«Godland» et «Les Huit Montagnes», odyssées terrestres

 
Quelles places pour les humains et leurs images dans la nature? Lucas (Elliott Crosset Hove) dans Godland.

Le même jour, deux films manifestent, de manière bien différente, comment mettre en jeu des aventures d’hommes en faisant une large place à leurs relations avec les autres êtres.

Ce 21 décembre sortent en salles deux films qui, chacun à sa façon, font large place à «la nature». Dans les Alpes du nord de l’Italie (et un peu au Népal) pour celui des réalisateurs belges Felix van Groeningen et Charlotte Vandermeersch, dans les plaines, les marais et les montagnes d’Islande pour celui du cinéaste islandais Hlynur Pálmason.

Chez les uns comme chez l’autre, des personnages vivent des aventures comme le cinéma en raconte depuis que les comptables ont ajouté l’exigence du scénario à la fabrication des films, selon la formule stimulante de Jean-Luc Godard dans Histoire(s) du cinéma. Ils racontent chacun une histoire.

Mais ils le font en instaurant entre les humains, leurs actes et leurs sentiments, et ce qu’on appelle désormais le non-humain des relations pour une part innovantes, et pour une part assez conventionnelles mais dans un contexte, celui d’aujourd’hui, où cet enjeu est conçu et interrogé autrement que jadis.

Les westerns et leurs dérivés, jusqu’à La Forêt d’émeraude ou Avatar (le premier, il n’en reste rien dans le parc de loisir artificiel du n°2) comme des films inspirés de Giono, Dersou Ouzala de Kurosawa comme une part du cinéma soviétique d’après-guerre, pour ne citer que quelques exemples qui viennent spontanément à l’esprit, ont fait de l’environnement naturel où évoluent leurs personnages au moins un peu plus qu’un décor, parfois un sujet, parfois un protagoniste modifiant le sort de celles et ceux dont l’histoire était contée.

Pourtant, dans le cinéma de fiction, il faut attendre le XXIe siècle pour que non seulement «la nature» devienne un personnage à part entière, mais que la mise en scène en soit profondément modifiée, remettant en cause la centralité des individus dans les récits.

Des mises en scène pas entièrement centrées sur les personnages

L’exemple le plus évident est sans doute l’œuvre du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or en 2010 avec Oncle Boonmee et dont tout le cinéma accueille des formes inspirées par le monde animal, végétal, minéral…

Mais les films de l’Argentin Lisandro Alonso, du Tunisien Ala Eddine Slim, de l’Américaine Kelly Reichardt, de l’Italien Michelangelo Frammartino, ou certaines réalisations de la Japonaise Naomi Kawase sont autant d’exemples de narrations assumant la fiction tout en déplaçant radicalement les organisations de l’espace et du temps définis par leur seul rapport au personnage humain.

De manière regrettable mais prévisible, ces approches éloignées des habitudes de la grande majorité des spectateurs se trouvent marginalisées par le marché tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Elles ont pourtant un rôle important à jouer dans la modification, grâce aux puissances du cinéma, de nos perceptions, sensorielles mais surtout affectives et imaginaires.

Ce rôle est nécessaire auprès de toutes et tous, y compris celles et ceux qui sont convaincus des enjeux liés à l’écologie: on ne voit que trop bien combien la conviction de principe en faveur de comportements écologiques ne suffit pas à transformer en profondeur nos façons d’habiter la terre.

 

Quand les pierres, le ciel et les nuages tiennent plus de place que les figures humaines, non seulement sur l’écran mais dans l’imaginaire. | Pyramide distribution

En quoi, aussi légitime soit-il, le cinéma explicitement dédié à la mobilisation est très insuffisant face aux modifications des manières de penser et d’agir qu’appelle l’ampleur des catastrophes déjà en cours et de celles, bien pires, qui se profilent.

Godland et Les Huit Montagnes occupent l’un et l’autre une place intermédiaire sur cet arc des modifications dans les manières de filmer, et de faire ressentir l’inscription des histoires humaines dans un monde qui exige de faire place aux non-humains de manière significative.

Cette place intermédiaire, à mi-chemin entre conformisme anthropocentré (y compris avec «amour de la nature» conventionnel) et mise en crise en profondeur des manières de filmer héritées de cette longue tradition, est importante.

Il est en effet certain que les films de rupture, aussi nécessaires soient-ils, ne suffiront pas à opérer les déplacements indispensables. Chacun à sa façon, le film de Felix van Groeningen et Charlotte Vandermeersch et celui de Hlynur Pálmason participent de ces indispensables déplacements. Ces façons ne sont pas les mêmes, et s’il n’y a guère d’intérêt à les opposer, il y a quelque bénéfice à les faire contraster.

