À voir au cinéma: «Cocotte», une épopée contemporaine

Prête à affronter son destin, une courageuse héroïne a surgi.

Le film de György Palfi mobilise les codes du film d’action et d’exploration pour accompagner une aventure qui est celle de son personnage à plumes, mais surtout du regard de ses spectateurs et spectatrices.

La star absolue du grand écran ce mois de mai n’était pas au Festival de Cannes. Elle débarque ce mercredi 27 mai dans les cinémas, elle s’appelle Cocotte et donne son nom à un film renversant. Comique et politique, dramatique et fantastique, plein d’idées et sans cesse surprenant, le nouveau long métrage de György Palfi, surtout connu pour le mémorable Taxidermie, est bien davantage que le tour de force narratif et technique que constitue sans conteste un film entièrement consacré à une poule.

Témoin de sa naissance, le spectateur accompagne cet être qui, pour être bien réel, Cocotte est une vraie poule, n’en est pas moins un personnage de fiction. Et quelle fiction!

Poussin original, et pour cela éjecté du parcours calibré et mortifère de l’élevage industriel où l’œuf qui la contenait a vu le jour, elle ne tarde pas à prendre des initiatives étonnantes, quoique toujours parfaitement crédibles de la part d’une gallinacée. Loin de l’immense majorité des films dont un animal est le personnage central, non seulement elle ne parle pas, mais ne se comporte pas en imitant les humains.

Au fil des séquences, elle connaît un parcours plein de dangers, de poursuites, de rencontres, d’expériences formatrices, y compris en y perdant des plumes. Le scénario évoque d’autres récits dont des animaux sont les héros, notamment Les Musiciens de Brême des frères Grimm, sans jamais se départir du réalisme intransigeant de la manière de représenter les situations. S’ils nous évoquent des situations humaines, c’est en ne laissant jamais oublier que nous projetons sur elles nos stéréotypes, parce que les bêtes nous aident à entrer en relation avec ce qui est différent.

Filmé «à hauteur de poule», Cocotte produit ainsi le très fécond effet de montrer des situations banales, ou des péripéties vues mille fois dans les films d’aventure, les road movies, les buddy movies et les films d’amour, avec des bipèdes sans plumes comme personnages principaux, et qui prennent ici un relief et une saveur particulières.

Défi aux habitudes du spectateur, mais défi sans agressivité, l’odyssée de la poule brune réussit sur un mode ludique et efficace le fameux «déplacement du regard» si fréquemment revendiqué, si rarement accompli.

La forme d’un corps de poule, son caquètement, le rythme particulier de ses mouvements, l’énergie singulière, qui peut être comique ou effrayante (Freaks!) qui émane d’elle, la manière très dépréciative dont cet animal est considéré par les imaginaires des humains participent de l’aventure du regard pour le spectateur.

Quand une partie de la jeunesse se dresse contre l'injustice et la répression, Cocotte saura-t-elle choisir son camp? Et doit-elle le faire? | Paname Distribution / capture d'écran de la bande-annonce
Quand une partie de la jeunesse se dresse contre l’injustice et la répression, Cocotte saura-t-elle choisir son camp? Et doit-elle le faire? | Paname Distribution / capture d’écran de la bande-annonce

Riche en gags, en petites questions ouvrant sur des hypothèses vertigineuses (eh oui, la poule et l’œuf, ou les omelettes sans casser des œufs), en moments sans filtre –notamment avec le coq de la basse-cour où ses tribulations l’ont menée– le film joue avec des codes multiples, qui n’empêchent nullement d’avoir rapport aux réalités contemporaines les plus aiguës, dont les catastrophes migratoires en cours.

Conte très actuel, le film de György Palfi ne cesse de picorer de nouvelles dimensions, aussi bien du côté du film noir que des trop réelles pratiques humaines, pour le meilleur et pour le pire, notamment en faisant jouer les échos entre l’élevage industriel du début et les trafics d’hommes, de femmes et d’enfants à la fin. (…)

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«Caniba», «The Last of Us», «La Belle»: trois fleurs sauvages

À l’écart des têtes de gondole du grand supermarché de la distribution, trois objets de cinéma singuliers sortent sur quelques écrans français cette semaine.

Vertiges et douleur de Caniba

Caniba est réalisé par les auteurs d’un des films les plus importants de l’époque actuelle, Leviathan. Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, qui animent le Sensory Ethnography Lab de Harvard, utilisent le cinéma comme moyen d’enquête en repoussant ses capacités d’observation, de sensation, de perception pour comprendre différemment le monde et ceux qui l’habitent.

Chercheurs en cinéma autant qu’avec le cinéma, ils explorent cette fois des contrées obscures, auxquelles donnent accès deux être humains, à la fois personnes et personnages, les frères Sagawa.

