À voir au cinéma: «Les Roches rouges», «Les Éléphants dans la brume», «Haute solitude», «Écrire la vie»

Géo (Kaylon lancel) et sa redoutable bande (Mohamed Coly et Louise Podolski), déterminés à ne pas se laisser faire.

Deux fictions, deux documentaires, quatre films passionnants signés Bruno Dumont, Abinash Bikram Shah, Laurent Veray et Claire Simon ouvrent à l’infini l’éventail des puissances du cinéma.

«Les Roches rouges», de Bruno Dumont

Ajouté en dernière minute au programme de la section parallèle Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes, alors qu’il aurait eu toute sa place en compétition officielle, le nouveau film de Bruno Dumont y est passé sinon inaperçu, du moins loin de l’attention qu’il mérite. Une véritable injustice pour cette splendeur en dehors de tous les repères.

Presqu’entièrement tourné dans un quartier de la côte varoise (Anthéor, sur la commune de Saint-Raphaël), Les Roches rouges est un immense film d’amour et d’aventures, plein de bruits et de fureur, de passion et d’exploits, dont tous les personnages sont des enfants de 5 ans.

Par le passé, on a déjà vu des films de fiction dans lesquels des enfants jouent des rôles d’adultes. On a vu, souvent pour le pire et parfois le meilleur (Ponette de Jacques Doillon, 1996), des enfants –même très jeunes– jouer leur propre rôle dans ce qui était pourtant une fiction. Mais jamais on a vu ainsi des tout petits gamins lancés, avec les corps et les comportements de leur âge, dans une semblable odyssée.

Géo et son amoureuse, Eve (Kelsie Verdeille), la passion au défi du risque. | Films du Losange
Géo et son amoureuse, Eve (Kelsie Verdeille), la passion au défi du risque. | Films du Losange

Trois des films récents de Bruno Dumont –P’tit Quinquin (2014), Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc (2017) et Jeanne (2019)– avaient déjà montré, dans des registres chaque fois différents, quelle richesse d’émotion et d’intelligence le cinéaste nordiste pouvait activer avec de très jeunes interprètes, lui qui a dit un jour pour expliciter son approche de metteur en scène qu’«il faut de la disproportion».

Mais, tandis que se nouent les opérations de brigandage de Géo, Manon et Rouben, l’idylle entre Géo et Ève ou encore l’affrontement avec B et Do se déploie quelque chose de tout à fait inédit. Les Roches rouges suscite un formidable épanouissement d’émotions, de pensées, de capacités à jouer avec des codes. Pour les personnages, comme pour les spectateurs (y compris adultes).

Le courage, la ruse, la tendresse et l’humour deviennent des puissances agissantes, avec une réalité sensible, sensorielle, que seul le cinéma peut capter. Il y faut un sens du temps et de la lumière, de la réalité et de l’artifice, un art très fin pour filmer les lieux, les matières, et surtout les corps et les visages, souvent de très près.

Il ne s’agit pas d’accomplir un tour de force de réalisation pour lui-même, mais d’atteindre de manière jamais éprouvée des émotions, d’activer selon des formes sans précédents des ressorts dramatiques, et ainsi, aussi, d’interroger ce qui nous fait de l’effet, dans les fictions, dans les histoires d’amour et d’aventures auxquelles nous sommes habitué(e)s.

Complètement acteurs, complètement personnages de fiction, jamais les enfants n’apparaissent instrumentalisés ou assujettis à un discours. En haut du massif rocheux dominant les vagues, de part et d’autre de la grille d’une grande villa, poursuivis par la police, ces êtres humains à part entière vivent et agissent, ressentent et expriment.

Sans être absents, les mots sont ici une ressource minime, surtout pour ce héros nommé Géo, impressionnant comme John Wayne chez John Ford ou comme Jean Gabin chez Jean Renoir. Grâce à lui et aux autres garçons et filles, grâce à ce qui se développe entre elles et eux et le cinéma de Dumont, Les Roches rouges est un film complètement fou, complètement simple, un sommet de cinéma.

Les Roches rouges

De Bruno Dumont

Avec Kaylon Lancel, Kelsie Verdeille, Louise Podolski, Mohamed Coly

Séances

Durée: 1h30

Sortie le 23 septembre 2026

«Les Éléphants dans la brume», d’Abinash Bikram Shah

Dans un village, un rituel d’invocation et de protection, tout de suite d’une impressionnante beauté formelle. Il s’agit de se protéger des éléphants qui, lorsqu’ils sortent de la jungle voisine, ravagent les cultures et parfois blessent ou tuent les habitants.

Archaïque et contemporaine, cette communauté népalaise comprend un groupe de femmes qui semblent constituer une secte. D’abord, on est loin de tout comprendre, et c’est très bien ainsi. Il y a la présence intense de cette collectivité, et des usages tour à tour affectueux et brutaux. Les jours se tissent de relations quotidiennes et de cérémonies codées, de jeux de séduction et d’humour volontiers coquin.

