Cinéma: retour sur 2025, au miroir des grands écrans

La Petite Dernière de Hafsia Herzi, une des rares bonnes surprises du cinéma français durant l’année 2025.

Marquée par une méforme inhabituelle du cinéma français, l’année écoulée a aussi été celle de la tragédie en Palestine, dont les grands écrans ont su se faire l’écho. Mais le septième art aura aussi offert nombre de films mémorables.

Depuis si longtemps que l’origine se perd dans la nuit des temps, je consacre en fin d’année un texte à ce qui a, selon moi, marqué le cinéma au cours des douze mois précédents. Et, en m’interrogeant chaque année sur la pertinence d’un tel choix, les films mentionnés sont organisés selon leur origine, avec une place singulière pour les films français.

Il sort en France plus de films français que venant de n’importe quel autre pays. Rien d’étonnant, mais surtout, comme je le souligne chaque fois, la production française offre un nombre de propositions cinématographiques ambitieuses largement supérieur à ce qu’on trouve partout ailleurs –y compris chez les mastodontes du secteur que sont les États-Unis, l’Inde et la Chine.

Dure année pour le cinéma français

Mais cette année, et c’est une rareté dont on ne trouve guère de précédent depuis au moins un demi-siècle, l’offre artistique du cinéma français a été singulièrement faible. Que le représentant de la France aux Oscars soit un film iranien (Un simple accident, de Jafar Panahi) est à cet égard un symptôme lourd de sens.

Cette baisse de créativité, alors que le volume de production n’a pas diminué de manière significative, intervient au moment où le cinéma est attaqué, en France, sur plusieurs fronts. Pour des raisons multiples, dont certaines tiennent notamment à la faible offre des blockbusters américains en 2025, à l’absence de titres français comparables à Un p’tit truc en plus (10,8 millions d’entrées), au Comte de Monte-Cristo (9,4 millions) ou à L’Amour ouf (4,9 millions), qui avaient dopé la fréquentation en 2024, et au fonctionnement des multiplexes, la fréquentation accuse une baisse importante par rapport à l’année précédente.

Les dix premiers titres du box-office en France de l'année, arrêté au 23 décembre 2025 et marqué par une surreprésentation des films américains, sans que les plus performants n'atteignent les niveaux habituels. En jaune, les films toujours en exploitation. | Capture d'écran Wikipédia

Les dix premiers titres du box-office en France de l’année, arrêté au 23 décembre 2025 et marqué par une surreprésentation des films américains, sans que les plus performants n’atteignent les niveaux habituels. En jaune, les films toujours en exploitation. | Capture d’écran Wikipédia

Simultanément, l’extrême droite française –la presse du groupe Bolloré et les porte-paroles du Rassemblement national en tête– tire à boulets rouges sur le système pourtant envié un peu partout dans le monde qui stabilise et soutient la diversité des réalisations et des accès des films au public, et des publics aux films, dans des conditions économiquement très vertueuses.

S’y sont ajoutées depuis quelques années des attaques démagogiques, où on a hélas vu certaines voix féministes se mêler à la traditionnelle haine de l’art de la fachosphère, avec un dénigrement systématique de la notion d’auteur, qui a contribué à fragiliser l’ensemble de l’écosystème.

Un fort accent mis sur la situation palestinienne

L’autre événement marquant de l’année concerne la manière dont le génocide, toujours en cours, en Palestine –et pas uniquement dans la bande de Gaza– a fini par trouver sa place sur les grands écrans. Bien au-delà des cercles d’ordinaire mobilisés, la question de l’implication du cinéma dans une tragédie contemporaine a (enfin!) acquis une ampleur significative.

