de nombreux titres de presse

Ces révélations, portant sur les mensonges systématiques du pouvoir sous les présidences Truman, Eisenhower, Kennedy, Johnson et Nixon, ont rendu encore plus impopulaire la guerre au Viêt Nam, et préparé le terrain à l’éviction du 37e président des États-Unis suite à l’affaire du Watergate, dans laquelle la presse a également joué un rôle majeur.

Une femme aux commandes

Co-signé par Liz Hannah et Josh Singer (auquel on devait déjà le script de l’oscarisé Spotlight, sur la révélation par le Boston Globe des pratiques pédophiles dans l’église catholique aux États-Unis), Pentagon Papers fait aussi place à un autre enjeu démocratique en phase avec l’actualité: la place des femmes dans la société.

 Katharine Graham (Meryl Streep), la patrone du Washington Post, cernée par des hommes qui essaient de lui dicter leurs choix.

Alors qu’un concours de circonstances vient de porter à la tête du quotidien le plus réputé de la capitale américaine une femme, et une femme qui n’avait aucune vocation à occuper ce poste, scénario et mise en scène décrivent sa capacité à s’affirmer dans un monde encore bien plus absolument dominé par les hommes qu’il ne l’est aujourd’hui, notamment dans les univers de la finance, de la politique et de la presse.

Ajoutons l’incontestable maestria spielbergienne, et une interprétation au cordeau où, comme souvent, émerge l’impressionnant talent de Meryl Streep, et voici une incontestable, une imparable réussite de cinéma, au service de toutes les excellentes causes possibles –excellentes causes, empressons-nous de le dire, auxquelles adhère sans réserve l’auteur de ces lignes.

Richard Nixon exigeant l’interdiction des grands journaux

À bas Trump, reconnaissable sans mal sous la silhouette de Nixon insultant au téléphone les journalistes et exigeant qu’on ait la peau de quiconque s’oppose à lui. Vive la liberté de la presse. Vive l’égalité entre les humains sans considération de sexe. Yep. Vive la démocratie, non mais des fois!

Une limousine politico-moralo-cinématographique

Dans le confort absolu de cette sorte de limousine politico-moralo-cinématographique qu’est Pentagon Papers, arrive pourtant le moment où on se demande tout de même s’il n’y a pas là une facilité de pensée, de narration, de représentation, qui ferait la limite de l’entreprise. (…)

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«L’Assemblée», Nuit debout à ciel ouvert

Tourné pendant le grand mouvement politique du printemps 2016, le documentaire de Mariana Otero raconte au plus près des participants la quête de nouvelles manières de débattre et de décider.

Ils sont une quinzaine, assis à même le sol. Il pleut. Ils sont épuisés, et conscients d’être proches d’une impasse. Depuis plus de deux mois, ils font partie des plus actifs participants à Nuit debout, ce mouvement qui, sur la Place de la République à Paris, s’est constitué en réaction à la réforme du droit du travail connue alors sous le nom de «loi El Khomri». C’est un des plus beaux moments du film de Mariana Otero.

 

Sans surprise pour qui connaît le travail de la cinéaste d’Entre nos mains et de À ciel ouvert elle s’est dès le début intéressée à ce mouvement, et s’y est intéressée en cinéaste.

Inventant au débotté les moyens d’un tournage, elle a accompagné depuis le début d’avril 2016 le déroulement du mouvement, avec une évidente sympathie pour ses buts et pour ceux qui y participent. Mais le film qui en résulte n’est pas la chronique engagée ou militante d’un moment politique très spécifique –ou en tout cas pas seulement, et de loin.

À partir de ce qu’elle voit et entend, ressent et comprend Place de la République, Mariana Otero s’attache à rendre sensible une réflexion politique au sens à la fois le plus élevé et le plus vaste du terme.

Cette réflexion concerne tous ceux, infiniment plus nombreux que les participants et sympathisants de Nuit debout, qui s’interrogent sur les formes possibles de la vie politique aujourd’hui et de demain.

Tentatives de formes nouvelles de prises de décision.

Tous ceux qui, rejetant les schémas traditionnels de pouvoir, éprouvent le besoin de réinventer les modes de circulation des idées, les articulations du singulier et du collectif, les dispositifs de prises de décision alternatives au dirigisme centralisé, au technocratisme opaque et à la main invisible mais très intéressée et inégalitaire du marché.  

La présidentielle de 2017 ont montré qu’il s’agit, avec des réponses infiniment variées voire contradictoires –de l’abstention militante à un certain vote Front national et d’En marche à la France insoumise– de l’immense majorité de la société française actuelle. (…)

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Les éclats et les ombres d’«Une vie violente»

Le deuxième film de Thierry De Peretti évoque avec toutes les ressources du cinéma d’action la complexité politique de l’évolution du nationalisme corse.

