Des hommes et des dieux, un rituel de liberté

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Une semaine après Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul, quinze jours après Poetry de Lee Chang-dong, quinze jours avant Un homme qui crie de Mahmat Saleh Haroun, voici qu’arrive un autre des si beaux films qui ont marqué le Festival de Cannes de cette année, Des hommes et des Dieux de Xavier Beauvoix. Quatre films qui figurent en bonne place dans le palmarès exceptionnellement clairvoyant qui a conclu cette édition du Festival, après ces autres grandes réussites que sont Copie conforme d’Abbas Kiarostami et Tournée de Mathieu Amalric, sortis avant la trêve estivale, tous les deux bien accueillis par le public. Il est insensé que la rumeur ait voulu que Cannes 2010 ait été un cru faible quand on voit se succéder de tels films. En fait, « cru faible » ne signifie qu’une chose : l’absence de grands films américains. Et c’est vrai qu’à l’exception d’Inception, et avec notamment la déception Shyamalan ce mois d’août, Hollywood est resté très discret au cours de cette année (mais le Festival de New York va révéler les nouveaux Fincher et Eastwood, et le Terence Malick finira bien par apparaître). Contrairement aux affirmations paresseuses, l’industrie étatsunienne reste un creuset très créatif, mais la lourdeur de ses procédures fait qu’il était prévisible qu’après la féconde année 2009 (celle d’Avatar, de Gran Torino, de Démineurs, d’Inglourious Basterds) il y ait comme un passage à vide.

Qu’est-ce qui est si beau dans Des hommes et des dieux ? Peut-être la manière dont Xavier Beauvois s’empare, par les moyens du cinéma, d’une réalité complexe et en partie obscure pour construire pas à pas une forme, forme qui offre une relation nouvelle à ce qui anime ses personnages. Obscur, le sort exact des moines de Tibhirine. Complexe, la situation au plus fort de la guerre civile entre armée algérienne et groupes armés islamiques mais aussi la relation entre ces moines trappistes et leurs voisins, villageois musulmans auxquels les lient des formes d’assistance et d’amitié. Les moyens du cinéma, ce sont d’abord regarder et écouter. Voir les lieux (la montagne, le village, le monastère, la chapelle, le potager, la salle de réunion), entendre les mots des psaumes chantés à l’unisson par les huit hommes en robe blanche et noire, sept fois par jour, leurs débats entre eux, ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas dire aux autres, villageois, militaires, clandestins islamistes. Rendre compte de leurs gestes, de leurs pratiques.

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Il y a chez Beauvois depuis toujours, disons depuis qu’il montait lui-même à bord d’un chalutier dans Nord, son premier film dont il était aussi un des principaux acteurs, une croyance intime dans les puissances du « bien montrer », trouver le bon cadre, la bonne distance, le bon rythme. Savoir monter à bord de la réalité, appareiller avec les outils de la réalisation. Alors le monde viendra à ta rencontre pourrait être la promesse. Et bien sûr il y a plus d’une affinité entre cette croyance-là et la croyance des moines, entre cette promesse-là et la promesse religieuse. Une mystique ? Si on veut, mais une mystique concrète, matérielle, qui passe par des choix et des actes quotidiens, à la fois réfléchis et profondément éprouvés – ceux des moines, ceux du cinéastes et de ses compagnons de travail. Dans Des hommes et des dieux, Beauvois ne trouve pas tout de suite comment faire, il a affaire avec le fait divers tragique, l’histoire immédiate, la sociologie et la psychologie, une masse d’informations et un amas de possibilités narratives. Peu à peu, grâce en particulier aux mots et aux gestes du rituel, il trouve comment se défaire de l’anecdote et du superficiel, il construit sa place, on comprend qu’en se focalisant sur les pratiques réelles de ses moines il en trouve le chemin.