Ce phénomène a notamment été scandé par l’Oscar du meilleur film documentaire attribué en début d’année à No Other Land, à la présence au Festival de Cannes de Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, endeuillée par l’assassinat dès l’annonce de sa sélection de la jeune photographe palestinienne à qui le film est consacré, l’apparition d’autres films (From Ground Zero, Vers un pays inconnu, Songe, Un médecin pour la paix, Once Upon a Time in Gaza…) et jusqu’à la nomination pour les prochains Oscars de trois films directement liés aux crimes contre l’humanité en cours et à l’histoire dans laquelle ils s’inscrivent (La Voix de Hind Rajab, Palestine 36, Ce qu’il reste de nous).

Put Your Soul on Your Hand and Walk, de Sepideh Farsi. | New Story

Put Your Soul on Your Hand and Walk, de Sepideh Farsi. | New Story

De natures complétement différentes, ces deux dimensions (faiblesse relative du cinéma français, attention au génocide en Palestine) contribuent à définir la toile de fond cinématographique d’où se détachent une petite soixantaine de titres mémorables sortis cette année.

Parmi eux, on se pliera à l’exercice forcément réducteur du top 10, concernant donc les films distribués en salles en France entre le 1er janvier et le 31 décembre 2025. Mais en insistant davantage sur la diversité du survol plus vaste qui lui succède et qui témoigne que, si le monde va mal et si le cinéma français va moins bien qu’il ne devrait, le cinéma dans son ensemble est, lui, en excellente santé.

Les Feux sauvages, de Jia Zhangke. | Ad Vitam

Les Feux sauvages, de Jia Zhangke. | Ad Vitam

Top 10 (ou 11), par ordre de sortie dans les salles françaises

Ce à quoi on ajoutera une petite merveille directement sortie sur YouTube et qui n’en est pas moins du grand cinéma, Fragments for Venus, court-métrage d’Alice Diop.

Kayije Kagame dans Fragments for Venus, d'Alice Diop. | Capture d'écran Miu Miu via YouTube

Kayije Kagame dans Fragments for Venus, d’Alice Diop. | Capture d’écran Miu Miu via YouTube

Géoesthétique de l’an 2025, l’Europe d’abord (24 titres)

Il faut hélas d’abord souligner, en cette année qui a vu la disparition d’un grand cinéaste du continent, Souleymane Cissé, l’absence de l’Afrique subsaharienne, à l’exception du Village aux portes du paradis du Somalien Mo Harawe et de Shimoni de la Kényane Angela Wanjiku Wamai, terriblement isolés. Pour souligner, en contrepoint, la bonne santé des cinémas d’Europe, plus exactement d’Europe de l’Ouest.

Et même, de manière remarquable, du sud de l’Europe de l’Ouest, avec une prééminence qui ne cesse de s’affirmer de l’Espagne, d’où sont originaires la grande merveille trouble qu’est Tardes de soledad d’Albert Serra et l’impressionnant Sirāt d’Óliver Laxe, mais aussi, dans leur évidente diversité, La Chambre d’à côté de Pedro Almodóvar, Histoires de la bonne vallée de José Luis Guerín, Segundo Premio d’Isaki Lacuesta et Pol Rodríguez, On the Go de Julia de Castro et María Gisèle Royo.

Tardes de soledad, réalisé par Albert Serra. | Dulac Distribution

Tardes de soledad, réalisé par Albert Serra. | Dulac Distribution

Le Portugais Pedro Pinho a offert à Cannes un de ses moments les plus mémorables avec Le Rire et le Couteau, mais on ne saurait oublier ses compatriotes André Gil Mata, pour À la lueur de la chandelle et Laura Carreira, pour On Falling. Ce dernier film est tourné en Écosse, comme celui de la cinéaste grecque Athiná-Rachél Tsangári, Harvest; mais c’est bien en Grèce qu’a surgi la découverte Kyuka – Avant la fin de l’été, premier film de Kostis Charamountanis.

Autre marqueur de la circulation au sein du continent, le beau film portugais du Français d’origine états-unienne Eugène Green, L’Arbre de la connaissance. Quant à l’Italie, moins féconde que d’ordinaire, elle aura tout de même brillé grâce à Fuori de Mario Martone et à Pompei, Sotto le Nuvole de Gianfranco Rosi.

