«Mon tissu préféré», obscur objet du désir

Le premier film de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji accueille les troubles de la liberté, du plaisir physique et de l’imaginaire, tandis que s’éveille la rébellion dans son pays aussi cadenassé que le sort des filles dans les maisons du Moyen-Orient.

Photo: Nahla (Manal Issa) face au monde caché du plaisir, et face à elle-même.

À l’heure où s’achève l’écrasement de la révolution syrienne, la découverte de Mon tissu préféré peut sembler paradoxale. Elle est infiniment salutaire.

Le premier long-métrage de la réalisatrice se déroule alors que commence ce qui va devenir un soulèvement populaire, puis une guerre civile. Ces événements occupent le hors-champ, habitent la bande-son, deviendront in fine plus visibles.

Le scénario ne raconte pas ces événements, même s’il est comme infusé par eux. Il raconte l’histoire d’une jeune fille, Nahla, et de sa famille de la classe moyenne damascène. Une famille de femmes: Nahla vit entourée de sa mère et de ses deux sœurs, le père est mort. Une famille «ordinaire», pas spécialement rigoriste, où la mère ne veut bien sûr que le bonheur de sa progéniture.

Très vite, on perçoit qu’il se joue ici davantage que les habituels ingrédients socio-psychologiques, et de dénonciation convenue –du moins convenue en Occident, mais Gaya Jiji vit à Paris depuis qu’elle a dû fuir son pays à feu et à sang, et si ce film a été présenté avec succès à Cannes, sa carrière au Moyen-Orient est bien moins prometteuse.

Séquence après séquence, la réalisatrice installe en effet une circulation fluide, sensorielle, entre les affects de ses personnages, leur manière d’habiter un monde matériel (l’appartement) et mental (les cadres imposés aux jeunes filles).

Une famille ordinaire, mais composée uniquement de femmes.

Deux irruptions très différentes vont porter à vif une situation déjà tendue à la fois par une réalité physique et sociale (les filles sont en âge d’être mariées) et une réalité politique (la montée de la contestation à l’extérieur). (…)

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Cannes jour 7: quatre regards très différents sur les crises actuelles

Au Kurdistan contre Daech, en Syrie lors du début du soulèvement populaire, dans l’Amérique des suprémacistes blancs et de Donald Trump, plusieurs films cannois mettent en jeu par la fiction des zones de conflits contemporains.

Photo: Manal Issa dans Mon tissu préféré de Gaya Jiji

À mi-parcours de cette 71e édition du Festival, il est possible de porter un regard un peu plus global sur la manifestation, au-delà des titres phares qui se sont, dans l’ensemble, avérés d’un très bon niveau cette année. On y trouve notamment un ensemble d’œuvres directement inspirées des enjeux les plus brûlants de l’actualité.

Bien-pensance pompière

Un seul film en compétition officielle a soulevé un rejet quasi-unanime, le laborieux et complaisant Les Filles du soleil, consacré à un bataillon de combattantes kurdes affrontant Daech en Irak. Un long-métrage appuyé sur deux causes qui ne font pas précisément débat, en tout cas à Cannes, la promotion féminine et la condamnation des horreurs commises par les tueurs de l’organisation État islamique.

Eva Husson, qui signe ici son deuxième film, est si convaincue d’avoir des choses à dire –en fait rien qu’on ne sache déjà– qu’elle ne se soucie à aucun moment de faire du cinéma.

Déjà signataire d’un teen-porn à prétention d’auteur assez pénible, Bang Gang, la réalisatrice signe cette fois une sorte de publicité d’une bien-pensance pompière, qui aura réussi à soulever la réprobation chez tous les festivaliers que l’on aura eu l’occasion de croiser.

Ce faux pas de la sélection officielle vient du moins rappeler que, aussi légitimes soient les proclamations dans le sillage de #MeToo dont le Festival se veut un puissant relais, cela ne saurait suffire dès qu’il s’agit de faire des films.

L’écheveau des émotions

Les Filles du soleil ne met que mieux en valeur, par contraste, la proposition audacieuse de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji.

