«Mandibules», la ligne claire d’un burlesque aventureux

Le plus ailé des MacGuffin. | Memento Films Distribution

L’inventif nouveau film de Quentin Dupieux mêle duo de comiques abrutis, touche de fantastique et poésie lunaire en ce qui semble un bricolage désinvolte et se révèle porteur d’un mouvement aussi précis que joyeux.

Difficile d’imaginer plus réjouissante façon de renouer avec le cinéma que le nouveau film de Quentin Dupieux. Comédie loufoque qui surjoue la décontraction absolue, Mandibules s’avère un exercice d’équilibre d’une précision et d’une délicatesse imparables.

Depuis Laurel et Hardy en passant par Dumb and Dumber ou Éric et Ramzy, voire depuis l’auguste et le clown blanc, le duo burlesque dont les deux membres font les idiots est une formule éprouvée, sinon éculée. Dupieux complique la situation en rendant ses personnages non seulement stupides, mais dépourvus de toute séduction.

Ils sont bêtes, ils sont moches, ils sont lâches et feignants, ils sont habillés comme des nazes et parlent comme des buses, bref tout pour plaire. Au bout de trois scènes, on doute d’avoir envie de passer soixante-dix-sept minutes en compagnie de ces Jean-Gab et Manu (le tandem David Marsais et Grégoire Ludig, rendu célèbre par leurs gags du Palmashow sur internet puis à la télé). Le film va se faire un plaisir de prouver qu’en fait, oui, et de grand cœur.

Projets calamiteux

L’un des compères s’est fait confier une valise au contenu aussi imprécis qu’assurément délictueux, valise qu’il doit aller remettre à un quidam contre espèces sonnantes et trébuchantes. Il embarque avec lui son pote pour une virée de livraison au volant d’une merco qui va à ces traîne-savates comme une chasuble à un catcheur.

Aussitôt en route, les deux lascars s’empressent d’échafauder les plans les plus aberrants, se comportant en malhonnêtes abrutis qui ne manqueraient pas à l’occasion d’être de surcroît méchants.

Après un kidnapping pouvant concourir pour le record des opérations les plus foireuses, ils se retrouvent affublés d’un monstre en bonne et due forme, droit sorti d’un magasin d’accessoires plus proches de Méliès que d’Alien. Cette mouche géante leur inspire illico d’autres projets calamiteux.

Quelques péripéties et quiproquos plus loin, Jean-Gab et Manu se retrouveront invités dans une riche villa de vacances par un quatuor (trois filles et un garçon) très propre sur lui, et où ils introduisent en cachette le diptère XXL, qui se révèlera le plus ailé des MacGuffin.

 

Agnès (Adèle Exarchopoulos), la vacancière qui ne peut s’exprimer qu’en hurlant. | Capture d’écran de la bande-annonce

L’une des jeunes femmes (Adèle Exarchopoulos) est dotée de la singulière infirmité de ne savoir s’exprimer qu’en hurlant, ce qui concourt à mettre une certaine animation au sein d’un groupe déjà passablement disparate et saturé de malentendus.

Mais à ce moment-là, on a déjà saisi. Saisi que rien ne se passera comme prévisible, y compris selon la logique de la comédie nonsensique –qui possède également une logique, très susceptible de devenir aussi routinière qu’une autre. (…)

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Avec «Le Daim», à délirant, délirante et demie

Mais qui est le héros? Georges (Jean Dujardin), ou son costume?

Le nouveau film de Quentin Dupieux fabrique une fable absurde autour d’un serial killer obsessionnel et givré, invention nourrie d’une autre folie moins improbable, la pulsion créatrice.

Jaillissant comme d’un fourré, voici l’imprévisible Daim, propulsé par Quentin Dupieux. Celui qui fut d’abord le musicien Mr. Oizo avant de se révéler réalisateur avec le mémorable Steak en 2007, est devenu un habitué des festivals. Il n’y avait donc rien d’inattendu à le retrouver à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes.

La surprise tient à la nature du film qu’il y a présenté en ouverture de cette section parallèle. Ce qui s’annonçait comme une autre de ses pochades loufoques, souvent construites autour d’une idée fixe, qui sont devenues sa spécialité, a heureusement déjoué les pronostics, du moins au-dela du cercle de ses fans de toute manière acquis à sa cause.

Dans les précédents films de Dupieux, l’argument délirant et ses développements, malgré une virtuosité de réalisation et un sens du non-sens plus qu’honorables, donnaient en effet souvent le sentiment de ne pas justifier la durée d’un long-métrage. Il n’en va pas de même avec ce Daim, la plus grande réussite de son auteur depuis dix ans.

C’est qu’à l’idée ouvertement zarbi de la passion monomaniaque d’un quidam pour les vêtements en daim, passion qui le transforme en serial killer dans une petite ville de montagne, s’ajoutent cette fois de multiples enrichissements, qui relancent le film sans le faire dévier de sa ligne implacablement absurde.

Le quidam en question, Georges, est campé avec une dinguerie pince-sans-rire et inquiétante par un Jean Dujardin qui manifestement jubile de ce rôle mi-figue mi-déraison. Il trouve un ton étrange, cocasse et vaguement attachant, en en faisant le moins possible, mais avec une imparable justesse.

Fasciné par sa propre image, comme un appel du gouffre.

Georges s’en vient donc dans ce coin perdu afin d’acquérir d’abord une veste à franges en peau pour laquelle il a sacrifié sa vie familiale et professionnelle ainsi que quelques autres détails ayant notamment à voir avec la morale et avec la loi.