Ce chemin, loin de mener à l’enfermement dans le huis-clos du cas de conscience de huit hommes pris entre leur engagement spirituel et un danger mortel, s’ouvre au contraire sur un espace immense et qui concerne tout le monde. Ethique et politique, cet enjeu commun que construit le film existe à son tour grâce à la qualité de regard et d’écoute sur quelque chose de particulièrement difficile à filmer : une réflexion collective, le débat démocratique qui se mène entre les moines. Beauvois le fait en refusant de recourir aux astuces de dramatisation qui sont la béquille de ce genre de situation, par exemple dans la plupart des films qui mettent en scène les jurés d’un procès. Très rare sont les fictions qui prennent au sérieux la question de la délibération, non pas selon une distribution des rôles prévues pour faire de l’effet, mais dans la sincérité et l’incertitude partagée face à une décision grave.

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La réussite de l’œuvre, au sens plein, qu’est Des hommes et des dieux, réussite de la construction d’une « forme qui pense » du fait même de l’intensité et de la qualité des émotions qu’elle suscite, tient très clairement à l’égalité et à la complémentarité des deux collectivités dont est fait le film : la collectivité qu’il montre (les personnages, pas les vrais moines) et la collectivité qui fait le film, acteurs et techniciens. Pas besoin d’aller sur le tournage pour le voir, il suffit de regarder le film pour vérifier comment les interprètes et ceux qui rendent possibles qu’ils soient filmés procèdent en parfaire symbiose avec l’esprit qui anime les moines tels que Des hommes et des dieux les montrent. Chez les uns et les autres, hommes de religion, gens de cinéma, exigence et modestie, rigueur et sens d’une puissance qui porte chacun, vers les autres et vers le haut.

Il faut redire ici que cela n’a rien à voir avec la métaphysique. Bazin, Morin, cela fait des lustres qu’on sait (mais qu’on ne veut pas entendre) que le cinéma révoque l’opposition entre immanence et transcendance, que c’est sa splendeur sans arrogance : Dreyer et Bresson sont les réalisateurs les plus matérialistes de l’histoire du cinéma. Et alors ? Alors, ces films, ces rares films, aujourd’hui celui de Beauvois, permettent une approche critique de cette puissance mystérieuse: ce qui fait bouger les êtres humains, vous, moi, les manifestants contre l’expulsion des Roms, les supporters de Laurent Blanc, les activistes fous de l’islamisme radical… Des hommes et des dieux, à partir d’un contexte très particulier, et grâce à la méticuleuse prise en compte de ce contexte en même temps qu’à la libre capacité de le mettre en scène, interroge ces forces bien réelles selon une écoute qui, jusque dans les situations les plus extrêmes, privilégie la recherche, le questionnement du vivre-ensemble. C’est sa grandeur, qui peut se mesurer à un test tout simple : voyant le film, il est immédiatement évident qu’on pourra le revoir un nombre indéfini de fois. Ce dont il est porteur ne se dénoue en aucune résolution, sa force tient à l’expérience que chacun, comme spectateur, fait et pourra refaire de chaque plan, de chaque moment. Puisque les réponses aux questions qu’invoque Des hommes et des dieux ne sont pas dans le film. Si elles sont quelque part, c’est dans la vie de chacun.

Post-scriptum : la sortie d’un film comme Des hommes et des dieux éclipse inévitablement les autres nouveautés de la semaine. Celle-ci est pourtant riche en propositions intéressantes, au premier rang desquels figure le déroutant et tonique Une Chinoise de Guo Xiao-lu, cinéaste et romancière talentueuse, très à l’écart de ce qu’on associe d’ordinaire au cinéma chinois. Mais aussi la reprise d’une passionnante rareté, Abattoir 5 de George Roy Hill (1972), ou encore le vivifiant Benda Bilili ! qui fit l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

Entretien avec Olivier Assayas: «Carlos», une épopée pour comprendre

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C’est une œuvre de cinéma à tous égards exceptionnelle qui sera présentée au Festival de Cannes le 19 mai. Fresque de 5h30, Carlos raconte l’itinéraire du terroriste le plus connu du XXe siècle, et à travers lui, l’extraordinaire enchainement d’événements qui ont marqué le monde au cours des années 70 et 80. Récit épique émaillé de scènes d’action, Carlos réussit à retracer l’enchevêtrement de multiples parties politiques jouées en Europe et au Moyen-Orient durant deux décennies, sans en gommer la complexité ni les innombrables contradictions.