Le premier, Issei Sagawa, a connu une célébrité trouble après qu’on ait découvert que cet étudiant japonais à la Sorbonne avait mangé une de ses condisciples. Extradé au Japon, il y est devnu à la fois acteur de films porno et critique gastronomique(!). Malade, il vit avec son frère Jun, qui s’occupe de lui.

Explorer depuis la limite

Le cannibalisme est l’au-delà d’une des limites fondatrices de l’humanité, un au-delà si présent dans les mythes, et parfois dans la réalité.

L’anthropophagie, par choix, pour assouvir un fantasme, est une sorte de trou noir depuis lequel beaucoup de ce qui agit de manière subliminale sur nos actes les plus quotidiens se devine –surtout lorsque ce rapport extrême à la chair s’associe au sexe, comme c’est le cas pour Issei Sagawa–, ainsi qu’en témoignent sa vie, un peu ses mots et surtout l’hallucinante bande dessinée dont il est l’auteur.

Attentive, ne voulant ni répéter l’évidente condamnation du crime ni en faire un gadget aguicheur, la caméra accompagne ce visage, ces gestes; les cinéastes écoutent un récit où informations crues, silences, divagations, gémissements composent une approche de biais d’un mystère insondable.

Que l’image passe, à l’occasion, par le flou semble aller de soi dans un tel contexte. La présence physique déborde parfois le cadre de l’écran, ou l’occupe de manière inhabituelle –autant de moyens (parmi beaucoup d’autres) d’accompagner par les ressources sensibles du cinéma une approche de ce mystère anthropologique dont Sagawa apparaît comme une figure exacerbée, extrême.

L’inquiétant Issei Sagawa est-il le plus étrange des personnages du film? | ©Norte Distribution

Encore n’est-ce pas tout. Le tournage –à nouveau l’action du cinéma, en particulier la durée–, fait émerger une autre dimension, dont les réalisateurs ont dit après qu’elle était pour eux totalement inattendue: l’importance prise par Jun, qui se révèle à la fois rival de son frère, en particulier pour exister dans le film, et lui-même habité de pulsions douloureuses.

Se faufile alors en douce l’hypothèse supplémentaire d’une forme de cannibalisme fratricide, que la situation tire vers un côté littéral mais dont les référents moins directs sont innombrables –il y a quelque chose en eux de Bergman.

Et en nous. Mais révélés sous un jour cruel, exacerbé, par ces étranges frères nippons, incarnations réelles de figures mythologiques, effrayants et en même temps d’une fragilité pitoyable.

Censure imbécile

La vision de Caniba est certes inconfortable, dérangeante à plusieurs titres. Elle ouvre avec respect et courage sur des abîmes auxquels nul n’est obligé de se confronter, mais qui non seulement font honneur à la fonction de recherche qui préside à la démarche des anthropologues Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, mais inspirent à qui en accepte les prémisses une réflexion et des émotions qui voisinent les peintures noires de Goya et les grands textes de Georges Bataille.

Qu’un tel film ait été, aujourd’hui en France,  » target= »_blank » rel= »noopener »>interdit aux moins de 18 ans, mesure en principe réservée au porno explicite et à l’ultra-violence à but purement commercial, est non seulement une injustice mais une imbécillité. C’est surout, outre la fragilisation supplémentaire de la vie d’un film déjà fragile, le marqueur navrant de la terreur qu’un puritanisme au front bas et au bras prêt à se brandir à nouveau comme en 1940, impose à nos décideurs politiques, ministre de la Culture comprise.

The Last of Us: le double voyage

D’abord, ces deux silhouettes qui marchent dans le désert. Deux hommes noirs. Ils ne parlent pas. Les plans, immédiatement d’une grande puissance plastique, s’inscrivent d’emblée dans deux univers visuels.

D’une part l’ensemble, désormais imposant –et comment ne le serait-il pas?–, des évocations à l’écran des migrants, en particuliers venus de l’Afrique subsaharienne, enjeu majeur de notre époque. D’autre part un cinéma d’immensités vides, cinéma très graphique, proche de l’abstraction, où la sensation visuelle est le principal enjeu.

Une attaque violente, une fuite dans la nuit, un des deux se retrouve seul, arrive dans une grande ville, près de la mer. Toujours pas un mot.

C’est une aventure, il faut affronter la faim et le froid, inventer des stratagèmes, réussir des exploits physiques. Version minimaliste, mais très intense, d’un cinéma d’action, transformation d’une «figure» en personnage, qui se charge peu à peu de fiction. Jusqu’à la traversée de la mer, quasiment homérique. (…)

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