«Le procès contre Mandela et les autres» et «6 Portraits XL», deux aventures documentaires

Andrew Mlangueni, l’un des co-accusés du procès de Rivonia, écoute sa déposition devant le tribunal, un demi-siècle plus tôt.

Le récit au présent du procès des résistants contre l’apartheid il y a 55 ans par Nicolas Champeaux et Gilles Porte avec les dessins d’Oerd, et la série des portraits tournés par Alain Cavalier explorent des voies aussi différentes qu’également originales pour explorer et donner à comprendre la réalité.

Des héros, des vrais, dont on admire sans réserve les actes et les idées, cela ne se trouve pas si souvent. Un film avec neuf personnages comme cela bénéficie donc d’un attrait immédiat. C’est loin d’être le seul.

Les réalisateurs français ont reconstitué l’arrestation et le procès des neuf dirigeants de l’ANC, capturés par la police du régime raciste sud-africain en 1963, et jugés lors du procès de Rivonia.

L’un d’entre eux est ultra-célèbre, Nelson Mandela. Les autres, qui avaient désigné Madiba comme leur principal porte-parole, ne lui cèdent en rien en courage et en intelligence politique. Ils encourreront d’ailleurs des peines aussi lourdes.

Christophe Champeaux et Gilles Porte ont construit leur film grâce à l’existence à trois archives très différentes: classiquement avec des documents visuels montrant la longue lutte contre l’apartheid, mais surtout avec deux ressources originales, l’enregistrement sonore du procès, et la présence des trois hommes encore vivants parmi ceux qui se trouvaient sur le banc des accusés, ainsi que deux de leurs avocats.

Noirs, blancs, indiens, métis, ces vieux messieurs qui ont incarné sans faillir le courage et la droiture offrent, par leur présence à l’image, une réalité physique que l’âge ne rend pas fragile, et que leur humour et leur énergie actuelle font vibrer.

Une archive de la longue lutte contre le régime d’apartheid

Le cinéma, c’est toujours voir au présent des êtres et des situations qui ont été enregistrées dans un autre présent, celui du tournage. Le très simple dispositif qui consiste ici à faire écouter au moment de ce tournage les traces d’il y a cinquante-cinq ans démultiplie à l’infini ce processus.

À elle seule, cette situation confrontant les sons de jadis et les corps de maintenant serait d’une richesse étonnante. Sans même parler de la valeur des documents sonores alors enregistrés, autre manifestation de cette collision de temporalités différentes: les mots du racisme d’alors, la violence ouverte, sûre d’elle-même, de l’apartheid, détonnent à nos oreilles actuelles. Mais qui peut dire que les injustices criantes qu’elles traduisent sont d’un autre temps?

Déplacements et circulations

Le travail effectué par Christophe Champeaux, journaliste qui connaît très bien l’Afrique du Sud où il a longtemps été correspondant, et le cinéaste Gilles Porte, à qui on devait en particulier l’étonnant et fécond dispositif de Dessine-toi, met en jeu ces circulations à travers les époques, et ce qu’elles mobilisent à la fois de compréhension des événements passés, et d’émotions actuelles.

Leur récit est évidemment centré sur le procès, mais il ne s’y limite pas. Il l’inscrit dans le réseau des événements de l’époque, dans l’histoire de l’Afrique du Sud jusqu’à aujourd’hui, et dans les effets de ce moment-clé qu’a été le procès dans l’existence des gens personnellement liés aux protagonistes, composant ainsi une riche matière où histoire et chroniques individuelles s’associent de multiples manières.

Le face à face entre le juge et Nelson Mandela, dessin d’Oerd

Leur entreprise est considérablement enrichie d’une autre mise en circulation, cette fois entre images documentaires et animation. Avec le concours inspiré du graphiste Oerd, les réalisateurs donnent une présence visuelle à ce qui n’existait plus que sur la bande son.

Du bon usage de l’animation documentaire

Les dessins en noir et blanc d’Oerd opèrent à leur tour des déplacements. Certains, réalistes, évoquent les scènes de l’arrestation brutale des dirigeants de l’ANC et des moments significatifs du procès, en particulier des affrontements pied à pied avec le procureur.(…)

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«Les Initiés» à l’écoute du séisme des désirs réprimés

Dans une communauté sud-africaine, un rite initiatique traditionnel devient l’occasion d’une plongée dans les courants sous-terrains qui irriguent les relations humaines, et que les règles collectives dénient, engendrant violence et souffrance.

Dans la pénombre, de jeunes hommes noirs. Ils souffrent. Ils rient. Ils se provoquent. Ils sont nus, à l’exception d’un grand pagne blanc rayé de rouge profond. Leurs corps et leurs visages sont peints en blanc.

Ce sont des adolescents xhosa, en train de participer au rituel qui fera d’eux des hommes adultes, selon les usages de leur communauté. Là, dans les montagnes, le rituel est rude, il dure plusieurs jours.

Les Xhosas ne sont pas une tribu perdue où survivraient des pratiques d’un autre âge. C’est l’un des principaux groupes ethniques d’Afrique du Sud, qui a donné à son pays Nelson Mandela, Desmond Tutu, Myriam Makeba. Mandela a raconté l’Ukwaluka, l’initiation xhosa, dans ses mémoires.

Un garçon venu de la ville

Parmi le groupe de jeunes gens du film, si les autres sont des paysans et des bergers, l’un, Kwanda, est arrivé de la ville en voiture, amené par son père aux allures d’homme d’affaires cossu, mais pas moins imbu de tradition et de culte de la virilité.

À Kwanda comme aux autres, les anciens ont rappelé les règles, avant qu’un groupe d’hommes ne les prenne en charge, pour les accompagner au long d’une suite d’épreuves, dont la première est la circoncision. Les instructeurs sont, eux, vêtus de jeans et de t-shirts.

Et tout de suite il y a eu la sensation de ce qui est là: les corps, les contacts, les regards, la nature, la peur et l’excitation, la chaleur et le froid. Un monde sensoriel et pulsionnel, d’une intense présence.

Entre ces garçons, entre eux et leurs initiateurs, bien des échanges sont susceptibles d’arriver, et arrivent. Défi, complicité, domination, désir. Autour du garçon venu d’ailleurs, de la ville, se crée un champ de forces plus actif, plus violent. C’est aussi ce qu’enregistre la caméra, mobile, souvent comme emportée par les élans de ceux qu’elle filme.

Dans ce monde qui survalorise la masculinité tout en astreignant de jeunes corps à l’entre-soi s’accumulent des énergies qui peuvent échapper au contrôle du groupe, et de ses règles qui dénient et répriment brutalement le désir homosexuel, alors même qu’il sature inévitablement ces situations de confinement. (…)

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