Fruit d’un projet de télévision, porté par Canal Plus, et d’un désir de cinéma, dès lors que c’est Olivier Assayas qui se l’est approprié, ce film hors norme autour d’un personnage à la fois célèbre et obscur est aussi une réflexion sur les capacités de représenter l’histoire contemporaine, et, autant que possible, de la comprendre.

Dans l’entretien qu’il m’a accordé en exclusivité, il met également vigoureusement en question les critères qui, en France, séparent cinéma de télévision (et non cette distinction elle-même), et leurs effets sur la qualité générale de la production.

JM Frodon

A l’origine « A l’origine, il y a eu la proposition faite à Canal + par le producteur Daniel Leconte d’un projet de téléfilm autour de l’arrestation de Carlos, qui selon lui aurait été échangé contre un soutien stratégique de la France au Soudan dans sa guerre contre les populations du Sud. C’était un synopsis de quatre pages. Dès que j’ai été sollicité, j’ai dit que je ne voyais pas quoi faire de ça, d’autant qu’il s’est avéré que cette explication était sans doute fausse.

Mais le sujet Carlos intéressait Canal +. Et avec ce projet très succinct, il y avait une enquête au contraire très élaborée, faite par le journaliste Stephen Smith, et complant l’ensemble de ce qu’on savait de la vie et des activités de Carlos. Ce document est la base du projet pour moi, afin de raconter l’ensemble du parcours de Carlos, et à travers lui l’histoire du terrorisme de son temps. Mais d’emblée il est clair pour moi que ça ne tient pas en un film, qu’il faut en faire deux. Canal a été d’accord, grâce essentiellement au soutien de Fabrice de La Patellière, le directeur de la fiction de la chaine.

Ecriture. L’écrivain Dan Franck était associé au projet, nous avons discuté de possibilités de construction du récit. Je me suis lancé dans un immense travail de recherche et de documentation. En commençant à rédiger le scénario, je me rends compte que ça ne tiendra jamais en deux films non plus. J’ai donné à lire ce que j’avais écrit à mes producteurs, qui redoutent que Canal refusent : de nouveau Fabrice de La Patellière partage mon approche, comprend mes raisons, il convainc sa hiérarchie et revient en me disant : «d’accord pour trois films… mais pas quatre, hein!» (rires). Il avait raison, à ce moment je pensais quatre…

Déjà un film en trois parties pose énormément de problèmes, pour la diffusion autant que pour la production. Mais ce format inhabituel était à la mesure du projet, et de l’énergie qu’il pouvait susciter. Les premiers interlocuteurs étrangers, notamment américains, ont été très favorablement impressionnés justement par ce côté hors normes en même temps que par le sujet.

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Olivier Assayas (au centre) pendant le tournage d’une scène à Paris

Cinéma et télévision. J’ai compris que j’avais la possibilité de faire quelque chose d’invraisemblable, en tout cas en France : un film de 5 heures et demi, avec énormément de personnages, de situations et de décors, sans vedettes, avec des acteurs qui auraient vraiment la nationalité de leurs personnages, parlant dans leur véritable langue. Soit une liberté que seuls les réalisateurs les plus cotés d’Hollywood peuvent obtenir lorsqu’ils sont en position d’imposer leurs conditions aux studios.

En France, c’est impossible. Aujourd’hui, ça me fait ricaner que des gens, parmi les professionnels du cinéma français, essaient d’empêcher la projection du film au Festival de Cannes en disant que c’est de la télévision et pas du cinéma. J’ai envie de leur dire : en effet ce n’est pas le cinéma formaté et asservi que vous faites. C’est une forme de cinéma que vous m’interdiriez de faire, et qui est infiniment plus cinématographique que les trois quarts des merdes que vous produisez. Jamais ca ne m’a traversé l’esprit de faire de la télé.

Pour moi, les films sont faits pour être montrés sur grand écran. Le paradoxe est qu’alors que ce film-là n’aurait jamais été financé par le cinéma tel qu’il fonctionne en France, à la télévision, qui est pourtant le lieu de la non liberté dramaturgique et esthétique, il existe des espaces de véritable liberté.

