À voir au cinéma: «Enfants de Palestine», «L’Écologie des sentiments», «Dry Leaf», «The Fin»

Regard sur l’enfance et regard depuis l’enfance sous la menace permanente des armes, dans Intersecting Memory, de Shayma’ Awawdeh

Les films de Mohamed Mesbah et Shayma’ Awawdeh, mais aussi ceux d’Alexandre Steiger, d’Alexandre Koberidze et de Syeyoung Park sortent sur les grands écrans ce 8 juillet.

Toujours aussi nécessaire apparaît le besoin d’affirmer qu’il est non seulement possible mais souhaitable de faire cohabiter des regards, des manières d’être au monde, que tout semble séparer. Quand un programme de deux moyens-métrages rappelle, de manière créative, que nous sommes les contemporains pour l’essentiel passifs d’un génocide dont sont activement complices nos dirigeants et nos médias dominants, peut-on aussi, dans le même espace, parler d’une comédie, d’un poème visuel, d’un film de science-fiction?

On choisit ici de répondre oui, en acceptant la possibilité d’être contredit. Mais en plaidant que nous avons besoin d’humanité sous toutes ses formes, de manières de raconter, de faire jouer les rapports entre les êtres, entre les images et entre les époques, de trouver des formes narratives. Y compris pour affronter les pires horreurs contemporaines, sans les relativiser, ni tout mélanger.

Malgré ses limites, il est possible de continuer de croire et de défendre que le cinéma est une ressource ouverte, qui explore mille directions et mille dispositifs, pour ainsi enrichir les capacités de chacune et chacun à essayer de mieux comprendre la réalité commune. Et qu’il est donc possible, voire souhaitable, non seulement de ne pas choisir entre le cinéma en phase avec l’actualité la plus tragique et ses autres formes d’existence, ludiques, distrayantes, rêveuses, fabulatrices, mais de les inscrire dans le même contexte, qui est celui de nos vies mêmes.-

«Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie», de Mohamed Mesbah et Shayma’ Awawdeh

Face au génocide en cours en Palestine, le rôle le plus actif dont sont capables les films est de construire des représentations et des récits qui rendent compte de la violence criminelle en cours. S’il y a aujourd’hui un nombre significatif de réalisations qui atteignent les écrans, il reste à trouver des formes nouvelles, qui contribuent à défaire le storytelling de la propagande sioniste qui, depuis des décennies, écrase de tout son poids les représentations, notamment en Occident.

De manière modeste, c’est ce à quoi contribuent les deux films brefs réunis sous l’intitulé Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie, en écho à ce que montre chacun, où des enfants ont un rôle significatif et aux 20.000 enfants tués dans la bande de Gaza au cours des mille derniers jours.

Intersecting Memory, de la jeune réalisatrice palestinienne Shayma’ Awawdeh, fait cinéma de la mise en écho de deux époques et de deux récits. Un récit au présent, le sien, à propos de ses souvenirs d’enfance dans les années de la seconde intifada, au début du XXIe siècle (2000-2005), et un stock d’images de cette époque, tournées en vidéo par des journalistes palestiniens. On y voit les exactions de l’armée israélienne à Hébron (Cisjordanie) et dans la région, les brutalités, les enfants tués, les humiliations quotidiennes, les maisons détruites à l’explosif. La tension entre les souvenirs de la petite fille qu’était alors la réalisatrice et la violence massive imposée par l’occupant anime de l’intérieur ce qui fait la légitimité au présent d’Intersecting Memory.

Revoir aujourd’hui ces images d’il y a plus de vingt ans, c’est remettre à vif combien le 7 octobre 2023 n’est en rien un début, pour ce qui est des souffrances sans fin imposées à un peuple colonisé, soumis à un apartheid impitoyable depuis des décennies, massacré dès qu’il réagit.

Lui aussi lié à l’enfance du fait de la relation intense du personnage principal avec ses fils, Still Playing, de Mohamed Mesbah, impressionne par la manière dont il mobilise d’autres manières de raconter le long martyr palestinien et surtout de s’adresser à d’autres publics.

À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d'électronique, participent à un concours de robots. | La Luna Distribution
À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d’électronique, participent à un concours de robots. | La Luna Distribution

S’il gagne sa vie comme livreur de pistaches, Rasheed Abueideh, habitant de Naplouse, en Cisjordanie, est un développeur informatique chevronné. Après un précédent déchaînement d’atrocités israéliennes contre la population palestinienne en 2014, il a conçu un jeu vidéo, Liyla and the Shadows of War, comme manière à la fois de raconter et de faire ressentir les souffrances éprouvées.

Le film du réalisateur français accompagne l’informaticien palestinien et ses deux garçons, tandis que les échos omniprésents du génocide en cours dans la bande de Gaza surgissent sur les écrans d’ordinateurs et de téléphones.

