Ensemble et différents, au travail de réflexion pour inventer une action commune, Juliette Binoche et Akram Khan durant les répétitions.
À des échelles très différentes, les documentaires de Juliette Binoche, de Massoud Bakhshi et de Joël Akafou témoignent au plus près de pratiques et de vécus, alors que la fiction d’Antonin Baudry amplifie la dimension légendaire de la geste gaullienne à Londres.
«En nous», de Juliette Binoche
Dès les premiers mots du générique apparaît une affirmation et se présente une question, qui feront la richesse de cette singulière proposition. L’affirmation: sur l’écran, il est écrit «Akram Khan, danseur, et Juliette Binoche, actrice». La question: quel est le sens, dans ce cas précis, d’affirmer que En nous est un film de Juliette Binoche?
En 2007, Akram Khan et Juliette Binoche créent un spectacle sur scène, In-I. L’un et l’autre sont célèbres, dans leurs disciplines respectives. Mais à l’époque, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une proposition chorégraphique, même si la danse est la pratique de l’un et pas de l’autre.
Ce spectacle, qui a connu 120 représentations dans le monde, a été présenté pour la première fois au Royal National Theatre de Londres, en octobre 2008, puis un mois plus tard au Théâtre de la Ville à Paris. L’émotion qui en émane tient pour partie à l’inégalité technique des deux danseurs et à ce qui se joue, loin d’être systématiquement à son avantage à lui, dans cette asymétrie.
Dans le décor mémorable conçu par l’artiste plasticien britannique Anish Kapoor, elle dynamise le spectacle, au moins autant que le partage plus évident qui structure le récit d’une relation amoureuse, entre une femme et un homme, une femme blanche et un homme non blanc. Alors qu’on se trouve ailleurs lorsque débute En nous: avec deux personnes assez démunies face au projet dont ils ont décidé l’idée, sans savoir en quoi il consisterait, et doivent y faire face concrètement.
Elle et il ont beau être Binoche et Khan, Juliette et Akram doivent se coltiner l’invention pratique, physique, technique, plastique de ce qu’elle et il vont faire ensemble. Et c’est aussi une invention politique, au double sens des échos (genrés et postcoloniaux) que convoquent ces deux présences et de rapports de force, dominateurs ou pas, que leur coprésence dans l’espace de la salle de répétition implique de facto.

Akram Khan et Juliette Binoche dansant leur spectacle In-I, entre fusion et divergence. | Ad Vitam
Avec à leurs côtés deux femmes impressionnantes de compétence attentive, la masseuse Su-Man Hsu et la coach Susan Batson, elle et il relèvent ce défi à partir de leur savoir-faire, lui de danseur, elle d’actrice. En tâtonnant pour que cela ne soit pas une addition, mais une fusion porteuse de sens et d’émotion.
On le sait depuis longtemps, il est peu de chose que le cinéma sache faire aussi bien que de montrer du travail en train de se faire. Et c’est ce qu’accomplit la première moitié du film, en rendant perceptible le grand arc des tensions, des troubles qui peuvent être névrotiques, ou sensuels, ou incompréhensibles, des épuisements qui peuvent être écrasants ou féconds. Un grand arc que l’une et l’autre parcourent, parfois ensemble, parfois l’un ou l’une vers l’autre, parfois seul.
Le spectacle pour la scène date d’il y a près de vingt ans, mais le film est au présent. Un présent d’une quête qui a été celle de l’actrice d’alors et qui est celle de la cinéaste d’aujourd’hui.
La deuxième partie montre le spectacle dans son déroulement, filmé lors des dernières représentations. Elle est le contrepoint nécessaire de ces questionnements multiples qui traversent en tous sens la première moitié: pas du tout une résolution, mais quand même une réponse, celle qui a été trouvée.
Grâce à ce qui a précédé, on perçoit bien mieux que lors du live combien la question du jeu d’acteur, de la fiction, de l’écart entre personne et personnage y est aussi active que les bien réelles performances chorégraphiques. Bref, on voit un autre spectacle, bien plus riche de sens que ce dont l’enregistrement semblait devoir n’être que la trace.
Mais en quoi En nous est-il «un film de Juliette Binoche»? Elle ne l’a pas filmé, c’est sa sœur, la réalisatrice Marion Stalens, qui a tourné ces images. Elle n’a pas fait l’assemblage de ces mêmes images, opération accomplie par deux monteuses, Sophie Brunet et Sophie Mandonnet. Étrangement, ce film dont on voit bien le caractère «second», n’existant qu’à la suite de l’entreprise de création à deux que fut In-I, est un très puissant témoignage de ce qu’est un auteur de cinéma –une autrice en l’occurrence.
Personne d’autre que Juliette Binoche, depuis sa place telle que définie par son long parcours d’actrice et par son expérience dans le contexte d’In-I, peut construire cette proposition-là. Il suffit de se demander ce que serait, avec les mêmes images et les mêmes monteuses, le film qu’en aurait fait Akram Khan, ou le film encore tout différent qu’en aurait fait une autre personne, aussi en affinité avec le projet soit-elle, pour qu’il soit évident que se manifeste un regard, des émotions, des engagements qui n’appartiennent à nul·le autre.
Et c’est bien depuis ce regard-là, cet ensemble de perceptions-là que En nous produit les effets qui sont les siens. Le spectacle pour la scène date d’il y a près de vingt ans, mais le film est au présent. Un présent d’une quête qui a été celle de l’actrice d’alors et qui est celle de la cinéaste d’aujourd’hui.