Construction. Le film est construit sur deux principes complémentaires : une trame composée uniquement d’éléments factuels, avérés, et, à partir de ce squelette, de nombreux éléments de fiction, sur le plan de la psychologie, des rapports amoureux, de la sexualité. L’écriture a toujours circulé entre documentaire et romanesque. Ce qui permet de faire un film qui construit un rapport très particulier à la politique, à l’histoire contemporaine. C’est le personnage qui permet ça.

Bien sûr il y a des zones grises, et même des zones parfaitement obscures, dans l’histoire de Carlos. Mais il y a énormément de faits établis, et j’ai fait le pari qu’ils sont suffisants pour dessiner une trajectoire personnelle qui permet de comprendre une époque. Par exemple on sait énormément de choses sur ces faits marquants que sont les meurtres de la rue Toullier, la prise d’otage à l’ambassade à La Haye, la prise d’otage de la conférence l’Opep à Vienne… jusqu’à l’arrestation de Carlos au Soudan.

Il y a suffisamment de documents pour pouvoir, après, recourir à des techniques narratives lorsqu’il faut faire passer cinq ans en deux scènes, ou conter des faits qu’il serait impossible de décrire littéralement. Entre la libération des ministres de l’Opep à l’aéroport d’Alger (décembre 1975) jusqu’à la préparation de l’attentat contre Al Watan Al Arabi rue Marbœuf  (février-mars 1982) il s’écoule plus de 6 ans avec des dizaines d’évènements, loin d’être tous connus, mais la logique du comportement de Carlos permet d’en dessiner les principaux éléments, de comprendre son évolution. Il fallait qu’on comprenne qu’il devient successivement l’agent de plusieurs puissances, l’Irak, la Syrie, puis qu’il se transforme en chef d’une PME de mercenaires, sous la protection et le contrôle des services Est européens.

On a la transcription de ses échanges avec la Stasi, avec la police politique hongroise, les séquences correspondantes sont entièrement construites à partir de documents factuels, d’enregistrements, de rapports détaillés. A quoi s’ajoute la seule interview qu’il ait jamais donnée, au journaliste libanais Assem Al-Joundi. Carlos clame aujourd’hui que c’est un faux mais dont je suis persuadé qu’au contraire tout ce qu’il a dit est parfaitement exact.

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La prise d’otage des ministres du pétrole lors de la conférence de l’Opep à Vienne, le 21 décembre 1975

Le personnage. C’est une question essentielle. Mon point de départ est de considérer le public comme adulte, comme capable de se faire sa propre opinion sur quelqu’un qui tue des gens, qui pose des bombes, etc. Chacun a son propre compas moral, et moi ce n’est pas mon boulot de faire la morale aux gens. Carlos est le seul activiste de cette mouvance qui puisse devenir ainsi un personnage romanesque. S’il est aussi connu, s’il est présenté comme une sorte de Croquemitaine, notamment en France, c’est pour avoir souvent agi sur le territoire français, et surtout pour avoir tué deux flics français désarmés rue Toullier.

Je pense que chacun peut prendre en considération le fait qu’il a été, à l’origine, un combattant pour la cause du tiers monde ayant recouru aux méthodes terroristes, et qui ensuite va suivre un itinéraire particulier. Carlos a une culture occidentale, à la différence de la plupart des autres protagonistes notamment moyen-orientaux de cette histoire, et c’est en cela qu’il est plus directement intéressant. Moi, j’essaie d’aborder cette situation avec suffisamment de recul pour essayer de comprendre ce qui s’est produit, sans diaboliser personne. Après chacun portera le jugement qu’il veut, y compris sur le mode de la diabolisation. Moi j’ai voulu comprendre ce qui s’est passé dans sa vie. Pas dans sa tête : dans sa vie.