L’Europe du Nord s’est distinguée avec la confirmation du Norvégien Joachim Trier, grâce à Valeur sentimentale, et la découverte de son compatriote Dag Johan Haugerud et sa Trilogie d’Oslo: Rêves, Amour et Désir. Autres confirmations, les très beaux films de l’Allemand Christian Petzold, Miroirs n°3, et des Belges Jean-Pierre et Luc Dardenne, Jeunes mères. À quoi s’ajoute la découverte du Belge Johan Grimonprez, signataire du sidérant Soundtrack to a Coup d’Etat.

Soundtrack to a Coup d'Etat, de Johan Grimonprez. | Les Valseurs

Soundtrack to a Coup d’Etat de Johan Grimonprez. | Les Valseurs

Il faut en revanche constater la très faible représentation de l’Europe de l’Est, à l’exception de l’Ukrainien Sergueï Loznitsa, qui a présenté une fiction historique, Deux procureurs, et un documentaire, trop rare œuvre de cinéma directement consacrée à la tragédie ô combien européenne que subit son pays, L’Invasion. Européenne aussi, n’en déplaise à l’état des traités ou les manipulations de dirigeants, la Géorgie d’où est venu l’inattendu Imago, de Déni Oumar Pitsaiev.

L’Asie bien présente, mais surtout la Chine (12 titres)

Dans les salles françaises, l’année s’est ouverte avec un chef-d’œuvre, pas assez remarqué, Les Feux sauvages de Jia Zhangke, et s’est terminée avec un autre grand film chinois, d’un nouveau venu, Huo Meng, avec la fresque Le Temps des moissons. Entre-temps sont apparus sur nos écrans les deuxième et troisième parties du grand-œuvre consacré par Wang Bing aux jeunes travailleurs migrants Jeunesse 2 (Les Tourments) et Jeunesse 3 (Retour au pays).

Désormais figure de proue d’une nouvelle génération d’auteurs chinois, Bi Gan impressionne avec le grand voyage onirique Résurrection, après qu’une autre approche du fantastique a vivement attiré l’attention grâce à Black Dog, de Guan Hu.

Black Dog, de Guan Hu. | Memento Distribution

Black Dog, de Guan Hu. | Memento Distribution

Cette année aura aussi vu, en Chine, le triomphe sans précédent d’un film d’animation qui a discrètement atteint nos écrans, Ne Zha 2, le succès d’une comédie urbaine féministe, Her Story de Shao Yihui, et le recyclage réussi des recettes du film d’action hongkongais avec The Shadow’s Edge de Larry Yang, avec Jackie Chan en tête d’affiche.

Leur présence hors de leur pays participe de l’initiative massive de la République populaire de Chine pour faire exister sa présence culturelle hors de ses frontières, dans le cadre de la promotion d’une «C-Pop» inspirée de la K-pop sud-coréenne…

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Retour affectif et subjectif sur l’année 2015 sur grand écran

sans_titre-1_3 aDerrière une production hollywoodienne décevante, l’Asie, l’Amérique du Sud et l’Europe, France en tête, se sont réparti les productions les plus passionnantes de l’année.

Les Top 10, c’est un peu trop mécanique, réducteur. Mais ne pas revenir sur ce qu’on a aimé, et aimé aimer au cours d’une année, c’est se priver de remettre en perspective ce qui arrive dans le cinéma, au-delà des enthousiasmes au coup par coup. En toute subjectivité, voici donc un survol des films de l’année –c’est-à-dire des films sortis en salles, en France en 2015 (The Assassin de Hou Hsiao-hsien, annoncé pour mars 2016, n’y figure donc pas, sauf que bien sûr je viens de le mentionner ;).

