À voir au cinéma: «L’Étrangère» offre l’hospitalité à une histoire encore ouverte

Selma (Zar Amir) engagée dans plusieurs combats qu’il lui échoit de devoir mener simultanément

Le deuxième long-métrage de la cinéaste Gaya Jiji accompagne le parcours d’une femme syrienne en France sans la réduire à un rôle préétabli.

Au début, c’est ce qu’on a l’habitude d’appeler un «bon film». Tous les signaux sont à la fois clairs et favorables, tandis que l’on fait connaissance avec son héroïne, Selma, ayant survécu à une traversée périlleuse de la mer Méditerranée, fichée en Hongrie pour finalement échouer à Bordeaux. La jeune femme y travaille illégalement et tente de faire venir son enfant resté au pays.

Quels signaux? On sait depuis quelques années maintenant que la Franco-Iranienne Zar Amir est une comédienne remarquable. On se souvient que la réalisatrice syrienne Gaya Jiji avait présenté il y a six ans un film étonnant au Festival de Cannes, en pleine terreur imposée à son peuple par Bachar el-Assad, Mon tissu préféré (2018), situé à Damas. Et tout incline en faveur de ce à quoi d’emblée s’attache le scénario, attirer l’attention sur le sort indigne imposé aux exilé·es, au moment où l’extrême droite se rengorge d’avoir rendu l’Europe encore plus égoïste et inhospitalière.

Mais voilà, L’Étrangère est bien mieux qu’un «bon film» et autrement riche que de raconter des réalités qui méritent de l’être à travers des personnages très présents. Et cela pour une raison simple, Selma ne se limite pas à ce qui figurerait sur sa fiche de police ou un pitch de téléfilm: migrante, sans-papiers, mère d’un petit garçon.

Elle est une femme, un être humain, habitée d’élans et de désirs, de zones d’ombre et de secrets. Et autour d’elle, cet avocat qui prendra son parti, le patron du bistrot qui l’emploie et l’exploite ou la jeune collègue à la vitalité rebelle existent au-delà de leur fonction dans une mécanique scénaristique. Ce sera plus encore le cas de ceux qui arriveront de Syrie, mais aussi de la ville elle-même où toute l’histoire a lieu. Chacun et chacune existe avec sa part d’autonomie et de singularité.

Selma (Zar Amir Ebrahimi) face à l'avocat (Alexis Manenti) et au survivant (Amr Waked): une femme face à deux hommes pour une figure bien plus complexe que le célèbre triangle. | Tandem
Selma (Zar Amir) face à l’avocat (Alexis Manenti) et au survivant (Amr Waked): une femme face à deux hommes pour une figure bien plus complexe que le célèbre triangle. | Tandem

Le deuxième long-métrage de Gaya Jiji trouve une énergie imprévue dans sa capacité à accompagner des êtres, des tensions, des secrets, à suivre des lignes de faille, tout en racontant l’histoire principale, qui ne devient ni un décor ni un prétexte. (…)

LIRE LA SUITE

«Mon tissu préféré», obscur objet du désir

Le premier film de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji accueille les troubles de la liberté, du plaisir physique et de l’imaginaire, tandis que s’éveille la rébellion dans son pays aussi cadenassé que le sort des filles dans les maisons du Moyen-Orient.

Photo: Nahla (Manal Issa) face au monde caché du plaisir, et face à elle-même.

À l’heure où s’achève l’écrasement de la révolution syrienne, la découverte de Mon tissu préféré peut sembler paradoxale. Elle est infiniment salutaire.

Le premier long-métrage de la réalisatrice se déroule alors que commence ce qui va devenir un soulèvement populaire, puis une guerre civile. Ces événements occupent le hors-champ, habitent la bande-son, deviendront in fine plus visibles.

Le scénario ne raconte pas ces événements, même s’il est comme infusé par eux. Il raconte l’histoire d’une jeune fille, Nahla, et de sa famille de la classe moyenne damascène. Une famille de femmes: Nahla vit entourée de sa mère et de ses deux sœurs, le père est mort. Une famille «ordinaire», pas spécialement rigoriste, où la mère ne veut bien sûr que le bonheur de sa progéniture.

Très vite, on perçoit qu’il se joue ici davantage que les habituels ingrédients socio-psychologiques, et de dénonciation convenue –du moins convenue en Occident, mais Gaya Jiji vit à Paris depuis qu’elle a dû fuir son pays à feu et à sang, et si ce film a été présenté avec succès à Cannes, sa carrière au Moyen-Orient est bien moins prometteuse.

Séquence après séquence, la réalisatrice installe en effet une circulation fluide, sensorielle, entre les affects de ses personnages, leur manière d’habiter un monde matériel (l’appartement) et mental (les cadres imposés aux jeunes filles).

Une famille ordinaire, mais composée uniquement de femmes.

Deux irruptions très différentes vont porter à vif une situation déjà tendue à la fois par une réalité physique et sociale (les filles sont en âge d’être mariées) et une réalité politique (la montée de la contestation à l’extérieur). (…)

LIRE LA SUITE

Cannes jour 7: quatre regards très différents sur les crises actuelles

Au Kurdistan contre Daech, en Syrie lors du début du soulèvement populaire, dans l’Amérique des suprémacistes blancs et de Donald Trump, plusieurs films cannois mettent en jeu par la fiction des zones de conflits contemporains.

Photo: Manal Issa dans Mon tissu préféré de Gaya Jiji

À mi-parcours de cette 71e édition du Festival, il est possible de porter un regard un peu plus global sur la manifestation, au-delà des titres phares qui se sont, dans l’ensemble, avérés d’un très bon niveau cette année. On y trouve notamment un ensemble d’œuvres directement inspirées des enjeux les plus brûlants de l’actualité.

Bien-pensance pompière

Un seul film en compétition officielle a soulevé un rejet quasi-unanime, le laborieux et complaisant Les Filles du soleil, consacré à un bataillon de combattantes kurdes affrontant Daech en Irak. Un long-métrage appuyé sur deux causes qui ne font pas précisément débat, en tout cas à Cannes, la promotion féminine et la condamnation des horreurs commises par les tueurs de l’organisation État islamique.

Eva Husson, qui signe ici son deuxième film, est si convaincue d’avoir des choses à dire –en fait rien qu’on ne sache déjà– qu’elle ne se soucie à aucun moment de faire du cinéma.

Déjà signataire d’un teen-porn à prétention d’auteur assez pénible, Bang Gang, la réalisatrice signe cette fois une sorte de publicité d’une bien-pensance pompière, qui aura réussi à soulever la réprobation chez tous les festivaliers que l’on aura eu l’occasion de croiser.

Ce faux pas de la sélection officielle vient du moins rappeler que, aussi légitimes soient les proclamations dans le sillage de #MeToo dont le Festival se veut un puissant relais, cela ne saurait suffire dès qu’il s’agit de faire des films.

L’écheveau des émotions

Les Filles du soleil ne met que mieux en valeur, par contraste, la proposition audacieuse de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji.

Soulèvement populaire et montée de la répression par les sbires de Bachar el-Assad, place des femmes dans une société toujours soumise aux traditions, les éléments de base sont très proches. Le résultat est aux antipodes.

Ne tenant rien pour acquis, faisant place à la complexité de ses personnages, à leurs désirs, à leurs contradictions, Gaya Jiji ne cède rien sur la réalité des enjeux politiques de la situation dont elle traite. (…)

LIRE LA SUITE