«Les Huit Montagnes»

Adapté d’un best-seller de Paolo Cognetti (transposition qui se sent un peu trop tout au long du film), le premier conte l’amitié littéralement à la vie à la mort de deux garçons, Pietro et Bruno, l’un fils des villes et l’autre d’un village de montagne, qui conservent ce lien affectif intense à l’âge adulte.

 

Si Bruno refuse de bouger de ses alpages, où il tente de vivre comme éleveur selon les méthodes traditionnelles, Pietro part courir le monde, mais revient toujours auprès de son ami.

On sait depuis Alabama Monroe (dont Charlotte Vandermeersch était coscénariste) l’habileté de Felix van Groeningen à faire jouer les ressorts sentimentaux. Au service d’une philosophie un peu simpliste, les deux hommes auxquels est consacré le récit ont dans le film des présences sans grande épaisseur au-delà de la fonction qu’ils incarnent. Et très clairement concentrés sur leur performance individuelle, les deux acteurs, qui sont de grandes vedettes en Italie, Luca Marinelli et Alessandro Borghi, n’aident guère à donner plus de nuances à Pietro et Bruno.

Mais dès lors, les montagnes, la neige, la végétation aux différentes saisons, les sensations du chaud et du froid, la dureté des pierres, les états du bois comme ceux du ciel acquièrent dans Les Huit Montagnes une présence considérable, et finalement bien plus touchante.

Cette présence des non-humains de toutes sortes infuse d’un questionnement actuel, et autrement aigu, la fable sur les vertus comparées de l’attachement à son centre et de la nécessité d’aller explorer, question supposée au cœur du récit mais guère mise en valeur même si le titre s’y réfère.

Bien mieux que les «huit montagnes» mythologiques et métaphoriques auxquelles il se réfère, ou que les acteurs incarnant la fiction, ce sont les sommets et les vallées du Val d’Aoste les véritables vedettes et les personnages émouvants.

Les Huit Montagnes

de Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermeersch

avec Luca Marinelli, Alessandro Borghi

Durée: 2h27

Séances

Sortie le 21 décembre 2022

«Godland»

Il en va très différemment avec le troisième long métrage de l’auteur du déjà très remarquable Winter Brothers.

Godland raconte le voyage d’un jeune pasteur danois à travers les rudes paysages islandais à la fin du XIXe siècle. Envoyé pour construire une église dans un coin isolé de l’ile, il est accompagné d’insulaires mal disposés envers un représentant d’un pays sous la domination duquel se trouvait alors le leur depuis 500 ans.

 

Lucas brûle d’une flamme conquérante, où se consument ensemble sa foi, sa volonté de puissance et sa curiosité pour ce monde qu’il ignore. Au fil des épreuves qui jalonnent son chemin, tempêtes, monture rétive, fleuves en crue et montagnes escarpées, il perdra la grande croix qu’il transporte, mais pas l’appareil photographique sur trépied avec lequel il enregistre visages et paysages. Au loin rougeoie une éruption volcanique.

La seconde partie du film se passe dans le village où Lucas s’établit pour bâtir son église, et où il se lie avec une jeune femme et sa famille. S’ensuivront idylles, conflits et manigances, qui scandent les évolutions intimes du personnage principal.

Mais dans la partie sédentaire du film comme dans sa partie itinérante, les conditions climatiques, les animaux, la présence des éléments, de la terre et des rocs, des intempéries et du froid, sont captés à égalité avec les êtres humains qui y évoluent selon des motivations souvent en partie obscures, ou contradictoires. (…)

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«Où suis-je?» de Bruno Latour, un conte pour mordre sur nos habitudes de pensée

Bruno Latour durant la conférence-performance Inside mise en scène par Frédérique Aït Touati. | Capture d’écran via zonecritique.org

Le nouveau livre du philosophe poursuit sa réflexion pour répondre à l’état climatique actuel, à la fois aggravé et éclairé par la pandémie.

Il était une fois un philosophe qui avait appris à faire de ses expériences quotidiennes l’occasion de mieux réfléchir, et de mieux partager ses réflexions. Aussi lorsqu’il lui advint, comme à nous tous et toutes, cette aventure hors norme de vivre par temps de pandémie et d’enfermement généralisés, il en fit in petto à la fois la matière d’un nouvel approfondissement de sa pensée au long cours, et le ressort d’un conte à sa façon.

Au long cours, assurément, la réflexion menée par Bruno Latour depuis quarante ans, faisant de lui une des figures majeures de cette discipline associant enquête sociologique et théorie qu’on appelle STS, pour Science and Technology Studies, en anglais dans le texte tant l’essentiel de la réflexion en ce domaine s’est construite dans le monde anglophone.

Il a en particulier joué jadis un rôle central dans le développement de la théorie de l’acteur-réseau, ressource décisive pour penser l’ensemble des mutations de la fin du XXe siècle et du début du suivant, entre autres les essors du numérique et la mondialisation.