Enfin un film politique dans le cinéma français! C’est-à-dire un film qui n’utilise pas la politique pour des enjeux du seul cinéma, du seul profit spectaculaire ni du seul geste artistique, ni n’utilise le cinéma pour plaider une cause, émettre un message, quel qu’il soit.

En prenant ici le mot «politique» au sens le plus littéral, au «premier degré» comme on dit, on ne cesse de se réjouir de la capacité de Thierry De Peretti de mener à bien son deuxième long métrage (après Les Apaches en 2013).

 
 
 

Une vie violente tient en effet tout le long ce double défi d’une exigence de mise en scène, de jeu, de récit, largement marqué par le cinéma noir américain sans presque jamais s’y assujettir, et d’une volonté de précision, de complexité, de questionnement des enjeux politiques, récents et actuels, dont il est ici question.

En Corse, en France

Cela se passe en Corse, la Corse des années 1975-2000. Et c’est l’histoire de l’activisme nationaliste corse, armé et clandestin, ses enjeux, ses divisions, les réactions de l’État français, la dérive d’une partie du mouvement vers le banditisme et les pires trafics, les meurtres en série, où se sont surtout les militants qui s’entretuent.

Une vie violente accompagne la trajectoire de Stéphane, passé à la lutte armée comme nombre d’autres dans l’ile qui ont eu 20 ans au début des années 1990, et donc appartiennent à la deuxième génération d’une lutte en partie réelle, voire légitime, en partie mythifiée, déjà largement dévoyée.

Le film organise un réseau de circulation dans le temps, dans les émotions, dans le rappel de faits qui scandent l’histoire contemporaine de la Corse et, dans une certaine mesure, de la République française. Il est, aussi, un impitoyable constat sur la manière dont des idées qui furent en un temps généreuses et courageuses peuvent devenir des prisons mentales, et de bien réels linceuls. (…)

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«Wulu», vigoureux thriller africain porté par le silence de son héros

Le premier long métrage de Daouda Coulibaly trouve dans les ressorts du film de gangster l’énergie d’un puissant portrait des réalités de son pays. L’Afrique est doublement présente cette semaine avec la sortie de «Bayiri».

De la foule bruyante du marché émerge la figure de Ladji. Il travaille à bord d’un de ces innombrables minibus qui, à Bamako comme partout en Afrique sub-saharienne, font office de transports publics.

Ladji est furieux. C’était son tour de devenir patron d’un véhicule, le volant lui revenait. Comme trop souvent, magouille, corruption, tradition l’ont privé de son droit longtemps espéré.

Ladji est pressé. Pressé de gagner assez pour que sa sœur cesse de se prostituer. Pour gagner de l’argent, bien plus et bien plus vite, il y a la drogue, le trafic. Le jeune homme sait où s’adresser.

Ladji n’a pas peur. Avec ses deux copains, il se révèle bientôt efficace, rusé, ambitieux. Autour, le pouvoir, la violence, les réseaux d’influence, les inégalités.

 

Wulu, premier long métrage du réalisateur franco-malien Daouda Coulibaly, ressemble à Ladji, son héros. Le film a quelque chose d’à la fois sûr de lui et rageur, qui fraie son chemin dans un environnement hostile.

Film de genre et fable politique

Wulu est un film noir, une histoire de gangster, obéissant à un schéma narratif classique, mais dont le déroulement ne cesse de déjouer les poncifs.

Wulu pilote son récit de film de genre comme Ladji conduit le camion qui transporte la cocaïne entre Sénégal et Mali, Mali et Guinée, Sud et Nord du pays où montent en puissance les djihadistes d’Aqmi, qui ne sont pas les derniers à profiter du trafic.

Pas les derniers, tous comme les truands européens qui organisent ce négoce à grande échelle entre Colombie et Europe. Mais les premiers, il se pourrait que ce soit les militaires au plus niveau de l’État. Cet État qui s’effondrera bientôt sous les coups des djihadistes, miné par la corruption et l’incurie de ses dirigeants.

Car Wulu  roule sur les routes de l’histoire contemporaines avec la même habileté et la même vélocité que Ladji roule sur les pistes de brousse. Et le thriller se révèle efficace machine à raconter un état d’un pays, voire d’une région. (…)

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«Un jeune patriote» au prisme des émotions politiques

En accompagnant la trajectoire idéologique et émotionnelle d’un jeune homme, le documentaire au long cours de Du Haibin rend sensible ce qui se joue sur le plan affectif dans l’engagement politique. Un enjeu qui est loin de ne concerner que la Chine.