Quel est l’enchainement qui produit un tel résultat, qui conduit de l’engagement tiers-mondiste au terrorisme puis au mercenariat ? Et est-ce qu’il y a eu une porte de sortie à un moment ? S’il n’avait pas tué les deux policiers rue Toullier, il serait un autre personnage, auréolé de l’extraordinaire opération de la réunion de l’Opep à Vienne. Il y a eu des terroristes pires que lui, qui ont commis davantage de crimes, à commencer par Anis Naccache, qui vit tranquillement entre Beyrouth et Téhéran : au cours de mon enquête, je l’ai rencontré, on a pris un verre chez Lina’s Sandwiches à Beyrouth, il est consultant en géopolitique pour les chaînes de télés islamistes. Alors qu’il a assurément plus de sang sur les mains que Carlos…

Je n’excuse en rien Carlos ni ne partage son approche, mais, en tant que cinéaste, en tant que narrateur mon travail est de donner de l’intelligibilité. Et si on fait ça on comprend qu’il ne s’agit pas d’un monstre, mais de quelqu’un qui a des convictions, à partir desquelles se produisent des dérives. Et on sort des stéréotypes médiatiques dans lesquels il baigne… et dont il joue lui-même. Dont il continue de jouer, écrivant chaque jour des horreurs sur Internet.

Combattre les simplifications. J’ai voulu tourner sur les lieux mêmes où les faits avaient eu lieu, tout comme j’ai voulu que les Libanais soient joués par des Libanais, les Irakiens par des Irakiens, les Syriens par des Syriens, etc. Les ministres du pétrole de l’Opep sont joués par des acteurs chacun du pays correspondant : il ne s’agit pas d’une masse de figurants, chacun a été choisi par rapport à son personnage. Je tenais à restituer la vérité d’une histoire dont la scène est le monde. Mais pas un monde mondialisé, un monde composé de singularités locales.

Pour moi, en politique, la catastrophe contemporaine c’est l’approximation. Nous vivons sous l’empire de l’injonction permanente de simplifier. Mais simplifier, c’est perdre l’intelligibilité, au profit des quelques généralisations morales. Sous prétexte de ne pas ennuyer le spectateur, c’est à dire d’abord le spectateur du Journal télévisé, on lui raconte des approximations infantiles. Aujourd’hui l’immense majorité des gens considère qu’en trois lignes on sait ce qu’il y a à savoir – surtout si on est bien confirmé dans ses préjugés politiques, moraux, etc. Ce rapport à la réalité terriblement appauvri, et qui fait qu’on  vit dans un monde qu’on ne comprend plus, est lié à l’effacement de la lecture, de la concentration, etc.

La grande majorité des citoyens vit dans un rapport fictionnel à la réalité, à partir des simplifications médiatiques. A l’opposé de ça, Carlos n’est pas un film politique, au sens de la défense d’une opinion, mais un film sur la politique. Sur la complexité de la politique, qui comporte du visible et de l’invisible. C’est ce que j’ai cherché à montrer dans le film, notamment par sa construction dramatique. Je pourrais résumer l’organisation du récit par la volonté de montrer tout ce par quoi Carlos est maître de son destin, et tout ce qui fait qu’il ne l’est pas, et comment ces deux forces s’équilibrent.

Du scénario au film. Le film ressemble ni plus ni moins à son scénario que mes autres films. J’écris toujours des squelettes. La structure n’a pratiquement pas variée. L’écriture a été simple dans son principe même si les composants sont inhabituellement nombreux, et s’il faut accepter de découvrir sans cesse de nouvelles situations. Dans ce cas, on ne peut pas établir dans un prologue la définition des principaux personnages et le cadre dans lequel ils vont agir. L’écriture reste très sèche, très factuelle, il n’y a aucun dialogue explicatif ou psychologique, les personnages sont uniquement dans l’action. C’est la présence des acteurs qui donnent une épaisseur charnelle à ces figures dramatiques.Avec parfois de véritables surprises. Par exemple, ce n’est qu’au montage que je comprends qui est Weinrich (Johannes Weinrich, membre d’un groupuscule terroriste ouest allemand, proche de la Stasi, compagnon de Magdalena Kopp qui deviendra la femme de Carlos, relais de Carlos avec les services est-européens).

Un tournage, c’est une sorte de chaudière qu’il faut alimenter avec tout ce qu’on trouve, qui dévore tout ce qui se présente, dans laquelle, comme on balancerait ses meubles, on ne cesse d’enfourner tout ce qui se trouve, y compris plein de choses qui n’étaient pas dans le scénario mais qui sont là au moment de tourner : des corps, des paysages, des lumières, des réminiscences visuelles et sonores, etc.