Long cours et actualité

Lui dont le premier ouvrage paru (d’abord aux États-Unis) s’intitule La Vie de laboratoire – La Production des faits scientifiques n’est pas le plus mal placé pour réfléchir à propos de la situation actuelle, qui a soudain vu les thèmes nommés par ce titre occuper le centre des préoccupations communes, et la une de tous les médias de la planète.

Son nouvel ouvrage, Où suis-je? Leçons du confinement à l’usage des terrestres (éditions La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond) s’inscrit explicitement dans cette trajectoire jalonnée d’un grand nombre d’ouvrages, dont les décisifs Nous n’avons jamais été modernes (1991) et Enquête sur les modes d’existence  (2012), qui ont permis de regarder différemment toute l’histoire des idées et des actions qui ont marqué les trois derniers siècles. Cette ample réflexion selon des angles nouveaux a procuré à Latour une considérable reconnaissance (il est depuis longtemps un des penseurs les plus fréquemment cités, traduits, et honorés d’une foule de récompenses prestigieuses) dans le monde entier… sauf en France, où la nouveauté de ses travaux a longtemps buté sur ce qu’il faut bien appeler un certain conformisme intellectuel.

Les choses ont commencé de changer lorsque cette réflexion de longue haleine s’est en grande partie polarisée autour de la catastrophe climatique, à mesure que celle-ci commençait d’occuper une place plus importante dans les préoccupations des équipes de recherche, des politiques et de l’ensemble des citoyens.

Le livre Où suis-je? se trouve ainsi à la fois dans le prolongement de la réflexion d’ensemble de son auteur, en phase avec l’actualité du Covid-19 et du confinement, et une suite directe aux deux précédents ouvrages, Face à Gaïa et Où atterrir?.

Ceux-ci sont en effet des contributions majeures pour faire face à ce que Latour appelle le nouveau régime climatique, formule désignant aussi bien les conditions objectives affectant les températures, les océans, la biodiversité, les migrations, que les modes d’organisation et d’action politiques et les cadres de pensée mobilisés pour tenter d’y répondre.

Écrit au cours de l’expérience de la pandémie, en recyclant (vive le recyclage!) à l’occasion plusieurs articles publiés à chaud en 2020, le petit livre qui paraît aujourd’hui en synthétise et dans certains cas en étend la réflexion, il est aussi exemplaire dans ses choix d’écriture et de composition.

Bienveillance du conte

S’adressant parfois à son petit-fils, auquel est dédié le livre, Bruno Latour y adopte le ton d’un conte, un conte philosophique à la fois joueur et érudit, prenant appui sur un autre conte, la nouvelle fantastique La Métamorphose de Franz Kafka.

Convoqué par Latour, le pauvre Gregor Samsa qui se trouve un matin transformé en cancrelat ou en cafard devient du même mouvement la métaphore de notre statut de confinés et le héros d’une aventure (d’ailleurs fidèle à l’esprit du texte de Kafka) de renversement général des perspectives.

Déclinée en treize brefs chapitres, cette aventure est narrée avec une grande simplicité de vocabulaire, des images que chacun peut se représenter, et une sorte de bienveillance amusée. Ce ton familier, à la fois amusé et affectueux, permet à l’auteur, maître conteur, de déployer peu à peu un ensemble de propositions absolument vertigineuses, sans que ces déplacements saisissent d’effroi.

L’effroi serait pourtant bien compréhensible, tant ce qui se joue là est en vérité de l’ordre du séisme de première magnitude. Et c’est précisément cet effroi, cette paralysie et cette angoisse qui suscitent tant de réactions destructrices et autodestructrices, qu’il importe à Latour d’éviter, lui qui ne cesse en bon héritier de la philosophie pragmatiste de promouvoir le pas à pas, le suivi attentif des cours d’action et des puissances d’agir.

Zone critique

Au cœur de ce bouleversement se trouve… «quelque chose», chose que nous ne savons pas nommer, faute d’avoir jamais pensé vis-à-vis d’elle. Dans les précédents livres, Latour l’a appelée Gaïa, reprenant le terme promu par l’astrophysicien et chimiste James Lovelock mais conscient des malentendus dont reste porteur ce terme, entaché de mythologie et de soupçon de pensée magique.

Dans Où suis-je?, Latour préfère le mot plus trivial de Terre (avec une majuscule), pour désigner l’ensemble des processus et des systèmes qui permettent en permanence la reproduction et les évolutions du vivant.

Cet ensemble n’est pas la planète Terre telle qu’on se la représente mais la combinaison de tout ce qui existe dans cette mince couche qui se trouve à sa surface, dans les 2 ou 3 kilomètres au-dessus et dans les 2 ou 3 kilomètres au-dessous, et qu’il nomme, empruntant le terme aux géologues, la zone critique.

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