On en parle souvent sans bien savoir ce que c’est: un film politique. Un jeune patriote ne donne certes pas la réponse définitive, mais assurément une réponse. Réponse passionnante, stimulante, intrigante. Le documentaire de Du Hai-bin accompagne durant plusieurs années un jeune homme, Zhao Chang-tong. Chang-tong est fils d’une famille très modeste, il habite dans une petite ville du centre de la Chine (1).

Il faut prendre le verbe «accompagner» dans son sens le plus fort. Se tenant résolument aux côtés de ce garçon vigoureux et plein d’énergie, sympathique en particulier par sa manière, rare en Chine, de formuler ses émotions, Un jeune patriote le montre d’abord emporté par sa passion: l’amour du président Mao, et de son pays, qui lui font arpenter les rues en brandissant un drapeau chinois et en criant des slogans nationalistes, ou entonner, très ému, des chants à la gloire du Grand Timonier.

Qu’est-ce qu’un affect politique?

Nous regardons cela avec ironie. Pas Du Ha-bin, qui n’adhère pas non plus, c’est le moins qu’on puisse dire, aux opinions du jeune homme. Mais la manière de se tenir à ses côtés permet d’ouvrir ce qui est d’ordinaire réglé sans autre question, et qui est si important pourtant: qu’est-ce qu’un affect politique? Qu’est-ce qu’un engagement, un engagement corps et âme, en deçà de l’acquiescement à des idées ou des doctrines? Comment ça travaille le corps, les gestes de la vie, le tremblement des voix, la montée des larmes? Et, incidemment, où cela est-il passé chez nous, où c’est loin d’avoir disparu (même si les gestionnaires politiciens et médiatiques l’ignorent ou le méprisent, avec les heureux résultats qu’on sait)?

Zhao Chang-tong en famille, avec ses amis et voisins, Chang-tong élève appliqué mais qui rate l’entrée à l’université pour laquelle se sont sacrifiés ses parents, s’obstine et la réussit l’année suivante, Chang-tong étudiant à 2.000 km de chez lui, et qui découvre d’autres mondes, d’autres rapports au monde, rencontre une jeune fille, se fait des amis, voyage. Un garçon qui change, c’est ça la politique? Peut-être, oui –en tout cas tel que le filme Du. (…)

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Le noir et blanc inspiré de «Paris est une fête», poème problématique

Le nouveau pamphlet lyrique de Sylvain George met en images les injustices et les révoltes qui courent souterrainement dans la capitale, et parfois font violemment surface. Son cinéma impressionne, mais aussi questionne.

Qui a vu les précédents films de Sylvain George reconnaîtra sans mal ce noir et blanc somptueux, lyrique, qui depuis Les Éclats, L’Impossible et Qu’ils reposent en révolte caractérise le style de ce réalisateur.

Le style, ici, ce n’est pas l’homme, c’est le film. C’est l’arme –à double tranchant– de Paris est une fête.

Un système de signes

 

Paris est une fête se confronte aux dimensions les plus visibles, dans la capitale, de l’injustice et de la violence contemporaines – migrants maltraités, sans-abris en détresse,  misère urbaine, attentats islamistes, violence policière.

Il les inscrit dans un système de signes qui fait clignoter les strass et paillettes de la ville lumière, revenir les souvenirs de Gavroche, deviner les harmoniques entre Carmagnole de la révolution, java des bals popu et rap des cités. Et il cueille des fleurs.

Fleurs de pavé, fleurs de jardins publics, fleurs de luxe, fleurs de lumière écloses en pleine nuit à la surface du canal, du fleuve, du caniveau. Fleurs de poésie, Michaux, Rimbaud…

Organisé en 18 chapitres aux tonalités variables, y compris une chorégraphie abstraite de mains noires dans l’obscurité, ou un entretien journalistique, Paris est une fête rappelle par certains côtés le précédent film de Sylvain George, Vers Madrid.

Le réalisateur y présentait, en contrepoint du récit de l’occupation de la Puerta del Sol par les Indignados, l’itinéraire d’un sans-papiers africain dans la capitale espagnole.

La République, sa place et ses symboles

Cette fois la Place de la République a remplacé la Puerta del Sol, cette place dont Sylvain George sait filmer les statues emblématiques comme Eisenstein filmait les lions de pierre d’Odessa. Et Nuit debout s’est substituée aux Indignados.

Peu à peu les «vagues», les mouvements successifs qui balayaient le pavé parisien, se recentrent autour de la Place où tout fait symbole, viennent battre ce terre-plein où s’amoncellent d’autres fleurs, celles du deuil du Bataclan, d’autres lumières, celles des bougies du recueillement mais aus aussi les gyrophares de l’état d’urgence.