Souvenirs personnels. Je me souviens de cette histoire pour l’avoir suivi dans les journaux, surtout. Ce qui frappe avec le recul c’est combien il s’agissait alors d’un âge artisanal du terrorisme, c’est la préhistoire de l’époque que nous vivons aujourd’hui, en terme de pratiques de combat.

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Edgar Ramirez et Olivier Assayas

Acteur. Je voulais un acteur latino-américain, je ne tenais pas à une vedette. Des grands acteurs comme Benicio Del Toro ou Javier Bardem sont trop âgés pour le rôle, c’est important que Carlos soit très jeune. Il fête son 30e anniversaire au milieu de la troisième partie. Avec Edgar Ramirez, j’ai rencontré un acteur qui a l’âge, l’apparence physique et la présence du personnage. J’ai senti l’adéquation entre le personnage historique et l’acteur. Il est Vénézuélien comme Carlos, il a fait des études pour être diplomate, il parle plusieurs langues comme Carlos. Il a d’abord été connu dans son pays, puis il a commencé une carrière internationale, avec notamment La Vengeance dans la peau de Paul Greengrass et Che de Steven Soderbergh. Il est aujourd’hui un acteur latino connu à Hollywood, mais qui n’avait pas encore trouvé le rôle qui le définisse. Ce sera Carlos. Dès que je l’ai rencontré j’ai été enthousiasmé par la finesse de sa compréhension de l’histoire politique de cette époque. J’ai su qu’on serait en phase, et c’est ce qui est arrivé.

Le tournage. Il s’est passé un phénomène très inhabituel : le sujet a passionné l’équipe. Il y a eu en permanence des discussions sur les enjeux du récit et la manière de la raconter, pas seulement sur des problèmes techniques comme c’est généralement le cas. J’ai eu le sentiment de vivre quelque chose que je n’avais jamais connu et comme cela ne m’arriverait peut-être plus, mais je n’étais pas le seul : cette impression était partagée par les techniciens, jamais je ne les avais vu se bagarrer comme ça, pas pour leur propre secteur mais pour trouver ensemble les meilleures réponses pour le film.

Problèmes juridiques. Il m’est arrivé d’aller trop loin dans la fiction pour le goût des avocats, j’ai du supprimer certains apports romanesques qui auraient pu faire l’objet d’attaques de la part de Carlos ou d’autres. Cela m’a handicapé parce que j’ai besoin de faire comprendre ce que je considère comme certains traits du personnage, en particulier son rapport à la violence et à la sexualité, mais qui relèvent de la vie privée, que je ne peux pas prouver. Les problèmes sont dans la fiction, il n’y a aucune retenue quant à ce qui relève des faits. Carlos avait demandé à voir le film, il souhaitait intervenir dessus, très logiquement la justice le lui a refusé.

Cannes, ça commence doucement, mais bien

L’annonce d’un programme incomplet mais prometteur par les dirigeants du Festival de Cannes dessine une carte inédite du cinéma mondial, où la Corée occupe plus de place que les Etats-Unis.

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La conférence de presse du 15 avril

Chaque année un peu plus, les responsables du Festival de Cannes sont obligés de se livrer à un exercice acrobatique lors de la présentation de la sélection de l’année : procéder au lancement d’une manifestation dont

ils ne connaissent pas tout le programme. Gilles Jacob et Thierry Fremaux en ont donné une des principales raisons, l’accélération dans la fabrication des films, jusqu’aux finitions, du fait des technologies numériques. Bien sûr il serait possible de fixer une date limite d’airain au matin de la conférence de presse : ce serait privilégier les impératifs de la communication sur la recherche du meilleur programme possible, même avec des retardataires, ce qui est tout de même l’essentiel. Cette fois-ci, en avançant d’une semaine la date d’annonce de la sélection et en revendiquant bien haut que celle-ci n’est pas complète, le choix est fait d’afficher clairement cette ouverture, cette malléabilité qui relativise donc le commentaire d’ores et déjà possible. Puisque, outre les  futurs ajouts de la sélection officielle, il manque bien sûr la liste des autres sélections – la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique, l’Acid. Le Festival de Cannes est en effet la résultante de la présence durant 12 jours de l’ensemble de ces films sur la Croisette. Auxquels il faut ajouter les courts métrages, même pas mentionnés par le dossier de presse, la sélection « Cannes classique », et sans doute un ou deux hommages traditionnellement organisés durant le festival. Motus, aussi, sur le film de clôture.

