«Retour à Forbach», voyage au-delà des clichés

Longtemps après l’avoir fuie, le réalisateur revient dans la ville de son enfance, à la découverte d’un territoire humain sinistré, mais pas sinistre.

Il est né là. Dans cette ville de Moselle autrefois vouée à la mine. Il l’a quittée dès qu’il a pu. Il a fait des films (dont le mémorable Nous, princesses de Clèves). Une situation privée –la vente de la maison de ses parents– le ramène à Forbach. Ce n’est plus la même ville.

Voix off du réalisateur, entretiens avec des habitants, traces du passé, panoramiques au long des rues: les moyens mobilisés par le film sont conventionnels. Et le constat de la situation n’est que trop prévisible: chômage, quartiers abandonnés, commerces fermés, détresse affective et sociale, racisme et communautarisme, montée en flèche du Front national.

 
 

Ce Retour à Forbach, comme ce serait le cas dans tant d’autres cités ouvrières en France, s’annonce sinistre. Il ne l’est pas.

C’est le grand mérite de Régis Sauder et de sa manière de filmer. Il prend acte des pesanteurs immenses, des déterminismes. Il ne détourne pas la caméra devant les prévisibles et déprimants états des lieux, et des consciences. Mais il ne s’arrête pas là.

S’appuyant aussi sur sa propre expérience, sa mémoire, y compris celle d’avoir, adolescent, si violemment rejeté ce milieu auquel il a à toutes forces voulu échapper, le cinéaste écoute, revient, attend, s’approche. Change d’angle et de distance.

Son Retour s’astreint à des détours, des arrêts, des redoublements. Et peu à peu, autre chose se laisse à voir et à entendre, en parlant avec celles et ceux qui, pour la plupart, furent ses copains d’école, il y a 20 ou 30 ans –mais aussi des plus jeunes, ou des plus âgés.

Des paroles et des gestes

De leurs paroles, de leurs gestes, émanent peu à peu une intelligence de l’existence, une exigence vis-à-vis de soi et des autres, une opiniâtreté, des ressources d’invention, une finesse dans la compréhension des situations, au-delà des jugements à l’emporte-pièce.

Ce n’est pas opposer une face cachée heureuse, ou moins malheureuse, à la face sinistre et trop apparente. C’est laisser affleurer la complexité des gestes et des pensées d’individus différents, et multiples. S’exfiltrer du journalisme de surface et de la sociologie de statistiques, pour entendre mieux celle-ci, celle-ci, celle-ci, celui-là.

Et avec eux rendre au «social», comme on dit, une épaisseur et une complexité, à rebours des simplismes englobant qui arrangent tant les pouvoirs, nourrit à la fois le mépris et la démagogie. (…)

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«Les Derniers Parisiens», «Chez nous», «Madame B»: les mouvements du monde

Le film de gangster de Hamé et Ekoué, le pamphlet politique de Lucas Belvaux et le documentaire de Jero Yun sont trois manières de prendre en compte avec des moyens propres au cinéma la mondialisation, les mutations, les angoisses et les drames qu’elle suscite.

Ce devrait être une bonne nouvelle, preuve de santé et de diversité du cinéma. C’est un crève-cœur. Au moins six nouveaux films sortant sur les écrans français ce mercredi 22 février mériteraient chacun une critique en bonne et due forme. Faute de pouvoir leur consacrer à chacun un texte, on se résout à les réunir en deux articles publiés ce mardi et ce mercredi, selon un assemblage au nom d’échos qu’il est possible d’identifier pour les rapprocher, tout en étant conscient de ce que cette «mise dans le même sac» a d’abusif.

Encore est-ce faire l’impasse sur d’autres qui ne sont pas sans intérêt (Fences, Les Fleurs bleues), et sur deux œuvres majeures de l’histoire du cinéma, l’admirable documentaire politique de Chris Marker sur Israël Description d’un combat et le chef-d’œuvre de Mizoguchi Une femme dont on parle.

1.Les Derniers Parisiens,

Jouer des codes dans la ville

Il faut un peu de temps pour accepter le métissage filmique que met en œuvre Les Derniers Parisiens. Alors qu’on accompagne Nas (Reda Kateb), qui sort de prison, ambitieux et rageur, et Areski (Slimane Dazi) qui tient un café à Pigalle, méticuleux et solide, le film ne cesse de proposer deux séries de repères qui ont d’abord du mal à s’ajuster.

 

La langue, les corps, la gestuelle, et aussi la personnalité des réalisateurs, qui composent le groupe de rap La Rumeur, pointent vers la chronique des marges, dont beaucoup de jeunes gens «issus de l’immigration» comme dit le sabir politiquement correct. Les lieux et les pratiques sont imprégnés des codes du film de gangster, et en particulier de sa version parisienne, à l’ancienne, celle de Touchez pas au grisbi et de Bob le flambeur.

Nas et Areski sont frères. On ne le saura pas tout de suite, comme le film ne livrera que peu à peu les éléments de l’histoire plus large –histoire de famille, histoire d’amitiés, histoire d’amour, histoire de France– dans laquelle s’inscrivent les rebondissements de ces Derniers Parisiens.

Mi-ironique, mi-judicieux, le titre compte lui aussi, décrivant ce monde qui a changé sans que les anciens cadres disparaissent, et qui est encore en train de changer: Areski, Nas, leurs copains ou rivaux arabes, noirs, roms sont ces «derniers Parisiens», petits caïds ou arpètes, artisans durs au labeur et glandeurs impénitents. Et en même temps ils sont en danger d’être marginalisés à leur tour, par d’autres Parisiens, par la gentrification du quartier.

De scène en scène, jouant des codes du film d’action mais prenant le temps de regarder et d’écouter, bénéficiant au mieux de ces deux acteurs remarquables et qui semblent ne cesser de s’améliorer que sont Reda Kateb et Slimane Dazi, Hamé et Eboué gagnent sur tous les tableaux.

Leur histoire, débutée dans les poncifs, gagne en intensité et en originalité, tandis que c’est à la fois un microcosme (le Pigalle d’aujourd’hui), un imaginaire (le cinéma de gangsters) et un monde (la ville globale) qui se dessine.

Ce monde métissé, violent, imprévisible, où les anciens repères sont reconfigurés, est bien celui qui fait peur à toute une partie de la population française (européenne, occidentale). Et c’est sur cette peur que prospèrent les formes contemporaines de fascisme, qui s’incarnent en France dans le Front national et sa dirigeante Marine Le Pen.

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