L’habit ne fait pas le héros, il est le héros

Ce n’est que le début de l’acquisition compulsive de cette panoplie régressive à la Kit Carson, obsession qui a littéralement pris le pouvoir sur l’esprit égaré du bonhomme. Jusqu’à faire du costume un personnage à part entière, costume qui ne fait pas le moine, ou le héros, mais tend à se substituer à lui dans le rôle principal, avec un projet du genre «je vais devenir le maître du monde classiquement mégalo-nase».

Les multiples interprétations métaphoriques quant au délire de possession et à la domination des apparences sont aussi recevables qu’heureusement laissées en suspens par le film et par son double protagoniste, Georges et son costume –ou plutôt, par ordre d’importance, son costume et Georges. Voilà qui ne devrait pas dérouter outre mesure les foules innombrables biberonnées aux comics Marvel.

Face au délire de Georges, Denise (Adèle Haenel) prête à investir une passion toute aussi dévorante, ou les vertiges du contrechamp.

Oui mais voilà, son costume et Georges ne sont pas seuls. Ils ont besoin, pour accomplir leurs objectifs, d’une alliée. Le film aussi, et tout ce beau monde la trouve en la personne d’Adèle Haenel, qui habitait fort à propos dans ces parages où on ne l’attendait pas forcément. (…)

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Cannes 2019, Ep.2: Sur la Croisette, des sourires de toutes les couleurs

Jean Dujardin, fétichiste sous influence dans Le Daim de Quentin Dupieux.

Malgré leurs différences, les films d’ouverture des sélections cannoises jouent dans un registre peu courant dans les festivals, celui de l’humour. Mais il n’y a pas que les films d’ouverture…

Mardi 14 mai, la compétition officielle s’est ouverte avec la comédie faussement horrifique et tout à fait «langue dans la joue», comme disent les anglophones, The Dead Don’t Die de Jim Jarmusch. Le jour suivant voyait l’entrée en lice des autres sélections, les plus importantes s’inaugurant chacune avec un film marqué, à un titre ou à un autre, par une forte présence de la comédie.

On passera ici rapidement sur La Femme de mon frère, film d’ouverture de la section Un certain regard. Le premier film de l’actrice québécoise Monia Chokri, découverte en 2010 dans Les Amours imaginaires de Xavier Dolan, conte les tribulations psychotico-burlesques d’une jeune femme mal dans son corps, dans sa famille, dans son rapport aux hommes, dans son époque et dans tout le reste.

Ce qui donne lieu à une série de scènes surécrites et surjouées, auxquelles on n’est franchement pas sûr d’avoir envie d’assister durant 117 minutes.

«Le Daim» à la Quinzaine des réalisateurs

Beaucoup plus convaincant s’est avéré être le film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Le Daim, signé Quentin Dupieux. Celui-ci, depuis qu’il a été révélé par le mémorable Steak en 2007, est devenu un habitué de pochades loufoques, souvent construites autour d’une idée fixe, idée qui aura précédemment rarement justifié la durée d’un long-métrage. Cette fois, si.

C’est qu’à l’idée ouvertement zarbi de la passion monomaniaque d’un quidam pour les vêtements en daim, passion qui le transforme en serial killer dans une petite ville de montagne, s’ajoutent de multiples enrichissements, qui relancent le film sans le faire dévier de sa ligne implacablement absurde.

Adèle Haenel dans Le Daim.

Vêtu, de plus en plus, de cette panoplie régressive à la Kit Carson qui a littéralement pris le pouvoir sur son esprit égaré, le personnage bénéficie de l’interprétation tout en retenue de Jean Dujardin.

Le rapprochement chronologique entre les projections invite à faire le lien avec Bill Murray, qui chez Jarmusch semblait exagérer les traits de son jeu habituel. Au contraire, Dujardin trouve un ton étrange, inquiétant, cocasse et vaguement attachant, en en faisant le moins possible, mais avec une imparable justesse.

Il bénéficie au mieux de la présence face à lui de la formidable Adèle Haenel, qui n’est pas pour rien présente dans trois films sélectionnés à Cannes cette année, les deux autres étant Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma en compétition et Les héros ne meurent jamais d’Aude-Léa Rapin à la Semaine de la critique.

Face au délire de Georges l’homme à la veste de daim, l’apparente solidité de la jeune femme est rassurante, ou effrayante, comme l’eau dormante. Car une autre passion habite cette Denise en embuscade derrière son comptoir: rien d’autre que le cinéma.

D’où, évidemment, des possibilités de jeu décuplées, entre passion délirante pour un objet farfelu (le daim) et passion pour un objet supposément plus légitime, la réalisation de film, l’expression de soi. Et, aussi, entre les images filmés par Georges pour Denise et celles filmées par Dupieux, et les mises en abyme creusées, fut-ce à la pelleteuse, avec une savoureuse jubilation.

«Le Miracle du Saint inconnu» à la Semaine de la critique

Il s’en est fallu de peu qu’on n’écrive la même chose du Miracle du Saint inconnu, premier film d’Alaa Eddine Aljem, présenté en ouverture de la Semaine de la critique.

De cette histoire d’un butin enterré, et à l’emplacement duquel a poussé un mausolée suscitant dévotions et convoitises aux multiples motifs, le jeune réalisateur marocain fait une fable comique située entre désert et portraits de genre. (…)

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