imagesEn revanche, le Festival a annoncé avoir invité comme membre d’un jury Jafar Panahi, aujourd’hui emprisonné à Téhéran. Gilles Jacob a déclaré avoir bon espoir que cette invitation ne soit pas « purement formelle », ce qui supposerait que l’auteur du Cercle et de Sang et or soit non seulement élargi de la geôle d’Evin où il croupit depuis bientôt deux mois, mais autorisé à quitter le pays. Acceptons-en l’augure.

Au vu de ce dont on dispose pour l’instant (listes ci-dessous), au moins deux constats s’imposent. D’une part l’absence, ou la faible présence, des « grosses pointures ». Il en est de diverses natures. Aucun produit phare des studios américains  (hormis le film d’ouverture), et très peu des membres de cette short list des ténors du cinéma d’auteur international qu’on reproche d’ordinaire à Cannes d’inviter trop systématiquement. En compétition, seuls Abbas Kiarostami et Nikita Mikhalkov relèvent de cette catégorie, encore Kiarostami revient-il avec un projet très singulier, puisque tourné en Italie, avec une star féminine française, Juliette Binoche. Et même en élargissant à l’ensemble des noms annoncés, la liste demeure brève – elle n’en est que plus prestigieuse, avec Jean-Luc Godard, Manoel de Oliveira et Woody Allen. Comme disait un célèbre cinéphile, mieux vaut moins mais mieux. Le seul « grand nom » américain attendu pour l’instant est celui de Terrence Malick, dont le Tree of Life pourrait faire partie des futures annonces.

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Juliette Binoche sur le tournage de Copie conforme d’Abbas Kiarostami

Très logiquement, cette relative discrétion des ténors ouvre de l’espace à des auteurs pour la plupart déjà bien connus, mais encore en phase ascendante. De ce point de vue, il faut saluer la diversité d’origine et de style des artistes invités : parmi les plus attrayant, le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, le Tchadien Mahmat Saleh Haroun, le Coréen Im Sang-soo (et, à Un certain regard, son compatriote Hong Sang-soo). Une curiosité, Fair Game, qui réunit Sean Penn et Naomi Watts pour évoquer l’histoire de l’agent de la CIA Valérie Plame Wilson grillée par l’administration Bush pour avoir mis à jour les trucages sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein, réalisé par Doug Liman connu jusque là pour La Mémoire dans la peau (le moins bon des trois « Bourne ») ou Mr & Mrs Smith. Très différent, un nom sur lequel je me permets d’attirer l’attention, celui de l’Ukrainien Serguei Losnitza, auteur de magnifiques films de montage.

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Naomi Watts et Sean Penn sur le tournage de Fair Games de Doug Liman

Il reste, bien sûr et comme toujours, l’épineuse question des films français, pomme de discorde éternelle à Cannes (et ailleurs). En compétition, deux noms très prometteurs. D’abord celui de Mathieu Amalric, qui n’est pas seulement un acteur génial mais un des meilleurs cinéastes de sa génération, avec un film loin de tous les repères connus, errance nocturne dans le sports français en compagnies de dames qu’on brûle de mieux connaître. Ensuite Xavier Beauvois, autre figure majeure du cinma français contemporain, dont Le Petit Lieutenant a montré combien il pouvait diversifier la palette intense découverte avec Nord, et qui s’intéresse cette fois à un drame particulièrement suggestif, celui de l’assassinat des moines de Tibhirine. Avec sa Princesse de Montpensier, Bertrand tavernier laisse augurer un cinéma plus convenu, mais il aura été si étonnamment créatif lors de son précédent film qu’il y a lieu d’espérer quand même une bonne surprise.

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Mathieu Amalric tourne Tournée, dont il est aussi l’interprète principal

Il reste de curieuses absences, dont il faudra voir si l’avenir proche des annonces de complément ou de celles des autres sélection vient les combler. C’est notamment le cas du très attendu Carlos d’Olivier Assayas, la fresque consacrée au terroriste le plus célèbre des années 70 et 80, Les Mains en l’air de Romain Goupil à propos des enfants de sans-papiers, ou encore le nouveau film de Benoît Jacquot.