Pirati (Puspa Thing Lama) au centre de la communauté kinnar dont elle est une des mères. | Les Valseurs / Arizona Distribution
Pirati (Puspa Thing Lama) au centre de la communauté kinnar dont elle est une des mères. | Les Valseurs / Arizona Distribution

Peu à peu se met en place la géographie genrée de ce monde pas du tout imaginaire, où le village héberge les membres de ce groupe, entre respect pour leurs compétences thérapeutiques et leurs pouvoirs protecteurs et mépris pouvant tourner à la violence pour leur identité.

Ce ne sont pas des femmes mais ce qu’on nomme, là, des Kinnar, personnes adeptes d’une forme de travestissement soumise à des règles strictes. Aussi appelées Hijra, elles forment des groupes suscitant à la fois respect et hostilité également en Inde, au Bangladesh, au Pakistan, en Afghanistan, figures troublantes à plus d’un titre, à la fois composantes et perturbatrices d’un ordre social et mystique rigoureux.

Dans le film, l’une des «mères», Pirati, trahit les rigoureux vœux de chasteté qui accompagnent sa position au sein du groupe, mettant en danger sa propre situation, provoquant la fugue de sa fille, et menaçant l’ensemble du collectif auquel elle appartient, et un ordre du monde dont les éléphants peuvent apparaître comme les gardiens.

Mais, et c’est la grande beauté de ce film attentif à la grâce de certaines relations, comme habité par la violence prête à surgir dans ce monde rural aux conditions de vie menacées, le curseur des torts et des justifications des diverses protagonistes n’est jamais stabilisé.

Pirati face aux autorités, quand les passions personnelles entrent en conflit avec l'ordre collectif. | Les Valseurs / Arizona Distribution
Pirati face aux autorités, quand les passions personnelles entrent en conflit avec l’ordre collectif. | Les Valseurs / Arizona Distribution

Victime et coupable, sujette à un désir lui aussi ambivalent et porteuse d’une passion maternelle pouvant aller jusqu’au délire, Pirati déclenche des catastrophes. Entre sa relation amoureuse pour un homme venu de l’autre côté de la frontière, sa relation complexe à sa «fille» la plus transgressive et les rapports de domination, y compris politiques et genrés, qui régissent ce monde, c’est un maelström d’événements qui balaie ce monde dont nous sommes loin d’avoir tous les codes.

Un monde où le conformisme et le machisme –loin d’avoir disparu– et toute la gamme des rapports entre individus et collectivités suscitent, pour des spectateurs occidentaux, des échos décalés par rapport aux formulations connues liées à ces enjeux.

Si le premier film du réalisateur népalais Abinash Bikram Shah, Prix du Jury de la section Un certain regard au dernier Festival de Cannes, impressionne par l’intensité visuelle et sensorielle qui émane de ses plans, il a aussi le mérite de mettre en mouvement les repères des débats en cours en Occident autour des questions d’identité de genre.

Les Éléphants dans la brume est à cet égard un vrai film queer, non seulement du fait de la relation critique à la définition binaire des genres incarnée par ses personnages, mais aussi du fait du trouble dans les manières de formuler ces questions.

Les Éléphants dans la brume

D’Abinash Bikram Shah

Avec Puspa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma

Séances

Durée: 1h47

Sortie le 23 septembre 2026

«Haute solitude», de Laurent Veray

On a beaucoup souligné, à juste titre, l’intense présence sur les écrans français de films liés à la Deuxième Guerre mondiale et à l’Occupation –Les Rayons et les ombres, La Bataille De Gaulle, le peu recommandable Jean Moulin découvert à Cannes (en salles le 28 octobre), plusieurs documentaires dont deux sortis la semaine dernière, La Ligne bleue et Maquisards. Et bien sûr le grand film dont la sortie est attendue la semaine prochaine, Notre salut d’Emmanuel Marre.

Bien que dans un registre très différent, Haute solitude est le digne pendant du film d’Emmanuel Marre. À l’évocation, par la fiction, des veuleries de la collaboration et du gouvernement de Vichy répond la mise en récit, par des documents, de l’exemplaire parcours de Jean Zay. Plus jeune ministre du Front populaire, incarcéré par les sbires du Maréchal en total déni de justice, il fut emprisonné durant trois ans et demi avant d’être atrocement assassiné par la Milice, le 20 juin 1944.

Haute solitude est un film de l’historien Laurent Veray, surtout connu pour ses travaux décisifs sur les usages des images durant la guerre de 14-18. Ayant eu accès aux archives de la famille de Jean Zay, il compose un récit vibrant d’émotion et d’une impressionnante vigueur de pensée, qui fait dignement écho à celui dont il évoque le parcours. (…)

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«Caniba», «The Last of Us», «La Belle»: trois fleurs sauvages

À l’écart des têtes de gondole du grand supermarché de la distribution, trois objets de cinéma singuliers sortent sur quelques écrans français cette semaine.

