«Le Rire et le Couteau» et «Jeunesse 3», deux grands films comme deux grands fleuves

À Bissau avec Gui (Jonathan Guilherme), Brésilien(ne) queer, et Sergio (Sergio Coragem), Européen de bonne volonté confronté à la douceur et la violence d’expériences sensuelles et politiques.

Bonheurs de cinéma avec le film de Pedro Pinho, ovni fulgurant ayant illuminé la Croisette, et le dernier volet de la trilogie de Wang Bing, «Jeunesse, Retour au pays».

«Le Rire et le Couteau», de Pedro Pinho

Montré dans la section Un certain regard, qui aura rarement aussi bien rempli sa fonction de découverte de nouvelles manières de filmer, le troisième long-métrage de fiction du Portugais Pedro Pinho a été l’un des événements du dernier Festival de Cannes.

Encore à découvrir, ce réalisateur n’est en fait pas tout à fait inconnu. À défaut d’avoir pu voir sur les écrans français Amanhã Sera Outro Dia (mais tout espoir n’est pas perdu), on se souvient du moins que le mémorable L’Usine de rien avait été montré en 2017 à la Quinzaine des cinéastes, puis distribué.

Mais on continue de n’en savoir guère plus sur ce réalisateur, autant que sur cet olibrius désinvolte qui part en chaussettes et les mains dans les poches en plein désert, après avoir croisé un douanier ayant exigé pour toute prébende un livre à lire. Le ton est donné, tout reste à découvrir.

L’olibrius s’appelle Sergio. Il débarque dans une capitale africaine. On ignore d’abord où, mais les gens parlent, entre autres, portugais. Il est envoyé par une ONG pour faire un rapport qui semble de nature à déranger pas mal de monde. Une vague menace plane.

Sergio va rencontrer des hommes, des femmes, des humains moins précisément définis. Des Africain·es, des Brésilien·nes, des Européen·nes, en ville et à la campagne, dans des bureaux et dans des bistrots, dans la brousse et dans le désert.

À ses côtés, on va bouger, rire, danser, s’embrasser furieusement, risquer sa peau, se battre, fuir, mentir. Comprendre et ne pas comprendre. Le pays, c’est la Guinée-Bissau, son passé colonial violent, sa lutte pour l’indépendance héroïque et tragique, sa misère et sa vitalité, la fusion incandescente et opaque d’une multitude d’héritages.

Aussi peu assignable à un sens immédiat que son titre tiré d’une chanson qui joue son rôle aussi, le film suit Sergio, mais également une bande de trans et de queers de toutes les couleurs. Et parmi iels, Gui, habité du savoir lucide et inquiet, érotique et combatif, être de plusieurs vies et de plusieurs genres.

Mais il y a aussi, surgie en diablesse, réapparue en séductrice, en fille loyale, en résistante, Diara, l’aventurière au visage orné de bijoux et au culot foudroyant, petite femme d’affaires fragiles et grande guerrière de sa survie.

Sergio face aux difficultés et nécessités d'un aménagement d'une rizière, mais aussi à la multiplicité des regards et la présence différenciée des corps et des manières d'être. | Météore Films

Sergio face aux difficultés et nécessités d’un aménagement d’une rizière, mais aussi à la multiplicité des regards et la présence différenciée des corps et des manières d’être. | Météore Films

Avec Sergio, humanitaire et poète, Tintin postmoderne, il faut aller voir les plantations de riz –en danger de sècheresse ou de submersion– et un chantier du bout du monde dirigés par des ex-colons, ou leurs descendants, et où triment des proto-esclaves pas forcément du cru, même si tout à fait africains.

Africains, c’est quoi? Le film ne sait pas, mais il multiplie, en riant, en pleurant, en s’effrayant, en frémissant de désir, les manières de poser la question, à fleur de sensualité, au coin de l’avenue Fanon et de l’avenue Guevara. Avec de la politique, de l’économie, du sexe, de la peur, de l’exotisme et de la haine de l’exotisme, il faut faire du cinéma. Donc le film le fait. Et c’est sidérant.

Cela dure trois heures et demi. Chaque plan est une merveille et leur agencement, les sauts dans le temps et dans le récit sont comme des pas de danse pour mieux capter des signes secrets, des effluves méconnues. Quand ça s’arrête, on voudrait que ça continue.

De Pedro Pinho
Avec Sérgio Coragem, Cleo Diára, Jonathan Guilherme
Durée: 3h31
Sortie le 9 juillet 2025

«Jeunesse (Retour au pays)», de Wang Bing

Troisième volet de la trilogie consacrée aux jeunes gens venus de la campagne travailler dans les ateliers de confection de Zhili, la ville de l’Est chinois aux 14.000 micro-entreprises de production textile, Jeunesse (Retour au pays) retrouve cette multitude de garçons et de filles rivés sans fin à leurs machines à coudre ou transbahutant d’énormes ballots de vêtements.

Et tout de suite, les deux caractéristiques qui faisaient la puissance si émouvante du Printemps et des Tourments, les deux premières parties de Jeunesse: la singularité de chaque personne dans ce maelström; et la sensibilité à l’énergie qui habite chacune et chacun et qui jamais ne les enferme dans aucune simplification ou condescendance misérabiliste.Mais Retour au pays va plus loin encore dans la richesse des propositions, en inscrivant l’activisme forcené des ouvrières et ouvriers engagés dans l’aventure extrême de se construire la possibilité d’un avenir, selon un double mouvement, spatial et temporel. (…)

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Cannes 2025, jour 5: «Le Rire et le couteau», et quelques autres

Sergio (Sérgio Coragem), un Candide sur le terrain postcolonial, pas au bout de ses surprises.