Aux images de Rasheed Abueideh, à celles de sa famille, à celles de l’actualité tragique, se mêlent en insert celles d’adolescents habitant dans des zones éloignées, en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud-Est. On les voit jouer au jeu vidéo, découvrir le sort de la petite fille qui lui donne son nom et de sa famille, en prenant soin de ne pas reproduire les stéréotypes violents qui dominent ce secteur, quand le shoot ’em up est la méthode employée par l’armée israélienne sur le terrain réel.

L'écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d'un des joueurs. | Capture d'écran La Luna Productions via YouTube
L’écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d’un des joueurs. | Capture d’écran de la bande annonce/La Luna Distribution

Alors que Rasheed Abueideh travaille à la conception d’un nouveau jeu, Dreams on a Pillow, consacré à la Nakba (1948) et qui devrait sortir fin 2026, se construit par touches la compréhension des ressources singulières du jeu vidéo pour tenter de défaire l’emprise du récit et des représentations qui légitiment les meurtres et l’épuration ethnique depuis 1948.

Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie

Still Playing

De Mohamed Mesbah

Avec Rasheed Abueideh

Durée: 38 minutes

Intersecting Memory

De Shayma’ Awawdeh

Durée: 20 minutes

Séances

Sortie le 8 juillet 2026

«L’Écologie des sentiments», d’Alexandre Steiger

Avouons y être allés un peu à reculons. Une comédie télescopant une jeune écolo, Lola, et un garçon d’hôtel lunatique, Félix, n’était pas particulièrement prometteuse, et le cinéma français regorge d’exercices comparables aussi vite oubliés. Mais pas cette fois.

Cela tient, d’abord, aux interprètes de L’Écologie des sentiments. À Andranic Manet (Félix), déjà repéré notamment dans Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac (2018) et Ari de Léonor Serraille (2025), dont la présence décalée, où fusionnent timidité maladive et charme délicat, ne cesse de donner une consistance à un personnage qui aurait pu rester une silhouette, une marionnette.

Et cela tient à Salomé Rose Stein (Lola), vraie découverte, dont l’énergie, le tempo, la séduction et la versatilité emportent littéralement les scènes, bien au-delà de ce qui avait été écrit.Avec aussi, personnage plus en retrait, le père de Félix, nul autre que le réalisateur, Alexandre Steiger, surtout connu comme acteur, à l’écran et à la scène, et qui s’en vient ainsi participer de l’intérieur aux emballements et déhanchements qui portent cette réjouissante sarabande.

Félix (Andranic Manet) et Lola (Salomé Rose Stein), selon deux axes contraires dans l’hôtel hors du temps. | Capture d’écran de la bande annonce/Tandem

De l’intérieur du scénario, mais aussi de l’intérieur de l’hôtel pompeusement ringard qu’il dirige, où il emploie son introverti farfelu de fils et où se trouvent cohabiter la militante venue perturber le Salon de l’agriculture et une bande de joyeux enfants du terroir qui ne manquent pas une occasion de célébrer la bonne chère et les fruits de la vigne.

Alexandre Steiger réussit à multiplier les gags et les quiproquos avec une verve parfois injuste à l’encontre des jeunes activistes, mais que sauvent la finesse et l’autonomie du personnage de Lola, et d’improbables embardées du côté de Nicolas Poussin ou de policiers moins uniformes que prévisible.

Tout se déploie sous le signe d’une tendresse et d’une inquiétude qui concernent les humains tous et toutes, sans réduire en rien la réalité de la catastrophe environnementale et la nécessité d’agir à son sujet –même si certaines manières de s’y prendre peuvent se discuter et faire sourire.

L’Écologie des sentiments

D’Alexandre Steiger

Avec Andranic Manet, Salomé Rose Stein, Alexandre Steiger, Abraham Wapler

Séances

Durée: 1h24

Sortie le 8 juillet 2026

«Dry Leaf», d’Alexandre Koberidze

Nul besoin d’attendre la superproduction de Christopher Nolan pour embarquer dans une odyssée. Aux côtés d’un entreprenant professeur géorgien prénommé Irakli, voici que s’engage une quête homérique et poétique, un rêve d’aventures à travers un pays et un imaginaire. Lisa, photographe sportive, a disparu. Elle a laissé un mot demandant de ne pas la chercher. Donc son père se lance à sa recherche, en compagnie d’un copain à elle, dont l’un des signes particuliers est de rester invisible, bien que tout à fait présent et actif.

Lisa avait entrepris de photographier les terrains de football géorgiens. Sur ses traces, son père et l’ami parcourent bourgs et villages, tous dûment dotés de l’équipement sportif, qui peut prendre de multiples apparences et jouer des rôles très divers.