En l’état, ce qui se dessine de Cannes – encore une esquisse – est plus que prometteur. Thierry Fremaux a clairement choisi la cohérence en termes de partis pris artistiques, et c’est une heureuse promesse.

Jury de La COMPETITION longs métrages

Tim BURTON, Réalisateur, USA, Président, Kate BECKINSALE –  Actrice / Grande-Bretagne, Giovanna MEZZOGIORNO – Actrice / Italie, Alberto BARBERA – Directeur du Musée National du Cinéma  / Italie, Emmanuel CARRERE – Ecrivain – Scénariste – Réalisateur / France, Benicio DEL TORO – Acteur / Porto Rico, Victor ERICE – Réalisateur  / Espagne, Shekhar KAPUR – Réalisateur – Acteur – Producteur / Inde.

COMPETITION :

Film d’Ouverture : Ridley SCOTT ROBIN HOOD Hors compétition

Mathieu AMALRIC TOURNÉE

Xavier BEAUVOIS DES HOMMES ET DES DIEUX

Rachid BOUCHAREB HORS LA LOI

Alejandro GONZÁLEZ IÑÁRRITU BIUTIFUL

Mahamat-Saleh HAROUN UN HOMME QUI CRIE

IM Sangsoo HOUSEMAID

Abbas KIAROSTAMI COPIE CONFORME

Takeshi KITANO OUTRAGE

LEE Chang-dong POETRY

Mike LEIGH ANOTHER YEAR

Doug LIMAN FAIR GAME

Sergei LOZNITSA YOU. MY JOY

Daniele LUCHETTI LA NOSTRA VITA

Nikita MIKHALKOV UTOMLYONNYE SOLNTSEM 2

Bertrand TAVERNIER LA PRINCESSE DE MONTPENSIER

Apichatpong WEERASETHAKUL LOONG BOONMEE RALEUK CHAAT

UN CERTAIN REGARD

Derek CIANFRANCE BLUE VALENTINE

Manoel DE OLIVEIRA O ESTRANHO CASO DE ANGÉLICA (Angelica)

Xavier DOLAN LES AMOURS IMAGINAIRES

Ivan FUND, Santiago LOZA LOS LABIOS

Fabrice GOBERT SIMON WERNER A DISPARU…

Jean-Luc GODARD FILM SOCIALISME

Christoph HOCHHÄUSLER UNTER DIR DIE STADT (The City Below)

Lodge KERRIGAN REBECCA H. (RETURN TO THE DOGS)

Ágnes KOCSIS PÁL ADRIENN (Adrienn Pál)

Vikramaditya MOTWANE UDAAN

Radu MUNTEAN MARTI, DUPA CRACIUN (Mardi, après Noël)

Hideo NAKATA CHATROOM

Photo de une: l’affiche du 63e festival, réalisée par Annick Durban d’après une photographie de Juliette Binoche par Brigitte Lacombe.

Cristi PUIU AURORA (Aurore)

HONG Sangsoo HA HA HA

Oliver SCHMITZ LIFE ABOVE ALL (La Vie avant tout)

Daniel VEGA OCTUBRE (Octobre)

David VERBEEK R U THERE

Xiaoshuai WANG RIZHAO CHONGQING (Chongqing Blues)

SEANCES SPECIALES

Woody ALLEN YOU WILL MEET A TALL DARK STRANGER

Stephen  FREARS  TAMARA DREWE

Oliver STONE WALL STREET – MONEY NEVER SLEEPS (Wall Street – l’argent ne dort jamais)

Gregg ARAKI KABOOM

Gilles MARCHAND L’AUTRE MONDE

Carlos DIEGUES 5 X FAVELA POR NOS MESMOS

Charles FERGUSON INSIDE JOB

Sophie FIENNES OVER YOUR CITIES GRASS WILL GROW

Patricio GUZMAN NOSTALGIA DE LA LUZ (Nostalgie de la lumière)

Sabina GUZZANTI DRAQUILA – L’ITALIA CHE TREMA

Otar IOSSELIANI CHANTRAPAS

Diego LUNA ABEL