Ovni sur la Croisette, le film de Pedro Pinho est un enchantement exceptionnel. Mais il y avait de multiples plaisirs à découvrir aussi les réalisations de Richard Linklater, «Nouvelle Vague», Christian Petzold, «Miroir n°3» ou Hafsia Herzi, «La Petite Dernière».

Le saviez-vous? Au Festival de Cannes, il y a plein de films à voir. Cette année, 110 longs métrages inédits, sans parler des autres formats. Des très beaux, des très moches, des très attendus, certains signés de grands auteurs, ou interprétés par de grandes vedettes, traitant de grands sujets, etc.

Et puis il arrive, pas souvent, que surgisse au milieu de cette profusion un objet parfaitement singulier, dont on ne sait rien avant, et même dont on n’est toujours pas sûr de savoir à quoi on a affaire alors que la projection a commencé.

C’est qui, ce Pedro Pinho? Il n’en fait pas si inconnu. On devrait au moins se souvenir que son précèdent film, L’Usine de rien, avait été montré en 2017 à la Quinzaine des cinéastes.

Mais on continue de n’en savoir guère plus sur lui que sur cet olibrius désinvolte qui part en chaussettes et les mains dans les poches en plein désert après avoir croisé un douanier ayant exigé pour toute prébende un livre à lire.

Diara (Cléo Diara), emportée par un élan vital jaillissant de séduction, de ruses, de jeux, de désir et de nécessité. | Météore Film

Diara (Cléo Diara), emportée par un élan vital jaillissant de séduction, de ruses, de jeux, de désir et de nécessité. | Météore Film

L’olibrius s’appelle Sergio. Il débarque dans une capitale africaine. On ignore d’abord où, mais les gens parlent, entre autres, portugais. Il est envoyé par une ONG pour faire un rapport qui semble de nature à déranger pas mal de monde. Il va rencontrer des hommes, des femmes, des humains moins précisément définis, africains, brésiliens, européens, en ville et à la campagne.

On va bouger, rire, danser, s’embrasser furieusement, risquer sa peau, se battre, fuir, mentir. Comprendre et ne pas comprendre. Le pays, c’est la Guinée Bissau, son passé colonial violent, sa lutte pour l’indépendance héroïque et tragique, sa misère et sa vitalité, la fusion incandescente et opaque d’une multitude d’héritages.

Aussi peu assignable à un sens immédiat que son titre, le film suit Sergio, mais aussi une bande de trans et de queers de toutes les couleurs, une aventurière au visages orné de bijoux et au culot foudroyant. Il faut aller voir les plantations de riz, en danger de sècheresse ou de submersion, et un chantier du bout du monde dirigés par des ex-colons, ou leurs descendants, et où triment des proto-esclaves par forcément du cru, même si tout à fait africains.

Africains, c’est quoi? Le film ne sait pas, mais il multiplie, en riant, en pleurant, en s’effrayant, en frémissant de désir, les manières de poser la question, à fleur de sensualité, au coin de l’avenue Fanon et de l’avenue Guevara. Avec de la politique, de l’économie, du sexe, de la peur, de l’exotisme et de la haine de l’exotisme, il faut faire du cinéma. Donc le film le fait. Et c’est sidérant.

Partir encore, à l'infini d'aventures choisies, à défaut d'êtres comprises et encore moins maîtrisées –un choix qui est aussi un luxe, un dandysme, même au risque de sa vie. | Météore Film

Partir encore, à l’infini d’aventures choisies, à défaut d’êtres comprises et encore moins maîtrisées –un choix qui est aussi un luxe, un dandysme, même au risque de sa vie. | Météore Film

Voilà, ça dure trois heures et demi, ce qui est carrément déraisonnable dans un grand festival où (presque) tout le monde a autre chose à faire que d’aller à la rencontre d’un réalisateur quasi inconnu.

Et chaque plan est une merveille, leur agencement, les sautes dans le temps et dans le récit sont comme des pas de danse pour mieux capter des signes secrets, des effluves méconnues. Il y a, bien sûr, cent autres raisons d’être à Cannes. Mais n’y aurait-il que la possibilité d’y découvrir Le Rire et le couteau que cela vaudrait le voyage, et tout le barnum de la Croisette.

Mais aussi… Richard Linklater, Christian Petzold et Hafsia Herzi

S’enthousiasmer pour le film de Pedro Pinho n’empêche pas d’apprécier d’autres propositions glanées au Festival.

À commencer, donc, par le réjouissant Nouvelle Vague de Richard Linklater, en compétition officielle. Gagnons du temps: si vous n’aimez pas Godard, si vous n’aimez pas la Nouvelle Vague, si vous refusez l’évidence que À bout de souffle est à la fois un des plus beaux films jamais réalisés et un des films les plus importants de l’histoire du cinéma, premièrement, allez vous faire foutre, et deuxièmement, n’allez pas voir ce film.

L'opérateur Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) caché dans la carriole avec sa caméra, Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck), Jean-Paul Belmondo (Aubry Dullin) et Jean Seberg (Zoey Deutch). | Capture d'écran de la bande annonce / ARP Distribution

L’opérateur Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) caché dans la carriole avec sa caméra, Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck), Jean-Paul Belmondo (Aubry Dullin) et Jean Seberg (Zoey Deutch). | Capture d’écran de la bande annonce / ARP Distribution

Reconstituant méticuleusement, c’est-à-dire aussi légendairement, les conditions et péripéties de tournage du premier long métrage du critique des Cahiers du cinéma, Nouvelle Vague figure avec des acteurs qui ressemblent assez aux multiples protagonistes de cette histoire pour imiter leur présence, sans qu’il soit jamais possible de les prendre pour les vrais –et en ne cherchant surtout pas cette illusion. (…)

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