En nous
De Juliette Binoche
Avec Juliette Binoche, Akram Khan, Su-Man Hsu, Susan Batson
Durée: 2h05
Sortie le 3 juin 2026
«Toutes mes sœurs», de Massoud Bakhshi
Zahra et Mahya avaient 2 ans et 1 an quand leur oncle a commencé à les filmer. Ensuite, il a continué, durant dix-huit ans. Quand le film commence, il montre à ces deux jeunes femmes ce qu’il a fabriqué avec cette accumulation de ce qui était à l’origine des images familiales, comme il s’en fabrique à l’aide d’une caméra vidéo ou d’un téléphone portable dans d’innombrables maisons à travers le monde.
Mais cette archive est passée par le regard d’un cinéaste, Massoud Bakhshi, qui a en plus le tact et l’intelligence d’y adjoindre les regards des deux personnes que l’on verra grandir à l’écran, devenir écolières, jouer, accueillir l’arrivée d’un autre enfant, se disputer, connaître des émotions de leurs âges successifs, puis plus tard rejoindre le mouvement «Femme, vie, liberté» dans les rues de leur ville, Téhéran, faire des études et des choix, pas les mêmes.
Et ce sera, aussi, un peu de l’histoire d’une époque, le début du XXIe siècle, et d’un pays, l’Iran. D’où le titre (Toutes mes sœurs), qui élargit de manière illimitée ce qu’évoque ce portrait ô combien intimiste.

Les deux petites filles et la caméra, qui les observe mais avec laquelle elles savent aussi jouer. | Pyramide Distribution
Les moyens de la vidéo légère mis en œuvre par un projet de cinéma, essentiellement au montage, donnent ainsi accès à de multiples et singuliers fragments d’une réalité bien plus vaste que ce que le réalisateur iranien Massoud Bakhshi paraissait avoir filmé. Et à une époque où l’Iran est constamment décrit de manière caricaturale dans les représentations en Occident, préalable nécessaire pour y déverser des bombes, le film a la vertu de montrer, sans complaisance mais sans simplisme, la complexité de ce qui y existe.
Au détour de micro-événements quotidiens apparaissent les rapports à la religion, à l’éducation, se dessine la coprésence des références culturelles perses et de la pop culture américanisée dans l’intimité de cette famille de la classe moyenne. Le film capte avec humour et précision des manières des petites filles, puis des adolescentes de se construire avec et contre leur mère, leur grand-mère très croyante et respectueuse des institutions.
Avec leurs t-shirts Barbie et leurs voiles islamiques, dans les jeux et à l’école, vis-à-vis de la menace répressive dans la rue, ou même dans les relations à celui qui les filme, Zahra et Mahya existent et se transforment dans toute leur singularité de personnes, tout en devenant aussi des personnages de film, d’une impressionnante richesse, porteuses d’imaginaire et de possibilités.
Le cinéaste révélé en 2012 avec la fiction Une famille respectable reprend avec ce documentaire le fil de certaines des plus riches heures du cinéma iranien, notamment avec le dispositif réflexif mobilisé quand les deux jeunes femmes se regardent à l’écran, mais aussi avec l’écho du film Devoirs du soir, d’Abbas Kiarostami (1989), pour les scènes à l’école. Massoud Bakhshi en fait une proposition très originale, où c’est la proximité intime de la relation avec celles qu’il filme qui ouvre sur les perspectives les plus vastes.

Toutes mes sœurs
De Massoud Bakhshi
Durée: 1h18
Sortie le 3 juin 2026
«Loin de moi la colère», de Joël Akafou
Elle s’appelle Josiane, tout le monde l’appelle «Maman Jo». Mais son véritable nom, celui que ses parents lui ont donné, c’est «Tchin-Mouen-Gnan». Ce qui signifie «loin de moi la colère» en guéré, la langue de l’ethnie du même nom, dont elle est issue. Dans un pays, la Côte d’Ivoire, déstabilisé depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993 (après trente-trois ans à la présidence), les affrontements ont tourné à une guerre civile meurtrière en 2010-2011, guerre à laquelle les Guéré ont pris part dans le camp du leader alors vaincu, Laurent Gbagbo (président entre 2000 et 2011).
Dans son village, Maman Jo a été témoin et victime d’atrocités, commises ou subies, ou les deux, par les très nombreuses communautés qui cohabitaient dans cette région de l’ouest de la Côte d’Ivoire. Bien des années après, et alors que les séquelles, les rancœurs, les souffrances issues des meurtres, des viols, des mutilations, des pillages sont toujours à vif, Maman Jo a entrepris de faire se parler et s’écouter celles et ceux –surtout celles– qui ont souffert, qui souffrent toujours, quelle qu’ait été leur place dans les conflits à l’époque.

Josiane, dite «Maman Jo», lancée dans une épopée solitaire de construction d’espaces de paroles où pourra peut-être apparaître le pardon. | Les Films des deux rives
C’est cette invention patiente de possibilités de dépasser sa colère et sa tristesse, ou du moins d’en faire quelque chose d’autre qu’un enfermement, qu’accompagne le cinéaste ivoirien Joël Akafou, avec une attention émue et un peu sidérée du travail inlassable de celle qui parle et qui écoute, qui pleure avec celles qui pleurent. (…)