Vertiges et douleur de Caniba

Caniba est réalisé par les auteurs d’un des films les plus importants de l’époque actuelle, Leviathan. Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, qui animent le Sensory Ethnography Lab de Harvard, utilisent le cinéma comme moyen d’enquête en repoussant ses capacités d’observation, de sensation, de perception pour comprendre différemment le monde et ceux qui l’habitent.

Chercheurs en cinéma autant qu’avec le cinéma, ils explorent cette fois des contrées obscures, auxquelles donnent accès deux être humains, à la fois personnes et personnages, les frères Sagawa.

Le premier, Issei Sagawa, a connu une célébrité trouble après qu’on ait découvert que cet étudiant japonais à la Sorbonne avait mangé une de ses condisciples. Extradé au Japon, il y est devnu à la fois acteur de films porno et critique gastronomique(!). Malade, il vit avec son frère Jun, qui s’occupe de lui.

Explorer depuis la limite

Le cannibalisme est l’au-delà d’une des limites fondatrices de l’humanité, un au-delà si présent dans les mythes, et parfois dans la réalité.

L’anthropophagie, par choix, pour assouvir un fantasme, est une sorte de trou noir depuis lequel beaucoup de ce qui agit de manière subliminale sur nos actes les plus quotidiens se devine –surtout lorsque ce rapport extrême à la chair s’associe au sexe, comme c’est le cas pour Issei Sagawa–, ainsi qu’en témoignent sa vie, un peu ses mots et surtout l’hallucinante bande dessinée dont il est l’auteur.

Attentive, ne voulant ni répéter l’évidente condamnation du crime ni en faire un gadget aguicheur, la caméra accompagne ce visage, ces gestes; les cinéastes écoutent un récit où informations crues, silences, divagations, gémissements composent une approche de biais d’un mystère insondable.

Que l’image passe, à l’occasion, par le flou semble aller de soi dans un tel contexte. La présence physique déborde parfois le cadre de l’écran, ou l’occupe de manière inhabituelle –autant de moyens (parmi beaucoup d’autres) d’accompagner par les ressources sensibles du cinéma une approche de ce mystère anthropologique dont Sagawa apparaît comme une figure exacerbée, extrême.

L’inquiétant Issei Sagawa est-il le plus étrange des personnages du film? | ©Norte Distribution

Encore n’est-ce pas tout. Le tournage –à nouveau l’action du cinéma, en particulier la durée–, fait émerger une autre dimension, dont les réalisateurs ont dit après qu’elle était pour eux totalement inattendue: l’importance prise par Jun, qui se révèle à la fois rival de son frère, en particulier pour exister dans le film, et lui-même habité de pulsions douloureuses.

Se faufile alors en douce l’hypothèse supplémentaire d’une forme de cannibalisme fratricide, que la situation tire vers un côté littéral mais dont les référents moins directs sont innombrables –il y a quelque chose en eux de Bergman.

Et en nous. Mais révélés sous un jour cruel, exacerbé, par ces étranges frères nippons, incarnations réelles de figures mythologiques, effrayants et en même temps d’une fragilité pitoyable.

Censure imbécile

La vision de Caniba est certes inconfortable, dérangeante à plusieurs titres. Elle ouvre avec respect et courage sur des abîmes auxquels nul n’est obligé de se confronter, mais qui non seulement font honneur à la fonction de recherche qui préside à la démarche des anthropologues Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, mais inspirent à qui en accepte les prémisses une réflexion et des émotions qui voisinent les peintures noires de Goya et les grands textes de Georges Bataille.

Qu’un tel film ait été, aujourd’hui en France,  » target= »_blank » rel= »noopener »>interdit aux moins de 18 ans, mesure en principe réservée au porno explicite et à l’ultra-violence à but purement commercial, est non seulement une injustice mais une imbécillité. C’est surout, outre la fragilisation supplémentaire de la vie d’un film déjà fragile, le marqueur navrant de la terreur qu’un puritanisme au front bas et au bras prêt à se brandir à nouveau comme en 1940, impose à nos décideurs politiques, ministre de la Culture comprise.

The Last of Us: le double voyage

D’abord, ces deux silhouettes qui marchent dans le désert. Deux hommes noirs. Ils ne parlent pas. Les plans, immédiatement d’une grande puissance plastique, s’inscrivent d’emblée dans deux univers visuels.

D’une part l’ensemble, désormais imposant –et comment ne le serait-il pas?–, des évocations à l’écran des migrants, en particuliers venus de l’Afrique subsaharienne, enjeu majeur de notre époque. D’autre part un cinéma d’immensités vides, cinéma très graphique, proche de l’abstraction, où la sensation visuelle est le principal enjeu.

Une attaque violente, une fuite dans la nuit, un des deux se retrouve seul, arrive dans une grande ville, près de la mer. Toujours pas un mot.

C’est une aventure, il faut affronter la faim et le froid, inventer des stratagèmes, réussir des exploits physiques. Version minimaliste, mais très intense, d’un cinéma d’action, transformation d’une «figure» en personnage, qui se charge peu à peu de fiction. Jusqu’à la traversée de la mer, quasiment homérique. (…)

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