Soulèvement populaire et montée de la répression par les sbires de Bachar el-Assad, place des femmes dans une société toujours soumise aux traditions, les éléments de base sont très proches. Le résultat est aux antipodes.

Ne tenant rien pour acquis, faisant place à la complexité de ses personnages, à leurs désirs, à leurs contradictions, Gaya Jiji ne cède rien sur la réalité des enjeux politiques de la situation dont elle traite. (…)

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«Taste of Cement», reflet de la guerre dans un œil noir

Tour de force artistique et politique, le documentaire de Ziad Kalthoum rend sensible la terreur qui s’abat sur la Syrie en filmant certains de ses exilés, qui travaillent à la construction d’un immeuble à Beyrouth.

Un miroir tragique: dans les yeux des hommes se reflètent les images de la destruction de leurs maisons, de leurs familles, de leurs quartiers.

Ils sont syriens. Ils regardent, sur leurs téléphones portables ou à la télé, les images de l’écrasement de leur pays sous les bombes russes et iraniennes, le massacre de leur pays par les sbires du boucher Bachar el-Assad.

 

Ils ne sont pas en Syrie, qu’ils ont fuie pour échapper à la terreur et pour gagner de quoi faire vivre les leurs. Ils sont à Beyrouth. Ils sont plus d’un million de Syriens au Liban, parmi lesquels beaucoup de jeunes hommes employés dans le bâtiment.

Dans cette ville ravagée vingt ans plus tôt par une autre guerre civile, ils construisent les gratte-ciel d’un autre temps, d’un autre monde, qui est aussi le même: celui des peuples arabes, celui de notre planète.

Le ciment est ici et là-bas. Là-bas en nuages de poussière, à mesure que les maisons s’effondrent sous les explosions et les chenilles des chars, ici dans les bétonnières qui malaxent les matériaux de construction.

Eux qui n’ont pas le droit de sortir en ville et habitent sous le chantier, dans les fondations de la tour qu’ils bâtissent, sont couverts de ciment. Le ciment qu’ils travaillent, le ciment de la terreur dont ils suivent chaque soir l’avancée sinistre, aux informations ou sur les vidéos postées par leurs proches.

Ainsi The Taste of Cement se déploie dans cet écart, dans cette mise en abyme entre construction et destruction, passé et présent, guerre et travail –et aussi entre images magnifiques tournées par Ziad Kalthoum et vidéos pourries sur YouTube et Al Jazeera.

Un tel dispositif pourrait être abstrait et rester une simple construction théorique. Il est formidablement incarné par la manière qu’a le cinéaste de filmer les hommes, au travail ou au repos. Il est rendu concret par la présence intense des matériaux, des outils, des gestes, des bruits: chorégraphie dangereuse et rêveuse, entre ciel et terre du Liban, entre terre libanaise et terre de Syrie. (…)

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«Une famille syrienne»: vivre, quand même

Le huis clos mis en scène par Philippe Van Leeuw rend sensible quelque chose de l’expérience du quotidien au milieu d’une guerre sans fin.

Ça tire dans tous les sens. Ça explose. Les hélicos, les snipers. C’est dehors, juste là. Dans l’appartement aussi, la guerre est constamment présente.

L’appartement est un refuge, et une prison. La famille n’en sortira pas, La Famille syrienne, le film, non plus.

Cela se passe aujourd’hui, hier, et chaque jour depuis six années, dans les villes de Syrie. Cela se passe partout où fait rage la guerre, cette guerre-là, celle qui se déchaine non pas sur des champs de bataille mais dans les maisons, les rues, les quartiers.

Le titre, et plus encore le titre original, Insyriated (quelque chose comme «ensyrié», néologisme qui pourrait désigner une maladie dont on est infecté, un état subi et inexorable), confirme le lieu réel, la Syrie martyre, en ce moment même.

Pourtant, ce que montre le film pourrait être, en grande partie, ce que furent il n’y pas si longtemps Sarajevo ou Beyrouth. Une forme d’horreur très particulière.  

Une famille particulière, aussi, et elle aussi produit de la guerre. (…)

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