Là se joue le caractère double, problématique (ce n’est pas un défaut) du film. Poème inspiré captant les formes mystérieuses, malheureuses, dangereuses, qui hantent la ville la plus touristique du monde, le film déploie simultanément un discours, un énoncé. (…)

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Le silence et l’impasse: la culture et les temps qui viennent

L’absence de la culture de la campagne électorale témoigne d’un véritable abandon politique. Il est urgent pourtant de s’interroger sous quelle forme ses enjeux essentiels devraient être au cœur du débat public. Paradoxalement, une polémique sur le rayonnement de la France venue des États-Unis pourrait y aider.

C’était le grand absent du premier débat télévisé de la présidentielle ce lundi 20 mars. Non, on ne parle pas ici de Nicolas Dupont-Aignan, dont plusieurs candidats ont regretté que lui et les autres écartés ne bénéficient de la même exposition médiatique, mais de la culture. Pas une question, pas une remarque, le vide. À l’image de la tonalité des débats des derniers mois.

Il faudra à tout le moins rendre grâce à Emmanuel Macron d’avoir fait réapparaître dans la campagne présidentielle un thème qui en avait entièrement disparu, la culture. En affirmant lors d’un discours à Lyon le 5 févier qu’il n’y a pas «une culture française, mais une culture en France», il s’est attiré les attaques violentes du Front national et des Républicains.

Pas sûr que Macron soit lecteur de François Jullien, mais assurément ce dernier, avec son récent Il n’y a pas d’identité culturelle clarifiait les impasses et les mensonges de ce au nom de quoi la droite plus ou moins extrême s’est dressée sur ses ergots.

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Pablo Picasso, Femme couchée lisant, 1960

Ce qui a donné au candidat d’En Marche! l’occasion presque trop facile de rappeler combien, depuis toujours mais récemment plus que jamais, la créativité et le rayonnement artistique et intellectuel, donc aussi l’influence de la France bénéficient de constants apports étrangers, hommes et femmes, formes, rythmes et récits. Cela vaut pour les grands artistes d’origines étrangères, cela vaut aussi pour les innombrables apports qui ne sont pas nécessairement associés à des noms célèbres.

L’abandon des responsables politiques

Il est pourtant douteux que la culture devienne pour autant un sujet important des débats –c’est-à-dire que l’action publique dans ce domaine soit prise en considération. Chez les politiques à l’échelon national comme local, depuis Sarkozy (mais le quinquennat Hollande n’y aura pas changé grand chose), la culture n’apparait plus guère dans les discours des responsables que comme opportunité d’opérer des coupes budgétaires en rognant sur les investissements publics.

Ce phénomène est d’autant plus absurde que la politique culturelle est globalement un succès. Le pays compte plus de musées et de théâtres que jamais, Paris propose simultanément en ce moment même au moins huit expositions de niveau international, le nombre de librairies augmente, le cinéma français bat des records de production et de fréquentation, le secteur culturel dans son ensemble est, selon un récent rapport, un important bassin d’emploi (1,3 million), et contribue de manière significative à la richesse nationale (83,6 milliards d’euros).

Ce désintérêt méprisant fait assurément partie de la vulgarité d’une époque dominée par l’infotainment et la démagogie dont les grands médias, la culture du chiffre et la majeure partie d’Internet sont les promoteurs, tendances lourdes déclinées  avec succès dans le champ politicien par les Trump, Marine Le Pen et consorts.

Interroger les effets du mot «culture»

Face à la puissance du phénomène, il peut toutefois être utile de s’interroger sur les effets du mot «culture» lui-même. Cette notion est très marquée historiquement, notamment en France, où elle a suivi une trajectoire ascendante et même glorieuse. Celle-ci part des mouvements d’éducation populaire nés dans les marges du syndicalisme, elle a connu notamment au moment du Front populaire puis dans l’immédiat après-guerre une expansion gigantesque en même temps qu’une inventivité et une diversité de formes admirables.

Comme domaine de l’action publique aux plus hauts échelons de l’État, elle est depuis près de soixante ans marquée par les figures majeures que sont André Malraux et Jack Lang, avec les leviers d’une «divinisation» de l’œuvre chez le premier, de médiatisation de l’artiste chez le seconds, qui auront été en leur temps des armes très utiles.

Mais c’est, de fait, une histoire qui appartient au XXe siècle. Et au nom même des enjeux, toujours aussi essentiels, qui ont motivé et orienté ces politiques, il est peut-être aussi temps de réinventer l’action publique, voire de la nommer autrement que du nom de «culture». (…)

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