1.L’Asie toujours féconde

Outre, donc, le cas HHH, c’est à nouveau d’Extrême-Orient que serons venues les propositions les plus riches et les plus stimulantes: de Chine avec Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke, du Japon avec Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa, de Corée avec Hill of Freedom de Hong Sang-soo, de Thaïlande avec Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul. En Orient toujours, mais moins extrême, il faut y ajouter Taxi Téhéran de l’Iranien Jafar Panahi. Encore ne mentionne-t-on ici que le meilleur du meilleur, signé de grands noms du cinéma contemporain.

À leurs côtés, beaucoup d’autres, de moindre magnitude, dont de nombreux jeunes, participent à la vitalité de ces cinémas à la fois fort différents et traversés de multiples échos qui renvoient les uns aux autres. S’il fallait leur trouver un point commun, ce serait leur capacité à prendre en charge le monde réel, et ses mutations les plus actuelles, par des moyens ouverts à toutes les aventures de la fiction, et souvent du fantastique.

2.Pauvre Amérique

Si les productions hollywoodiennes dominent plus que jamais le marché mondial, et ne cessent de battre des nouveaux records grâce aux progrès… du marketing, exemplairement avec le septième épisode de Star Wars, il faut admettre que l’offre cinématographique en provenance des États-Unis aura été, sur le plan artistique, singulièrement pauvre cette année. Un seul film issu de la grande industrie s’impose par son invention plastique et narrative, Mad Max: Fury Road, qui témoigne à lui seul qu’à partir de recettes convenues il est possible d’inventer.

Tout à fait à l’autre bout de l’arc économique, on doit signaler deux très «petits films d’auteur», de jeunes auteurs qui, curieusement, ont tous deux des patronymes d’origine asiatique, Chloé Zhao avec Les Chansons que mes frères m’ont apprises et Patrick Wang avec Les Secrets des autres. Ne pas oublier le remarquable documentaire Citizenfour de Laura Poitras consacré à l’affaire Snowden. Allez, ajoutons le très fréquentable Le Pont des espions de Steven Spielberg, et le plaisant Au cœur de l’océan de Ron Howard.

3.L’autre Amérique, qui monte

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2012, un bon millésime pour le cinéma

Au risque de passer pour un incurable optimiste, l’année aura surtout été marquée par d’heureuses découvertes et de réjouissantes rencontres.

Holy Motors de Leos Carax

La mauvaise nouvelle de l’année cinéma 2012, le point sombre, aura été la mort de Chris Marker. Lourde perte, qu’atténuent un peu l’ampleur et souvent la qualité des hommages qui lui ont été rendus aussitôt, ainsi que l’annonce un peu partout dans le monde de manifestations de tous ordres pour assurer l’avenir de son œuvre —c’est à dire moins la commémorer que continuer d’inventer, de penser et créer grâce à tout ce qu’il aura construit et partagé.

Sinon, au risque de passer pour un incurable optimiste, l’année 2012 aura surtout été, pour le cinéma, marquée par d’heureuses découvertes et de réjouissantes rencontres.

Dites 33

Reparcourant en survol l’année écoulée, ce sont pas moins de 33 films sortis en salles qui s’imposent comme marquants, ayant laissé une trace, une joie, un désir. Deux ont bénéficié, à juste titre, d’un exceptionnel engouement critique suivi d’un beau succès public, Holy Motors de Leos Carax et Tabou de Miguel Gomes.

Avec son troisième long métrage, le jeune cinéaste portugais accède à une reconnaissance méritée, qui témoigne que n’a pas disparue la possibilité d’émerger pour des cinéastes talentueux travaillant à l’écart des sentiers battus par la publicité et la médiatisation mainstream.

Tabou de Miguel Gomes

Avec la réponse enthousiaste des festivaliers à Cannes, Carax sort sans doute enfin de l’interminable purgatoire où son originalité l’avait enfermé: l’ovation pour Holy Motors vaut license to film, et c’est le mieux qu’on puise lui —et nous— souhaiter.