C’est très beau et c’est très doux, avec quelque chose d’évident dans l’impératif catégorique du périple automobile, renforcé par la qualité rêveusement très imparfaite de l’image. (…)

LIRE LA SUITE

«Sous le ciel de Koutaïssi», «La Légende du roi crabe», «Les Poings desserrés»: il était trois fois – ou bien plus

Une musique secrète, un soufle ludique et magique. Ani Karseladze dans Sous le ciel de Koutaïssi.

Venus du sud et de l’est de l’Europe, trois films parmi les sorties de ce mercredi 23 février mobilisent chacun à sa façon les ressources du conte, nous emmenant sur des chemins aussi singuliers que passionnants.

«Sous le ciel de Koutaïssi» d’Alexandre Koberidze

Que ça fait du bien! Du bien? Il existe désormais une catégorie publicitaire, le «feel good movie», promesse de se détendre et de se distraire sans risquer d’avoir à subir ces punitions: s’étonner, réfléchir, découvrir. Ce sont des films qui garantissent qu’absolument tout se passera comme prévu, comme déjà connu, balisé, digéré par le conformisme et les préjugés dominants. Sous le ciel de Koutaïssi est exactement le contraire.

Le deuxième long-métrage du jeune réalisateur géorgien est un film qui ne cesse de réjouir, surprendre, faire sourire, faire en rêver, alors que rien, absolument rien ne s’y passe de manière prévisible –y compris sa chute, inattendue parce que jouant soudainement à être conforme au principe de tout conte qui se respecte.

C’est qu’il ne s’agit pas ici de faire le malin avec des transgressions exhibées comme des oriflammes et des provocations bariolées. Il est plutôt question, pas à pas, sourire après sourire, attention à un détail après attention à un autre détail, de se raconter une histoire pour le bonheur de raconter, et d’être destinataire d’une histoire.

Dans la ville géorgienne de Koutaïssi, donc, il y aura ainsi deux jeunes gens qui tomberont amoureux, des forces magiques maléfiques ou bénéfiques entièrement matérialisées dans les objets quotidiens, la Coupe du monde de foot, le tournage d’un film, des chiens tifosi en désaccord sur le meilleur endroit pour regarder les matchs, des enfants, un patron de bistrot philosophe, les rues et les parcs et les ponts sur la rivière et des glaces et de la bière.

Une vraie superproduction, donc, avec des effets spéciaux du tonnerre, dont l’un des plus spectaculaires consiste en une grande tablée de pâtisseries manifestement succulentes, inventées pour le seul plaisir de les montrer –et veut-on croire, pour le plaisir de les manger pour ceux qui ont fait le film.

Attention, plusieurs personnages importants figurent sur cette image. | Damned Films

Un tel film ne peut avoir été réalisé que dans un état de douce euphorie, qui illumine en particulier les visages et les corps de ses protagonistes, c’est-à-dire d’abord des quatre acteurs qui jouent les deux personnages principaux. Mais cela vaut aussi pour un ballon qui rebondit dans la cour, un livre qui tombe, les tourbillons du fleuve, un ado endormi, la lumière des phares sur du feuillage.

Affaire de regard, bien sûr, affaire de tempo aussi, de capacité à voir le déroulement du quotidien, dans sa banalité et ses micro-étrangetés, comme une sorte de ballet des êtres, vivants ou pas. En témoignent, notamment, quelques-unes des meilleures images de football jamais filmées.

Le cinéma muet, surtout burlesque, l’héritage de Jacques Tati, la mémoire des premiers films de Nanni Moretti et les influences d’un cinéma en mineur, parfois génialement en mineur venu de cette partie du monde, à commencer par celui d’Otar Iosseliani, alimentent comme mille ruisseaux cette manière de raconter, de montrer. Les deux voix off, celle du conteur et la musique, participent de cette opération de très simple et très puissante magie, qui distille un rare et authentique bienfait: le bonheur d’être au cinéma.

«La Légende du roi crabe» d’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis

Également dans le registre du conte, mais sous une forme plus âpre, voici le, ou les récits de La Légende du roi crabe. Le ou les? Il y a cette histoire, que se racontent les uns les autres, et se chantent parfois les chasseurs, de nos jours, dans une auberge de campagne. Mais, située à la fin du XIXe siècle, l’histoire de Luciano est contée en deux parties, que rien d’autre que ce personnage commun ne relie.

Et les chasseurs-conteurs sont aussi des personnages d’une histoire, qui est peut-être celle que raconte vraiment le premier film de fiction d’un auteur à son tour dédoublé, Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis.

Il fut donc une fois dans un village du centre de l’Italie, il y a plus d’un siècle, un fils de médecin, original rebelle et grand buveur, qui trouva moyen de défier le noble local et de tomber amoureux d’une jeune femme qui ne lui était pas destinée, bien qu’elle soit tout à fait d’accord. (…)

LIRE LA SUITE