Cannes 2019, Ep.6: «Les Siffleurs» et autres nouvelles de l’Est

Gilda (Catrinel Marlon), la femme fatale des «Siffleurs».

Le film du Roumain Corneliu Porumboiu, en compétition, est le marqueur le plus visible d’une présence en pointillé des cinémas d’Europe orientale, souvent associés à des partenaires de l’Ouest.

L’ami Joël se sent «presqu’en vacances». Celui que Thierry Fremaux aime présenter comme «le légendaire Joël Chapron», et qui accompagne depuis plus de vingt-cinq ans les films venus de l’ex-bloc soviétique à Cannes (et dans nombre d’autres grands festivals), n’est pas surchargé de travail cette année.

Mais il y a pourtant bien des films d’Europe centrale et orientale dans cette 72e édition. Des films qui pour la plupart –et n’en déplaisent aux Poutine, Orbán et consorts– n’existeraient pas sans la circulation de flux artistiques, humains et financiers entre leurs pays et le reste du monde.

Une déclaration d’amour à la fiction

C’est le cas des Siffleurs de Corneliu Porumboiu, qui fut avec Cristian Mungiu et Cristi Puiu l’une des principales figures du jeune cinéma roumain, découvert à partir du milieu des années 2000 et consacré par la Palme d’or de 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.

Embuscades et coups fourrés, comme dans tout film noir digne de ce nom.

Avec ce nouveau film, le réalisateur de Policier, adjectif accentue le virage observé avec son précédent long-métrage de fiction, Le Trésor, vers davantage de romanesque. Les Siffleurs est un polar, avec gangsters, flics véreux, trahisons, rebondissements, poursuites et fusillades –ou plus exactement, c’est un film noir, avec aussi femme fatale et portrait désenchanté d’une société sans foi ni loi.

C’est aussi, peut-être même surtout, une déclaration d’amour à la fiction cinématographique. Le film multiplie les citations de grands films américains, au premier degré (un extrait de La Prisonnière du désert de John Ford), au deuxième degré (une séquence qui rappelle explicitement Sueurs froides d’Alfred Hitchcock), au troisième degré (une scène vue à la télévision d’un film roumain qui imite les films de gangsters hollywoodiens), voire au quatrième degré (la scène de bataille entre policiers et bandits a lieu dans des décors de films d’un studio à l’abandon).

Mais si les ingrédients sont clairement empruntés au cinéma de genre, la construction est elle très inventive, et d’ailleurs d’abord déroutante –ce qui est une autre manière de faire confiance à la fiction, au-delà des règles du romanesque classique.

Circulant avec allégresse dans les signes du film de genre, Porumboiu ne perd pas en chemin les dimensions plus souterraines qui l’intéressent, notamment l’interrogation sur le langage, ici manifestée à partir de cette technique codée, venue d’une antique tradition, qui permet de communiquer en langage sifflé.

Cette technique vient d’un endroit bien éloigné de la Roumanie, en l’occurrence l’île de Gomera aux Canaries, où se déroule une partie de l’action du film, par ailleurs coproduit par la France –soit un long-métrage tout ce qu’il y a de roumain, nourri d’apports de diverses natures venus des États-Unis, d’Espagne et de France.

Ludique et violent, critique de l’état de son pays rongé par la corruption et jonglant avec les clichés du thriller, Les Siffleurs réussit ce difficile numéro d’équilibriste qui consiste à courir sur le fil tendu de l’exigence de mise en scène avec l’énergie du film à suspens. (…)

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À Cannes, la sombre lumière de «Frost» éclipse les réalisations décevantes de Jacques Doillon, Sofia Coppola et Serguei Loznitsa

Sur fond à la fois réaliste et mythologique de guerre en Crimée, le film de Sharunas Bartas impressionne, quand ni «Rodin», ni «Les Proies» ni «Une femme douce» ne tiennent leurs promesses.

Ces mains d’homme qui empoignent et pétrissent ce cul de femme. Ces mêmes mains, dans le même mouvement, pur mouvement de cinéma, qui caressent et captent la forme et la texture d’un tronc d’arbre. On aime à penser que ce seul enchainement de deux plans justifierait le désir de Jacques Doillon de filmer son Rodin. On n’est pas loin de penser que ce désir, cette inspiration s’y épuisent.

 

Oh tout est bien! Précis, historique, avec indications des généralisations sur le statut de l’artiste dans la société, sur les rapports maître-élève, sur le désir nécessaire au cœur de la création même la plus officielle, sur les parallèles entre le grand sculpteur et le cinéaste qui fut plus souvent qu’à son tour aussi incompris que Rodin avec son Balzac.

Et il va sans dire que Vincent Lindon est impeccable, parfait, plus que parfait. Izia Higelin en Camille Claudel est mieux que cela, plus vive, plus vibrante, Séverine Caneele dans le rôle de madame Rodin est impressionnante.

Ce Rodin pourrait être signé de 50 autres réalisateurs français, et ce serait leur meilleur film. De la part du cinéaste de La Pirate et de Ponette, de La Drôlesse et du Premier Venu, c’est un film bien sage, et pour tout dire assez scolaire.

Le cas de Jacques Doillon est malheureusement exemplaire du sentiment qu’auront inspiré trois des films les plus attendus de la compétition et présenté à la suite l’un de l’autre, chacun signé d’un ou une cinéaste dont on connaît la force et la singularité.

 

Avec Les Proies, Sofia Coppola propose un remake du film homonyme de Don Siegel tourné en 1971. Ce n’est plus Clint Eastwood en soldat nordiste qui se retrouve entouré de femmes sudistes après avoir été blessé, mais Colin Farrel –clairement on n’est plus au même niveau. (…)

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