Tous n’auront pas vu ainsi rendre justice à leur talent. L’indifférence dans laquelle sont sortis l’admirable Les Chants de Mandrin de Rabah Ameur-Zaïmeche est scandaleuse, comme l’est la médiocre visibilité dont a souffert Captive de Brillante Mendoza, le peu de reconnaissance de Sport de filles de Patricia Mazuy, de Demain? de Christine Laurent et d’A moi seule de Frédéric Videau, d’Après la bataille de Yousry Nasrallah, du Fossé de Wang Bing, ou, parmi les premiers films français, du si beau et si juste Nana de Valérie Massadian, ou de l’ovni One-0-One de Franck Guérin.

Des premiers films dignes d’intérêt, on en vus (et, mieux, reconnus) d’autres, à commencer par le renversant La Vierge, les Coptes et moi de Namir Abdel Messeeh (Egypte), l’énergétique Sur la planche de Leïla Kilani (Maroc), le déjanté Bellflower de Evan Glodell (Etats-Unis), l’incroyablement riche et complexe Saudade de Katsuya Tomita (Japon), le subtil et rugueux Querelles de Morteza Farshbaf (Iran), tout comme le très efficace Les Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin (Etats-Unis) et l’électrisant Rengaine de Rachid Djaïdani (France). Toujours en France, on pourrait aussi mentionner parmi les nouveaux venus Héléna Klotz (L’Age atomique), Emmanuel Gras (Bovines), Alice Winocour (Augustine), Cyril Mennegun (Louise Wimmer), Christophe Sahr (Voie rapide) et Elie Wajeman (Alyah).

A l’occasion de leur deuxième film, deux cinéastes plus que prometteurs se sont affirmés avec éclat: le Norvégien Joachim Trier avec Oslo 31 août et l’Américain Jeff Nichols avec Take Shelter. Ajoutons, inclassable et improbable, le cout d’éclat de son compatriote Whit Stillman avec le joyeux et troublant Damsels in Distress, et les véritables accomplissements que représentent Lawrence Anyways pour Xavier Dolan et Camille redouble pour Noémie Lvovsky.

Take Shelter de Jeff Nichols

Plusieurs des grands noms du cinéma d’auteur mondial ont offert des œuvres mémorables: l’Américain Francis Coppola avec Twixt et ses compatriotes Steven Soderbergh avec Magic Mike et Abel Ferrara avec deux titres, Go Go Tales et 4h44 dernier jour sur terre, sans oublier Woody Allen (To Rome with Love), les Français Olivier Assayas et Benoît Jacquot avec Après Mai et Les Adieux à la Reine, l’Iranien Abbas Kiarostami avec Like Someone in Love, le Coréen Hong Sang-soo avec In Another Country, le Russe Alexandre Sokourov avec Faust, le Canadien David Cronenberg avec Cosmopolis, le Roumain Cristian Mungiu avec Au-delà des collines, le Portugais Manoel de Oliveira avec Gebo et l’ombre et la Chilienne Valeria Sarmiento avec Les Lignes de Wellington.

Enfin il faut saluer la toujours considérable fécondité du cinéma documentaire avec notamment, outre le film de Messeeh, Tahrir, Place de la libération de Stefano Savona, Duch, le Maître des forges de l’enfer de Rithy Panh, Feng Ming, chronique d’une femme chinoise de Wang Bing, les deux films de Sylvain Georges, Les Eclats et L’impossible, Walk Away Renée de Jonathan Caouette et Into the Abyss de Werner Herzog.


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En 2010, le cinéma

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En 2010, Apichatpong Weerasethakul a obtenu la Palme d’or pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures et c’est quand même la plus joyeuse nouvelle dont on puisse rêver.  Pour le cinéma, pour Apichatpong, pour un grand festival. En plus le film a eu une sorte de succès. Il faut marquer la date, il faudra s’en ressouvenir quand les flots malodorants de la démagogie menaceront à nouveau de tout balayer sur leur passage – presque tout le temps.

En 2010, Eric Rohmer et Claude Chabrol sont morts. On leur doit un nombre impressionnant de films magnifiques, d’autant plus admirables que les films de l’un ne ressemblaient pas du tout aux films de l’autre. Cette absence de ressemblance était ce qu’il y a eu, et ce qu’il reste de plus vif et de plus fécond dans ce qu’on appela un jour la Nouvelle Vague, dont il furent deux des principales figures. Il se trouve que, bien plus tard, j’ai eu le privilège de côtoyer l’un et l’autre, avec un bonheur de la rencontre qui ne s’est jamais démenti. Lorsque j’ai dirigé les Cahiers du cinéma, pendant 6 ans il n’y eut pas de matin où je ne me sois pas levé avec la peur d’apprendre la mort d’un de ces quelques uns si chers à mon cœur, et dont l’âge grandissant rendait plausible un décès. J’ai quitté les Cahiers avec un immense soulagement de n’avoir pas dû « enterrer » un d’entre eux. Et pourtant, le jour de la mort de Rohmer, le jour de la mort de Chabrol, je n’ai pas vraiment été triste. Le sentiment qui dominait était que ces hommes là avaient admirablement vécu, qu’ils avaient fait ce qu’ils voulaient, qu’ils s’étaient énormément amusé, qu’ils pouvaient regarder derrière eux (ce qu’ils ne faisaient guère) avec la certitude d’une œuvre considérable, fidèle à leurs engagements et à leurs enthousiasme, qui resterait. Penser à Eric Rohmer et à Claude Chabrol donne envie de les fêter, pas de les pleurer.

En 2010, on a beaucoup discuté de deux phénomènes distincts, en les mélangeant un peu à tort et à travers : le cinéma numérique et le cinéma 3D. Pour le numérique, la cause est entendue, c’est dans ce format que les films se feront et seront vus. Il ne sert à rien de vouloir l’empêcher ça, même si les grandes cinémathèques devraient continuer de conserver les films sur pellicule, et la possibilité de les projeter à partir du support sur lequel ils ont été réalisés. Mais il sert beaucoup de vouloir combattre les risques particuliers que ce changement technique, également riche d’énormes potentialités, fait courir au film, à de multiples titres. C’est vrai des normes de compression (ce n’est pas parce qu’on numérise qu’on doit appauvrir la qualité des images et des sons, comme cela se pratique actuellement) comme des modes de programmation dans les salles. Sur ce dernier point, un accord a pu être trouvé pour que les petites salles ne soient pas trop pénalisées, c’est heureux même si ça aurait dû être mieux. Côté 3D, rien de bien significatif après la percée Avatar, mais il est clair qu’une promesse de renouvellement du langage cinématographique existe de ce côté. A suivre.

En 2010 la dictature iranienne aura deux fois pris pour cible les cinéastes Jafar Panahi et Mahommad Rassoulof, emprisonnés au printemps, lourdement condamnée en décembre.

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En 2010, je suis allé au cinéma, et j’ai vu des beaux films. Beaucoup. Je ne parlerai ici que ceux qui ont été distribués sur les écrans en France. En 2010, Hollywood se sera montré en petite forme, ne nous offrant que deux films véritablement mémorables, Inception de Christopher Nolan et Social Network de David Fincher. Mais des Etats-Unis est aussi arrivé un mini-Ovni passionnant, ou plutôt de New York : Lenny and the Kids des frères Safdie, incarnation d’une production alternative qui une fois de plus semble capable de renaître de ses cendres. Côté asiatique, outre le grand Oncle fantôme et thaï, et en attendant le bouleversant Le Fossé de Wang Bing révélé à Venise, 2010 aura aussi été l’année de Outrages de Kitano et de Lola de Brillante Mendoza. Au Moyen-Orient, c’est Fix Me du Palestinien Raed Andoni qui laisse la marque la plus mémorable.

Paradoxe : de festival en festival mais aussi dans nos salles nous voyons aussi s’affirmer sans cesse davantage une vitalité latino-américaine, même si aucun auteur majeur ne s’est imposé depuis la révélation des Argentins (Martel, Alonso, Trapero…) et du Mexicain Carlos Reygadas au début de la décennie. Il faut attendre le 29 décembre pour que sorte le plus beau film latino de l’année, Octubre des Péruviens Daniel et Diego Vega. C’est un peu le contraire en Afrique, où du désert émergent les beaux mais isolés Un homme qui crie du Tchadien Mahmat Saleh Haroun, La Chine est encore loin de l’Algérien Malek Bensmai, Un transport en commun de la Sénégalaise Diana Gaye.

L’Europe, elle, ressemble à un archipel dispersé plutôt qu’à un continent. Alors qu’en Italie et en Grande Bretagne le soutien public au cinéma était rayé d’un trait de plume par les gourvernements, on a pu toutefois découvrir quelques pépites. Ainsi de deux beaux films bizarres venus d’Italie, La Bocca del Lupo de Pietro Marcello et Le Quatro Volte de Michelangelo Frammartino, d’un étrange objet biélorusse, Le Dernier Voyage de Tanya d’Alksei Fedorchenko, du mémorable Policier, adjectif du Roumain Corneliu Porumbuiu, du prometteur Eastern Palys du Bulgare Kamen Kalev, et d’une splendeur portugaise signée Raoul Ruiz, Les Mystère de Lisbonne. Deux des meilleurs cinéastes de la jeune génération allemande, Angela Schanelec (Orly) et Christoph Hochlauser (Sous toi ma ville) ont confirmé leur talent, et combien celui-ci reste marginalisé. Et puis… je crois que c’est tout.

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Sauf, et c’est un peu embarrassant, côté français, où il me semble qu’il s’est cette année encore passé bien des choses passionnantes. A commencer par Carlos, le grand film de cinéma de 5h30 d’Olivier Assayas, mais aussi White Material, nouveau sommet dans l’œuvre hors norme de Claire Denis, et Des dieux et des hommes de Xavier Beauvois dont le triomphe public est, après la découverte du film, une deuxième grande joie. Mais encore les nouveaux films d’Abdellatif Kechiche (Vénus noire), de Mathieu Amalric (Tournée), de François Ozon (Le Refuge et Potiche), de Benoît Jacquot (Au fond des bois), de Christophe Honoré (Homme au bain), en attendant Isild Le Besco en fin d’année avec Bas Fonds. Sans oublier Jean-Luc Godard en bonne forme (Film socialisme), un essai de fiction singulière et plurielle (Suite parlée de Marie Vermillard), et un premier film en forme de comédie musicale déroutante et pleine de vie, La Reine des pommes de Valérie Donzelli, le beau moyen métrage de Louis Garrel Petit Tailleur, ou quatre documentaires qui sont quatre très beaux films de cinéma,  Ne change rien de Pedro Costa, Nénette de Nicolas Philibert,  Valvert de Valérie Mrejen,  Entre nos mains de Mariana Otero. C’est à dessein que je les entasse ainsi pour, au-delà des mots circonstanciés que chacun de ces films appelleraient, attirer  ici l’attention sur leur profusion. Il faut aussi souligner que si les réalisations de Godard, de Jacquot et de Kechiche en particulier ont subi un grave et injuste revers commercial, beaucoup de ces films – ceux de Beauvois et Ozon, mais aussi d’Assayas, de Claire Denis, d’Amalric – ont eu du succès, au cours de cette année qui a vu les entrées augmenter spectaculairement, mais inégalitairement.

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Pour la fin j’ai gardé le plus inclassable (y compris en terme d’appartenance territoriale), grande réponse artistique et politique aux vertiges du virtuel et du faux, de la babélisation des êtres, des mots et des sentiments, l’incroyable et troublant Copie conforme d’Abbas Kiarostami. Bonne année.